De l’importance de repenser la ville l’hiver

L’administration municipale devrait redoubler d’efforts pour s’assurer que les voies empruntées par les piétons sur une base quotidienne soient faciles d’accès pour tous, peu importe leur réalité, croit la codirectrice de l’Observatoire de la mobilité durable, Paula Negron.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir L’administration municipale devrait redoubler d’efforts pour s’assurer que les voies empruntées par les piétons sur une base quotidienne soient faciles d’accès pour tous, peu importe leur réalité, croit la codirectrice de l’Observatoire de la mobilité durable, Paula Negron.

Avec ses précipitations en tout genre et sa température en yo-yo, l’hiver change complètement le visage de la ville. Changements qui, exacerbés depuis quelques années par les bouleversements climatiques, compliquent de plus en plus la mobilité active des citadins, au grand dam de ceux qui tentent d’aménager et d’entretenir la ville pour tous.

Noémie Rivard aime l’hiver. « Du plus loin que je me souvienne, ç’a toujours été ma saison préférée », lance-t-elle avec un sourire dans la voix. Mère d’une fillette de deux ans, la jeune femme pose toutefois un regard un peu moins tendre sur la saison hivernale depuis qu’elle doit emmener sa fille à la garderie tous les matins à pied. « Ce n’est pas tout le temps désagréable, mais des fois, entre les amoncellements de neige aux intersections, les plaques de glace et les immenses flaques d’eau, je ne sais juste plus comment me déplacer, laisse-t-elle tomber en soupirant. Et j’ose à peine imaginer ce que c’est pour ceux qui ont de vraies contraintes physiques de mobilité ! »

À Montréal comme ailleurs au Québec, les aléas de la météo rendent de plus en plus difficiles les opérations d’entretien des infrastructures routières, que celles-ci soient réservées aux automobilistes, aux cyclistes ou aux piétons. « On a beau être une ville d’hiver, on doit aujourd’hui composer avec des variations climatiques complètement imprévisibles et qui bouleversent nos manières de faire, fait remarquer le responsable des services aux citoyens et du développement durable au comité exécutif de la Ville de Montréal, Jean-François Parenteau. Par exemple, on peut bien mettre du sel sur les trottoirs, quand une énième période de redoux survient et que c’est l’eau qui prend toute la place… ça ne sert plus à rien ! Alors oui, on fait de notre mieux pour que tout soit accessible et praticable le plus rapidement possible, mais nous sommes bien conscients de nos limites. Conscients aussi qu’il va falloir avoir une réflexion pour adapter nos méthodes d’entretien aux nouvelles contraintes hivernales, mais également toute notre manière de penser et de concevoir la ville. »

Ville résiliente

Ainsi, pour celui qui s’occupe du dossier du déneigement pour la métropole depuis déjà quelques années, un important travail devra être fait dans un avenir rapproché pour améliorer la résilience de nos infrastructures et, plus largement, de la ville dans son entièreté. « Ce n’est pas quelque chose qui est encore totalement intégré, mais il faut aujourd’hui tenir compte de tous ces facteurs changeants lorsqu’on pense la ville, expose Jean-François Parenteau. Cela veut, entre autres, dire que nos décisions doivent maintenant toujours prendre acte des variations saisonnières — d’autant qu’elles vont dans tous les sens ! On ne peut plus se contenter de penser Montréal comme une ville d’été. »

Il y a eu beaucoup de changements au cours des dernières années pour améliorer la qualité de vie des citoyens l’été [comme l’ajout de saillies de trottoirs ou de différentes mesures d’atténuation de la circulation]. Par contre, à peu près rien ne s’est fait pour faciliter la vie des gens l’hiver.

Concrètement, ajoute-t-il, cela veut dire de peut-être revoir les priorités de déneigement, mais aussi de se permettre de tester de nouveaux outils, comme des abrasifs innovants ou les fameux croque-glaces qui ont fait leur apparition dans les rues de certains arrondissements cet hiver. Surtout, cela veut dire de concevoir les aménagements estivaux pour qu’ils s’arriment aux réalités de la saison froide. « Il y a eu beaucoup de changements au cours des dernières années pour améliorer la qualité de vie des citoyens l’été, note le maire de Verdun en citant l’ajout de saillies de trottoirs ou différentes mesures d’atténuation de la circulation. Par contre, à peu près rien ne s’est fait pour faciliter la vie des gens l’hiver. »

Parmi les priorités, le conseiller estime qu’il faudra notamment rapidement revoir la gestion des eaux en période hivernale. « Nos hivers sont en train de changer, rappelle-t-il. Et c’est la même chose pour les précipitations qui, vous l’aurez remarqué, ne sont plus justes sous forme de neige. » De fait, depuis le début de cet hiver, Montréal a reçu non seulement de très grandes quantités de neige — un record selon certains observateurs —, mais aussi énormément de pluie ; à savoir plus de 160 millimètres à ce jour.

