Plaidoyer pour des milieux de vie plus denses

À Montréal, ce ne sont pas les sommets de Griffintown qui remportent la palme de la densité, mais bien les rangées de triplex colorés de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir À Montréal, ce ne sont pas les sommets de Griffintown qui remportent la palme de la densité, mais bien les rangées de triplex colorés de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal.

Si elles souhaitent être des actrices de changement dans la lutte contre les dérèglements climatiques, les villes et les municipalités du Québec devront accélérer la cadence de la densification de leur territoire. Mais encore faut-il réussir à rendre attrayante cette manière de concevoir et de construire nos milieux de vie.

Qu’elle prenne la forme de triplex collés dans les vieux quartiers montréalais ou d’une tour à logements élancée, comme celles qui se sont multipliées ces dernières années au centre-ville, la densité a rarement bonne presse auprès de la population. « Trop compacte », « pas assez verte », « parfois insalubre », elle donne — en théorie — souvent une impression d’étouffement à ceux qui lui préfèrent les espaces aérés des secteurs excentrés.

Cette manière de concevoir et de construire la ville est pourtant inévitable pour les administrations municipales qui souhaitent mettre un frein à l’étalement urbain et, par le fait même, améliorer leur bilan carbone. Un lien de corrélation qui s’explique parce que la forme urbaine a un impact direct sur les types d’habitation qu’on trouve sur un territoire donné, mais aussi sur l’accessibilité des services et sur les modes de transport privilégiés par les résidents — tous des facteurs qui font gonfler (ou non) notre facture énergétique individuelle et collective.

83 %
C'est la proportion de la croissance démographique qui s’est faite à l’extérieur de l’île de Montréal dans la région métropolitaine au cours de la dernière décennie.

Source : Still Suburban : Growth in Canadian Suburbs 2006-2016, Conseil canadien d’urbanisme, 2018

C’est d’ailleurs pour cette raison que les ménages vivant dans les milieux moins denses, comme les banlieues des couronnes de la région métropolitaine, peuvent émettre jusqu’à 50 % plus de gaz à effet de serre que ceux installés dans l’agglomération de Montréal. « Ce n’est plus un secret pour personne : la densité est nécessaire si on veut protéger l’environnement, soutient le directeur général de Vivre en ville, Christian Savard. Mais, je vous l’accorde, elle n’est pas toujours très populaire, surtout auprès de ceux qui lui ont préféré la banlieue. »

Jouer avec les perceptions

Il faut dire que la densité a une réputation tenace. « C’est quelque chose qui remonte à la période d’après-guerre, raconte Samuel Descôteaux-Fréchette, le coordonnateur général d’Arpent, une firme d’urbanisme spécialisée dans la requalification des milieux suburbains. C’est à cette époque-là que les familles ont commencé à fuir les quartiers centraux. On a associé ces secteurs à l’insalubrité et à la pauvreté… Et étrangement, même si aujourd’hui on sait que plusieurs de ces quartiers sont dans les plus huppés de la région, la réputation de la densité persiste. C’est très long à déconstruire. »

« Il y a quelque chose de presque culturel là-dedans, observe pour sa part Laurence Vincent, coprésidente du groupe immobilier Prével, dont le livre Bâtir Montréal à la table 45 dans lequel elle pose un regard sur l’entreprise de son père, Jacques Vincent, mais aussi sur les grands projets qui ont fait Montréal, vient tout juste d’arriver en librairie. On a beau offrir des projets pour les familles, c’est souvent la densité de nos installations qui les rebute ! »

40 %
C'est la proportion de logements qui ont été construits dans les aires TOD (transit-oriented development) dans la grande région de Montréal entre 2011 et 2017.

Source : Suivi du PMAD 2012-2018, Communauté métropolitaine de Montréal

Sachant cela, est-il vraiment possible de rendre la densité attrayante ? « C’est tout un défi, concède en riant Christian Savard. Les gens ont souvent l’impression que vivre dans un milieu dense équivaut à vivre les uns entassé sur les autres, sans lumière, sans verdure… Pourtant, on construit déjà dense ! En fait, en ce moment, près de 85 % de ce qui pousse sur le territoire de la grande région de Montréal est du multiplex. C’est juste que ça ne se joue pas tout en hauteur, alors on ne s’en rend pas toujours compte. Mais vous savez, la densité peut prendre de multiples formes et est parfois là où on s’y attend le moins ! » Et comme de fait, à Montréal, ce ne sont pas les sommets de Griffintown qui remportent la palme de la densité, mais bien les rangées de triplex colorés de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal.

Photo: Arpent Quatre manières d’agrandir un bungalow et, par conséquent, de densifier la banlieue, proposées par la firme d’urbanisme Arpent

En jouant sur les volumes et les espaces, « il est même possible de construire très haut, tout en préservant une impression de dégagement à partir de la rue, souligne pour sa part Samuel Descôteaux-Fréchette. On appelle ça des basilaires. Ça consiste à construire ta tour en retrait pour que seuls les premiers étages soient visibles du sol. La densité est là, mais on l’oublie parce que ce qu’on nous suggère y ressemble un peu moins. » « C’est beaucoup une affaire de perception, tout ça, rajoute le directeur général de Vivre en ville. Car dans la réalité, avec leur indice de canopée qui est souvent plus élevé que celui des banlieues, leurs services de proximité et de transports collectifs, et leurs nombreux espaces publics, les quartiers centraux de Montréal sont souvent des milieux de vie plus vivants que leurs voisines des périphéries. »

Prioriser les banlieues

C’est pourtant sur ces dernières qu’il faudrait miser en priorité au cours des prochaines années si on veut freiner, une bonne fois pour toutes, l’étalement urbain. « Il y a encore du travail à faire à Montréal, je vous l’accorde, concède Christian Savard, en rappelant la présence de nombreux terrains vacants aux quatre coins de la métropole. Mais si j’avais à choisir un chantier à prioriser, ce serait celui des banlieues de la première couronne, comme Laval et Longueuil. Ces villes sont populeuses, elles ont déjà des pôles d’emploi, des hubs de transport… et beaucoup d’espaces inexploités. Elles ont un très grand potentiel ! »

Si j’avais à choisir un chantier à prioriser, ce serait celui des banlieues de la première couronne, comme Laval et Longueuil. […] Elles ont un très grand potentiel !

C’est d’ailleurs ce à quoi s’attèle, depuis maintenant plus de deux ans, la firme d’urbanisme Arpent. Spécialisée dans la requalification des zones suburbaines, la petite équipe accompagne, depuis sa création, les municipalités, les promoteurs et les citoyens qui souhaitent ajouter de la profondeur — et de la densité — à leur milieu de vie. « En gros, on accompagne tous les acteurs, peu importe leur niveau d’intervention, dans leur quête de la densité », expose le coordonnateur général de l’organisation.

Concrètement, cela peut passer par la révision des réglementations de zonage, par l’ajout d’une unité d’habitation accessoire (sorte d’annexe résidentielle) ou par la revitalisation des noyaux villageois. « Ce qu’on fait, c’est de la densité douce qui vise à révéler des potentiels, note Samuel Descôteaux-Fréchette. On en est à la reconquête du territoire. »