Voir la ville avec des yeux d’enfant

Les jeunes participants de l’exposition «Murmures», présentée au Musée national des beaux-arts du Québec, y apprivoisent le vocabulaire et les outils de l’architecture, et formulent des idées qui contribueront à l’idéation d’un véritable pavillon extérieur, qui verra le jour dans le jardin Pellan.
Photo: F. Fontaine Les jeunes participants de l’exposition «Murmures», présentée au Musée national des beaux-arts du Québec, y apprivoisent le vocabulaire et les outils de l’architecture, et formulent des idées qui contribueront à l’idéation d’un véritable pavillon extérieur, qui verra le jour dans le jardin Pellan.

De quoi aurait l’air la ville si les enfants étaient davantage investis dans son aménagement ? Elle serait probablement plus verte, plus créative et plus humaine, selon différents acteurs oeuvrant dans des projets d’initiation des jeunes aux disciplines de l’aménagement. Les consulter pourrait ainsi permettre de développer un regard neuf sur la ville, et de savoir dans quel type de milieu ils aimeraient vivre.

Le moment n’aurait pas pu être mieux choisi. Un samedi de mi-février, après tempête. La neige forme des montagnes, quasi insurmontables pour les piétons au coin des rues Baile et Saint-Marc, à Montréal. Or, dans la toute petite rue Baile, on trouve le Centre canadien d’architecture (CCA), où, à ce moment même, des enfants et leurs parents s’affairent à trouver des façons différentes de penser le déneigement.

Alejandro, 12 ans, propose de ramasser la neige dès qu’elle tombe et qu’elle est encore propre, pour l’utiliser dans un « parc idéal », où les enfants pourront faire de la sculpture, un fort, etc. « J’adore la neige. Je ne trouve pas que c’est un problème, mais on pourrait l’utiliser de meilleure façon. » À une autre table remplie de crayons, de boules de ouate, de papier de soie et de cure-pipes colorés, Géraldine et son frère Gary élaborent une maquette pour montrer comment les camions de déneigement pourraient déverser la neige dans un bassin qui se transformerait en piscine une fois les flocons fondus.

Photo: Andréanne Chevalier Le Devoir

En tout, une quinzaine de participants de cinq familles étaient rassemblés au CCA pour l’activité 3-1-1 et demi : « Où mettre la neige ? » Créé pour engendrer des conversations avec les jeunes et les faire collaborer à la résolution des problèmes urbains, ce concept d’activités existe depuis 2017. Les jeunes participent à un atelier, avec leurs parents, et répondent à une problématique précise. Leurs solutions sont ensuite filmées et diffusées sur la chaîne YouTube du CCA. Dans le cas de l’atelier sur la neige, elles seront même directement envoyées à la mairesse, Valérie Plante, et à la présidente du conseil de la Ville, Cathy Wong.

Si certains des enfants présents semblent plus attirés par l’aspect créatif de l’atelier, d’autres, comme Gaël, en profitent pour élaborer des concepts à portée sociale. « L’hiver est vraiment froid pour les sans-abri », reconnaît le garçon de 11 ans, qui veut devenir ingénieur et architecte. C’est pourquoi il propose un projet où la neige est utilisée pour fabriquer des abris, et où elle est aussi filtrée pour fournir de l’eau potable à ces habitations de fortune. « J’espère que la mairesse va aimer l’idée. »

Des expériences différentes

Les enfants apportent un regard neuf aux problèmes vécus en ville. « Ils n’ont pas les préconceptions des adultes, remarque le conservateur public du CCA, Lev Bratishenko. Ils ne commencent pas chaque conversation par “combien est-ce que ça va coûter ?”. Ils réfléchissent vraiment. »

Les projets d’aménagement gagneraient « énormément » à recevoir des avis d’enfants, avance de son côté Juan Torres, professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal. « Être enfant en 2019, c’est toute une expertise à part entière », dit-il.

Ses travaux l’ont ainsi mené à se rendre compte du fait que certaines réalités vécues par les enfants peuvent être complètement oubliées par des professionnels pourtant bien intentionnés. Il faut reconnaître que la période entre 0 et 18 ans est elle-même composée d’expériences très variées, qui ne sont pas seulement concentrées sur les loisirs, avance-t-il. « Parfois, on peut penser que les seules décisions qui les concernent sont celles du skatepark, comme si c’était le seul lieu où se trouvent les enfants. Pensez, par exemple, [au fait] qu’être adolescent à Laval veut dire attendre longtemps l’autobus, dans des abribus ; des espaces publics qui ne sont pas pensés en fonction de cette clientèle. »

20%
C’est le pourcentage de Québécois qui étaient âgés de 0 à 18 ans en 2017, selon l’Institut de la statistique du Québec.

Initier les enfants à l’architecture — et plus largement à l’aménagement — sert ainsi à mieux comprendre qui sont les usagers de certains projets, soutient à son tour Luca Fortin, qui a conçu avec Francis Fontaine et Bertrand Rougier l’exposition Murmures, présentée au Musée national des beaux-arts du Québec. Les participants, âgés de 4 à 12 ans, y apprivoisent le vocabulaire et les outils de l’architecture (la table à dessin, les gabarits, les règles d’architecte…), tout en dessinant, en bricolant des maquettes et en formulant des idées qui contribueront à l’idéation d’un véritable pavillon extérieur qui verra le jour dans le jardin Pellan. « Je me dis toujours qu’il ne faut pas arriver avec des idées préconçues, précise M. Fortin. Il faut s’imprégner de leurs réflexions, que ça soit des enfants ou d’autres usagers, ce processus-là doit être fait. »

Une ville idéale

L’enseignement des concepts liés à l’aménagement éveille les jeunes à l’environnement bâti, qui est intimement lié à leur quotidien. Cela permet « de comprendre […] toutes ces constructions qui nous entourent, ce dans quoi nous vivons, avec quoi nous interagissons », croit Anne-Claire Richard, cofondatrice de Kumulus, une entreprise qui offre notamment des ateliers créatifs pour sensibiliser les enfants (de 3 à 12 ans) à l’architecture et au design. « Ça éveille une conscience de citoyen en eux. »

Mme Richard constate que les enfants ont une vision de la ville « très positive ». « Ils ne sont pas dans la critique, ils ne sont pas dans la désillusion totale. Ils sont très allumés. » Leurs projets laissent souvent une grande place à la nature, selon elle ; une réalité aussi observée au CCA. Appelée à résoudre un problème de rats au cours d’une autre édition du 3-1-1 et demi s’attaquant à des problèmes liés à la construction, « une jeune avait proposé de faire un observatoire, une espèce de zoo », se souvient Lev Bratishenko. Les jeunes « sont ouverts aux conditions réelles de la ville, au lieu d’essayer de les éliminer ou de tout contrôler », observe-t-il.

Il faut parfois ne pas prendre tous les souhaits des jeunes au pied de la lettre, souligne par ailleurs le professeur Torres. Parce que si des adolescents réclament un McDonald’s dans leur quartier — comme ce fut le cas dans un de ses projets de recherche dans le sud-ouest de Montréal —, c’est peut-être parce que c’est leur façon de dire qu’ils cherchent un lieu où se rassembler. « Ce qu’ils nous disaient, c’est qu’ils n’avaient pas un lieu ouvert 24 heures/24, plus ou moins public, accessible, avec toilettes et wifi gratuit, avec un personnel jeune. Quand on voit ce que ça veut dire, le McDo, on comprend le grand déficit que les jeunes ont en espaces publics. »