Battantes de l’architecture à l’oeuvre

C’est en cherchant à réaliser un film sur la façon de concevoir des villes à échelle plus humaine que le réalisateur Joseph Hillel s’est retrouvé par hasard au carrefour de la vie de quatre femmes hors normes, devenues, au siècle dernier, des moteurs de changement dans le monde très masculin de l’architecture et de l’urbanisme, dont Denise Scott Brown.
Photo: Denise Scott Brown/Venturi Scott Brown Associates C’est en cherchant à réaliser un film sur la façon de concevoir des villes à échelle plus humaine que le réalisateur Joseph Hillel s’est retrouvé par hasard au carrefour de la vie de quatre femmes hors normes, devenues, au siècle dernier, des moteurs de changement dans le monde très masculin de l’architecture et de l’urbanisme, dont Denise Scott Brown.

Au croisement de parcours remarquables, le documentaire Rêveuses de ville nous convie à la rencontre de quatre femmes d’exception pour mesurer leur immense legs architectural.

Sans elles, la métropole aurait été amputée de son Vieux-Montréal. Le Seagram Building n’aurait jamais intégré le skyline de Manhattan. Le coeur de Vancouver ne serait pas le même, ni le quartier historique de Philadelphie, sauvé in extremis. Chacune à leur façon, quatre battantes, aujourd’hui âgées de 87 à 97 ans, ont changé à jamais la façon de concevoir et de construire les villes.

C’est en cherchant à réaliser un film sur la façon de concevoir des villes à échelle plus humaine que le réalisateur Joseph Hillel s’est retrouvé par hasard au carrefour de la vie de quatre femmes hors normes, devenues, au siècle dernier, des moteurs de changement dans le monde très masculin de l’architecture et de l’urbanisme.

« Au départ, je n’ai pas voulu faire un film sur les femmes. Mon objectif était de témoigner de la façon dont les villes se sont transformées, puis j’ai rencontré ces femmes qui étaient toutes des icônes. Le sujet s’est imposé de lui-même. J’aurais pu en faire quatre films, mais j’ai pensé à un choeur de femmes dont les voix se juxtaposaient pour révéler leur complémentarité et leurs similitudes », explique le documentariste.

On ne peut imaginer l’audace qu’elles ont eue à l’époque pour faire ce qu’elles ont fait. Elles étaient toutes dans des boys’ clubs.

 

Ces quatre monuments féminins de l’architecture sont Phyllis Lambert, pasionaria du patrimoine architectural montréalais, Blanche Lemco van Ginkel, pionnière de l’architecture et de l’urbanisme au Canada, Cornelia Hahn Oberlander, architecte paysagiste à Vancouver, et Denise Scott Brown, architecte américaine et moitié du tandem de feu formé avec son illustre mari Robert Venturi, lauréat du fameux prix Pritzker de l’architecture.

Hillel a eu la chance de plonger dans la vie de ces battantes, arrivées au soir de la vie, qui lui ont ouvert les portes de leurs maisons et raconté leurs batailles passées. Après s’être attaqué au monstre sacré qu’était Mies Van der Rohe en 2004 dans un premier documentaire, Hillel s’est d’abord intéressé au parcours de Blanche Lemco van Ginkel, un autre monument de l’architecture, cette fois canadien.

C’est en survolant un article du Devoir en 2009, faisant état du décès de son mari, Sandy van Ginkel, et de leur bataille légendaire menée pour sauver le Vieux-Montréal, que le documentariste décide d’aller à la rencontre de la grande dame. Elle est de passage à Montréal pour recevoir un doctorat honoris causa à l’Université McGill. Armé d’une caméra, Hillel se présente pour tourner une entrevue. Entre-temps, son téléphone sonne. C’est Phyllis Lambert, rencontrée lors du tournage du documentaire sur Mies qui lui dit : « Je dîne avec Blanche demain, venez donc nous rejoindre ! » Et de là, tout s’enchaîne.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le réalisateur, Joseph Hillel