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C’est le nombre de signalements de trottoirs glacés effectués auprès de la Ville de Montréal (via le 311) entre le 1er décembre 2018 et le 19 février 2019. À titre de comparaison, la Ville en avait enregistré 3516 entre le 1er décembre 2017 et le 19 février 2018.

Source : Ville de Montréal

« Il va falloir réfléchir à ce qu’on peut faire pour minimiser les impacts de toute cette eau, souligne la responsable des dossiers Transport, GES et Aménagement du territoire au Conseil régional de l’environnement de Montréal, Tania Gonzalez. Parce qu’en matière de mobilité, ça peut rendre les choses très difficiles, surtout pour les populations déjà vulnérables et pour qui l’hiver est, en soi, une épreuve quotidienne. » « Il faut agir sur plusieurs tableaux à la fois, renchérit le conseiller en aménagement du territoire et urbanisme pour Vivre en ville, Olivier Legault. Par exemple, à court terme, on peut déployer des équipes en période de redoux pour s’assurer que les drains et les puisards sont libres d’entraves. Mais à terme, il faudrait aussi adapter tout le système de drainage et revoir carrément la conception des rues pour éviter que la slush s’accumule toujours aux endroits empruntés par les piétons. »

Efforts de finition

Ces derniers changements proposés ne pourront toutefois pas se faire du jour au lendemain, souligne la codirectrice de l’Observatoire de la mobilité durable Paula Negron, qui s’intéresse de près aux contraintes de déplacements des populations vulnérables. Or, selon elle, l’administration municipale devrait au moins, en attendant, redoubler d’efforts pour s’assurer que les voies empruntées par les piétons sur une base quotidienne sont faciles d’accès pour tous, peu importe leur réalité.

191 cm
C’est la quantité de neige qu’a reçue Montréal depuis le début du mois de janvier. À titre indicatif, la métropole reçoit généralement une moyenne de 209,5 centimètres de neige au cours d’une année.

Source : Ville de Montréal et Environnement Canada

À l’heure actuelle, c’est généralement quelque chose qui est vrai pour les artères principales et les grandes rues commerciales. Là où le bât blesse, c’est quand on quitte ces larges voies pour s’aventurer dans le dédale des rues résidentielles. Plus étroites et moins sujettes à une circulation importante, tant automobile que piétonne, ces dernières sont reléguées à la toute fin de la chaîne d’entretien. Le problème, c’est ce que ces liens entre les lieux de résidences et les artères principales — où l’on retrouve bien souvent les services de proximité, les stations de métro et les arrêts d’autobus — sont cruciaux, voire indispensables, pour assurer aux piétons des déplacements sécuritaires.

« C’est certain que ce n’est pas toujours évident et qu’il faut peut-être revoir nos attentes à la baisse, concède la professeure à la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal. Mais il ne faut pas oublier que, pour certains citadins — comme les personnes âgées, les parents de jeunes enfants et celles en fauteuil roulant, par exemple —, un petit amoncellement de neige est une vraie montagne et, qu’à terme, c’est un facteur d’isolement social… Ce n’est pas normal que les piétons soient ceux qui subissent les contrecoups de l’hiver le plus longtemps. C’est une question de priorité et il est peut-être temps que, collectivement, on accepte qu’en ville l’hiver, il y ait une partie de la rue qui doit être sacrifiée au profit des trottoirs. »

Vers une nouvelle politique de déneigement

Si l’actuelle Politique de déneigement de la Ville de Montréal date de 2015, l’administration municipale travaille depuis déjà quelques mois à une nouvelle version qui, si tout se passe bien, devrait être adoptée au plus tard en août prochain. De fait, la politique révisée devrait, selon le responsable du dossier Jean-François Parenteau, être débattue par les élus dès ce printemps. D’ici là, le responsable de services aux citoyens au comité exécutif travaille également à un vaste chantier pour améliorer les pratiques en cours. En ce sens, une consultation interne auprès des cols bleus devrait aussi lui permettre de mieux saisir ce qui va bien et ce qui mériterait une attention particulière.