Israël mise sur la mobilité intelligente pour accroître la sécurité routière

En milieu urbain israélien, le nombre d’accrochages a baissé de plus de 20% au cours des six derniers mois par rapport aux statistiques enregistrées à pareille date l’an passé.
Photo: Jack Guez Agence France-Presse En milieu urbain israélien, le nombre d’accrochages a baissé de plus de 20% au cours des six derniers mois par rapport aux statistiques enregistrées à pareille date l’an passé.

En misant sur les nouvelles technologies et l’autonomisation des transports, Israël souhaite se poser en leader de la mobilité de demain. Mais, surtout, son gouvernement rêve de mettre au point des outils pour mettre un frein à l’hécatombe routière.

Les dernières semaines ont été catastrophiques sur la route 90 en Israël. Construite le long de la frontière est du pays, cette deux-voies, qui traverse la région du nord au sud, a en effet été le théâtre de trois accidents meurtriers. Le plus récent, survenu à la veille de l’Halloween en bordure de l’emblématique mer Morte, a anéanti une famille de huit personnes, dont six enfants de moins de 12 ans, et a frappé, du même coup, l’imaginaire de ce petit État du Moyen-Orient.

Résolument dramatique, cet événement n’a pourtant pas grand-chose d’exceptionnel. De fait, on estime que, chaque année, ce sont plus de 1,25 million de personnes qui périssent sur les routes du monde, victimes d’une collision mortelle. À cela s’ajoutent les quelque 275 000 usagers vulnérables — piétons, cyclistes... — qui décèdent annuellement, eux aussi, à la suite d’un accrochage létal.

Au coeur de ces tragédies, presque toujours les mêmes rengaines : moments d’inattention, réflexes trop lents, facultés affaiblies… le tout résultant, trop souvent, en une perte de contrôle fatale. « La majorité des accidents de la route — peu importe les protagonistes impliqués — sont dus à nos limites en tant qu’humains », lance Raz Peleg, le directeur des ventes de Mobileye, une entreprise d’Intel qui développe, depuis déjà plus d’une décennie, des programmes d’aide à la conduite. En fait, à en croire les plus récentes études sur le sujet, les erreurs humaines seraient responsables de près de 90 % des collisions routières. Elles seraient donc, au dire des experts, bien souvent évitables.

Écosystème en formation

C’est donc, en partie, pour pallier nos propres limites que le gouvernement israélien s’est mis, il y a un peu plus de cinq ans, à investir massivement dans le petit milieu de la mobilité dite « intelligente », explique la présidente et directrice du Fuel Choices and Smart Mobility Initiative, Anat Bonshtien. Rencontrée en marge de la sixième édition du Sommet sur la mobilité intelligente qui se tenait à Tel-Aviv à la fin du mois d’octobre, celle-ci décrit avec une passion évidente les changements qui s’opèrent en Israël depuis quelques années. « L’idée est, dans un premier temps, de faciliter le développement des technologies qui seront au coeur de la mobilité de demain, explique celle qui occupe son poste depuis près de deux ans. On parle d’autonomisation, c’est certain, mais aussi d’économie collaborative, d’énergies plus vertes, de transports plus sécuritaires… C’est tout ça, la mobilité intelligente. »

Pour y arriver, son bureau — qui réunit des gens de tous les ministères concernés, des transports à l’innovation, en passant par l’environnement et l’économie — a doublé les sommes destinées à la recherche dans ce secteur d’activité, l’enveloppe frôlant aujourd’hui les 405 millions de dollars américains (environ 535 millions de dollars canadiens). Fort de ces investissements, le milieu a connu une croissance exponentielle au cours des dernières années, formant aujourd’hui un bouillonnant écosystème. « Israël a l’ambition et le potentiel de devenir un leader dans ce domaine, rajoute cette biochimiste de formation. On ne construira sans doute jamais la voiture autonome [l’industrie automobile étant quasi inexistante en Israël], mais son cerveau et son coeur viendront de chez nous ! »

Les morts sur nos routes sont une des seules causes de décès qu’on accepte, tout simplement, comme si c’était une fatalité. Nous, on est convaincus qu’on peut faire plus et, surtout, qu’on doit faire mieux.