Hillel aura accès aux archives personnelles et aux photos de carrière des deux grandes dames, documentant chacun de leurs faits d’armes à une époque où la plupart des femmes marchaient encore dans l’ombre de leur mari. Élève de Walter Gropius à Harvard, Van Ginkel sera embauchée par Le Corbusier à Paris, avant de revenir au Québec en 1957, où son mari et elle mettent en échec le plan d’autoroute caressé par le maire Drapeau. La construction de la voie rapide aurait eu pour effet de rayer le Vieux-Montréal de la carte. Les Van Ginkel proposent plutôt à Claude Robillard, urbaniste en chef de la ville, un autre tracé qui deviendra l’autoroute Ville-Marie. « On a sauvé le Vieux-Montréal de la destruction ! », raconte Blanche. Le couple dessinera ensuite les plans d’Expo 67 et fondera l’Ordre des urbanistes du Québec. « On ne peut imaginer l’audace qu’elles ont eue à l’époque pour faire ce qu’elles ont fait. Elles étaient toutes dans des boys’clubs. »

Visionnaires

Des têtes fortes, oui. Et, encore aujourd’hui. Il n’y a qu’à voir les nonagénaires trottiner sur le terrain et raconter leurs anciens combats pour comprendre qu’il s’agit de véritables forces de la nature. Aux États-Unis, Scott Brown est toujours à l’oeuvre, l’oeil rebelle, entouré de stagiaires et d’assistantes bourdonnant dans sa demeure transformée en ruche. Devant son ordinateur, l’architecte-photographe s’extasie devant des graffitis tracés à la bombe aérosol sur des bâtiments industriels.

Photo: Courtoisie Denise Scott Brown

Dans les années 1950 et 1960, la bataille de cette deuxième Jane Jacobs pour faire reconnaître l’architecture vernaculaire d’artères commerciales à Los Angeles, Las Vegas et Philadelphie a changé la façon de voir l’architecture, encore très élitiste. Sa vision a essaimé dans les milieux universitaires.

À Montréal, tout le monde connaît l’étoffe dont est faite Phyllis Lambert, fondatrice du Centre canadien d’architecture. Le documentaire nous fait par ailleurs découvrir une autre grosse pointure, Cornelia Hahn Oberlander, première femme admise à l’École de design de Harvard après la guerre, qui a fondé sa propre firme d’architecture en 1953 à Vancouver. L’écolo avant l’heure butine toujours entre ses projets de parcs et d’aires de jeu.

Joseph Hillel a littéralement plongé des mois dans les archives de ses protégées. Le documentaire regorge de photos prises aux côtés des Van der Rohe, Le Corbusier et autres figures iconiques du mouvement moderniste, de films d’époque et de plans originaux tirés des voûtes de ces quatre dynamos. On y découvre une Van Ginkel prête à survoler Montréal en hélicoptère pour redessiner le tracé d’une voie rapide, une jeune Phyllis Lambert dirigeant une tablée d’hommes réunis en comité pour la construction du Seagram Building à New York, et les plans d’une Oberlander pour doter Expo 67 d’un jardin pour enfants.

Pour Joseph Hillel, ces femmes ont métamorphosé, chacune à leur façon, la façon de concevoir le paysage urbain. « Le Seagram a changé la manière de construire les gratte-ciel. Il y a eu un avant et un après-Seagram. Ça a transformé les villes américaines. Ce fut une bombe », pense Hillel.

Si Lambert, Scott Brown et Van Ginkel ont réussi à humaniser l’architecture en alliant la préservation du patrimoine à l’amour du design intelligent, Oberlander a insufflé l’urgence d’intégrer des espaces verts aux villes et aux bâtiments. Toutes rêveuses, certes, mais surtout, de féroces bâtisseuses de villes.

Rêveuses de villes

Réalisé par Joseph Hillel. Dès le 10 mai dans plusieurs salles à Montréal, à Québec et à Sherbrooke