Reconstruire ou relocaliser?

À Rigaud, le chemin de la Pointe-au-Sable était submergé, lundi dernier.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À Rigaud, le chemin de la Pointe-au-Sable était submergé, lundi dernier.

Après les importantes inondations printanières de 2017, le scénario se répète cette année dans plusieurs régions de la province, où des riverains se retrouvent les pieds dans l’eau, avec une maison endommagée. Au lieu de reconstruire, pourquoi ne pas relocaliser ? suggère Québec. Une solution intéressante aux yeux des experts, mais qui s’inscrit dans un éventail de solutions possibles. Explications.

De passage à Pointe-Gatineau cette semaine pour constater l’ampleur de la montée des eaux, le premier ministre François Legault a indiqué que son gouvernement pourrait offrir aux sinistrés jusqu’à 200 000 $ pour les inciter à déménager et à démolir leur résidence. « On ne veut pas gaspiller l’argent des contribuables et imposer aux gens de revivre ce genre de drame tous les deux ans », a-t-il déclaré lundi.

Dans la foulée, il n’a pas écarté l’idée d’une relocalisation complète de quartiers fréquemment affectés par des inondations. Une suggestion, a dit le premier ministre, pour éviter de défigurer des secteurs où bon nombre de riverains décideraient de lever les voiles une fois leur chèque en main.

Nicolas Milot, conseiller en recherche pour la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), salue cette volonté affichée de M. Legault de ne pas répéter les erreurs du passé. Après les crues d’il y a deux ans — qui ont inondé 5300 résidences dans 278 municipalités —, « la décision de déménager ou de rester s’est prise à l’échelle de chaque propriétaire. Et des trous sont apparus dans des quartiers », résume-t-il. Pointe-Gatineau en est un bon exemple, où quelque 200 maisons ont été rasées depuis les épisodes de 2017, selon le maire de la ville, Maxime Pedneaud-Jobin. « Il faut s’organiser pour avoir un plan d’ensemble », juge M. Milot.

Le directeur recherche-formation-accompagnement pour l’organisation Vivre en ville, David Paradis, voit lui aussi d’un bon oeil l’idée de retirer des citoyens de zones inondables. « Je pense qu’on n’aura pas le choix de se poser la question, estime-t-il.Ce sont des milieux qui seront probablement toujours inondés, sauf si on met en place des mesures pour que ça n’arrive pas. »

Si la relocalisation est « inévitable » pour certains secteurs, observe l’urbaniste de formation, chaque coin du Québec qui s’est retrouvé sous les eaux commande une solution qui lui est propre. « Dans ce qui s’est construit au bord de l’eau, il y a des villes établies depuis longtemps, avec des pôles d’emploi, des commerces, des équipements publics », fait-il remarquer. Et de lancer ensuite un avertissement : « Si on relocalise ça ailleurs, c’est quoi la ville qu’on construit ? »

Il y a des questions qu’on doit se poser avant de déraciner les gens

« Ce dont on a besoin pour commencer, c’est d’une cartographie plus précise » des zones inondables, affirme de son côté Jacques Demers, président de la Fédération québécoise des municipalités. La relocalisation est à envisager pour les secteurs inondés à répétition, mais il croit que cette solution restera « marginale » pour la majorité des sinistrés de 2019.

Les effets

Pour l’architecte Gonzalo Lizarralde, le premier ministre Legault devrait surtout évaluer les impacts de sa proposition avant d’aller plus loin. « C’est un peu le risque en temps de crise : la population veut de l’action et les politiciens prennent le micro pour lancer de grands messages sans avoir une idée précise des besoins des populations touchées », indique le professeur à la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal.

Sans rejeter complètement l’idée d’une relocalisation à grande échelle, il songe aux effets possibles, notamment sur le prix foncier. « En décidant qu’une zone n’est plus adaptée à la construction, on va limiter le bassin de terrains disponibles pour le développement immobilier. Les autres terrains de la municipalité vont ainsi devenir plus chers », prédit-il, ajoutant que ce sont les citoyens moins nantis — parmi lesquels se trouvent des locataires — qui en payeront le prix.

M. Lizzaralde rappelle aussi qu’il ne faut pas oublier « la valeur historique des quartiers » et la « dimension d’attachement » des gens à leur coin de paradis.

75%
des zones inondables dans la Communauté métropolitaine de Montréal sont déjà développées, selon Nicolas Milot.

Justement, dans la foulée du point de presse de M. Legault lundi, le maire de Gatineau a réservé un accueil plutôt mitigé à la suggestion de relocaliser Pointe-Gatineau. « Il y a des questions qu’on doit se poser avant de déraciner les gens », avait-il argué en entrevue au Devoir. L’élu évoquait plutôt la possibilité de protéger le secteur puisque des familles y vivent « depuis plusieurs générations ». « Peut-être que ça va nous coûter moins cher que de déménager tout le monde. »

Pour sa part, Nicolas Milot se questionne sur la gestion des droits acquis sur ce type de territoire fortement urbanisé. Sur celui couvert par la CMM, c’est « au moins » 75 % des zones inondables qui sont d’ores et déjà développées. La relocalisation des habitants concernés pourrait s’avérer très coûteuse : entre 1,5 et 2 milliards, selon les calculs de l’organisme, qui regroupe plus de 80 municipalités. « C’est donc une solution qu’il va falloir penser un peu plus chirurgicalement plutôt que de l’appliquer mur à mur », ajoute M. Milot.

Construire autrement

La relocalisation est certes une idée qui mérite que Québec s’y attarde, disent les experts interrogés par Le Devoir, mais d’autres solutions existent afin de contenir l’impact des inondations. Selon Danielle Pilette, professeure au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’UQAM, il est « assez clair que la reconstruction va être permise » dans les villes comme Montréal, Laval ou Gatineau.

L’enjeu est donc d’inclure dans les chantiers à venir certaines conditions pour laisser « de la place pour l’eau ». La revégétalisation des rives ou l’aménagement de bassins de rétention dans des parcs municipaux seraient un premier pas, dit-elle. D’autres pays ont déjà ouvert la voie : aux Pays-Bas et au Chili, pareilles mesures d’atténuation ont été implantées ou ont reçu le feu vert des autorités.

Les actions d’immunisation contre les crues spectaculaires des derniers jours sont également possibles à l’échelle des bâtiments, renchérit Nicolas Milot, de la CMM. « Juste le fait d’avoir un vide sanitaire plutôt qu’un sous-sol fini, on est déjà dans une mesure de résilience, donne-t-il comme exemple. On sait que l’eau va y pénétrer, mais il n’y a pas l’urgence de la faire sortir à tout prix. On va attendre que la crue passe, puis on va assécher et continuer à vivre. »

L’ingénieur de formation évoque également la construction de résidences sur pilotis, une option encore peu répandue au Québec. « On peut penser aussi aux matériaux. Ici, c’est le béton classique qui est surtout utilisé pour les fondations des maisons. Mais ce n’est pas le matériau optimal pour résister à des inondations très fréquentes. »

Or cette reconstruction « résiliente » a un coût, fait remarquer Danielle Pilette. Dans les petites municipalités, souvent, le « marché immobilier n’est pas suffisamment dynamique » pour rentabiliser un réaménagement adapté à la montée soudaine des eaux, juge la spécialiste en gestion municipale et métropolitaine.

Dans ces cas-là, « on ne voit pas comment ça pourrait être avantageux de préconiser autre chose que la relocalisation, si c’est possible », dit-elle.