 

Cadre réglementaire

D’autant que le changement ne se joue pas que dans les laboratoires informatiques et les chaînes de montage automobile, loin de là. De fait, à mesure que les investissements ont grimpé, le gouvernement israélien, tiré vers l’avant par son bureau de la mobilité intelligente et son autorité nationale de la sécurité routière, a également entrepris un virage législatif majeur, révisant son cadre réglementaire pour y inclure de nouvelles mesures visant à encadrer et à soutenir la lente autonomisation des transports.

Ainsi, le gouvernement a commencé par mettre sur pied, en 2013, un programme d’incitatifs financiers — on parle surtout d’exemptions de taxes — pour inciter les particuliers à munir leur véhicule d’un module d’aide à la conduite. L’objectif ? Ajouter une paire d’yeux et un cerveau supplémentaires (numériques, ceux-là) dans le plus de voitures possible afin de réduire le nombre d’accrochages dus aux distractions ambiantes ou à une attention chancelante.

Et cinq ans plus tard, la réglementation dépasse maintenant largement les simples encouragements. De fait, depuis ce printemps, toutes les nouvelles voitures, peu importe leur provenance, doivent être dotées d’un système de copilotage numérique. Tous les véhicules de plus 3,5 tonnes circulant sur les routes israéliennes doivent, eux aussi, se pourvoir d’un tel équipement, une contrainte qui, en plus de faciliter la cohabitation entre les différents usagers de la route depuis son entrée en vigueur en 2016, vient régler en grande partie l’épineux problème des angles morts qui se posent dans presque toutes les grandes villes du monde. Dans la foulée, un nouveau système de classement des véhicules a également été mis en place. Basé sur le nombre et le genre de dispositifs numériques installés sur les voitures, celui-ci permet aux usagers d’avoir, en un coup d’oeil, un aperçu du « niveau de sécurité » de ces dernières.

Chose certaine, tous ces changements commencent déjà à payer, surtout en milieu urbain, où le nombre d’accrochages a baissé de plus de 20 % au cours des six derniers mois par rapport aux statistiques enregistrées à pareille date l’an passé. « Ce n’est pas encore parfait, mais on est sur la bonne voie, soutient Raz Peleg, de Mobileye. Les morts sur nos routes sont une des seules causes de décès qu’on accepte, tout simplement, comme si c’était une fatalité. Nous, on est convaincus qu’on peut faire plus et, surtout, qu’on doit faire mieux. »

Notre journaliste s’est rendue en Israël avec l’aide du Consulat général d’Israël à Montréal et des organisateurs du Smart Mobility Summit 2018.


Et au Québec ?

Chez nous, de nombreux véhicules sont déjà équipés de système d’aide à la conduite partielle. On pense, par exemple, aux caméras qui permettent de se garer plus facilement ou aux capteurs qui avertissent le conducteur quand il suit de trop près un autre véhicule. Rien n’oblige toutefois les particuliers à doter leurs véhicules d’un copilote numérique supplémentaire. Rien n’oblige non plus les sociétés de transport ou les entreprises de camionnage à munir leur flotte de module du genre, et ce, même si l’ajout de caméras sur les poids lourds par exemple, est régulièrement réclamé par les organismes travaillant pour défendre les usagers les plus vulnérables.

Pour ce qui est de l’autonomisation des transports, des tests commencent à être effectués en territoire québécois. C’est d’ailleurs toujours le cas dans les rues de Candiac, sur la Rive-Sud dans la région de Montréal, où un projet-pilote de navette autonome est en cours depuis la fin du mois d’août dernier. L’industrie — et les investissements qui lui sont consacrés — en est toutefois à ses balbutiements. Le tout pourrait cependant s’accélérer très vite, des premières modifications ayant été apportées au cadre réglementaire par le gouvernement précédent, ouvrant la porte à ce genre d’innovations au Québec. À suivre !