Covoiturage: aller au-delà des plateformes numériques

Les horaires variables, le désir de flexibilité et les habitudes de transport arrivent en tête de liste lorsqu’on demande aux gens les raisons qui freinent leur utilisation du covoiturage courte distance.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les horaires variables, le désir de flexibilité et les habitudes de transport arrivent en tête de liste lorsqu’on demande aux gens les raisons qui freinent leur utilisation du covoiturage courte distance.

Le covoiturage est, sans contredit, une solution d’avenir pour remédier aux problèmes de congestion dans les centres urbains. Selon une récente étude, il sera toutefois très difficile de convaincre les Québécois de faire le saut sans l’instauration d’incitatifs financiers et la mise en place d’infrastructures destinées à cette mobilité partagée.

De nombreux Québécois seraient prêts à partager ou à délaisser leur véhicule si cela leur permettait de gagner du temps au quotidien. C’est ce qui ressort d’une enquête menée cet été par une dizaine d’organismes et d’institutions, dont la Fondation Suzuki, Équiterre et Polytechnique Montréal, auprès de 2000 personnes visant à mieux comprendre les réticences qui persistent envers le covoiturage en milieu urbain.

Rendue publique à la fin du mois de septembre, en pleine campagne électorale, cette dernière révèle en effet que plus de 80 % des répondants seraient prêts à donner une chance au covoiturage au moins une fois, que ce soit comme conducteur ou comme passager. Une proportion qui est plus élevée chez les 35 ans et moins, mais qui demeure, malgré tout, au-dessus de la barre des 60 % dans les autres groupes d’âge interrogés.

Cette curiosité envers cette mobilité partagée est également plus présente chez les répondants résidant dans la grande région de Montréal, tout particulièrement dans les municipalités de la couronne nord, où plus de 85 % des personnes consultées ont indiqué être enclines à covoiturer, ne serait-ce que pour essayer.

« Ces résultats sont intéressants parce qu’ils nous montrent que le covoiturage a tout de même un certain potentiel, souligne Marine Imbert, la cofondatrice de OuiHop’, une entreprise française de covoiturage urbain lancée au Québec à l’automne 2016, qui a elle-même travaillé à l’élaboration du questionnaire destiné à l’enquête. Et ils le sont encore plus au regard du fait que c’est dans ces villes situées au nord de la métropole que les ménages sont les plus susceptibles d’avoir deux voitures ou plus. »

14,2 %
C’est la proportion d’automobilistes qui optent pour le covoiturage pour se rendre au travail dans la région de Montréal.
Source : Statistique Canada, Enquête nationale auprès des ménages, 2011

Mais encore faut-il, dans tous les cas, que les services disponibles soient faciles à utiliser et arrivent à s’arrimer sans trop de contraintes à nos horaires chargés. « Personne n’est contre la vertu, lance en riant Jérôme Laviolette, boursier et chercheur invité en transport et changement climatique à la Fondation Suzuki, qui a, lui aussi, participé à l’élaboration du sondage. Les gens ne veulent toutefois pas être bousculés dans leurs manières de faire et sont, rappelons-le, généralement très attachés à leur voiture. Ils seraient donc peut-être prêts à se déplacer autrement, mais il ne faut pas que ce soit compliqué. »

La proximité séduit

Les résultats sont d’ailleurs clairs à ce sujet : les horaires variables, le désir de flexibilité et les habitudes de transport arrivent en tête de liste lorsqu’on demande aux gens les raisons qui freinent leur utilisation du covoiturage courte distance. Malgré tout, ils sont plus nombreux à préférer un service leur laissant assez de temps pour planifier leurs allées et venues, plutôt qu’une plateforme misant sur la spontanéité. « C’est un peu paradoxal, relève celui qui est également doctorant à la Chaire Mobilité de Polytechnique Montréal. Les gens ne veulent pas être coincés et veulent pouvoir partir de chez eux au moment qui leur convient, mais en même temps souhaitent une application de covoiturage qui leur permet d’être très prévoyants et de savoir, parfois plusieurs jours à l’avance, qui voyagera avec eux. »

« C’est beaucoup une question de confiance, croit Marine Imbert. Les gens sont plus enclins à partager l’habitacle de leur véhicule s’ils connaissent la personne avec qui ils se déplacent. Si ce n’est pas possible, ils veulent avoir du temps — et des moyens efficaces — pour l’évaluer. »

C’est d’ailleurs peut-être pour cette raison que les services de covoiturage sont généralement plus efficaces au sein des communautés, comme les milieux universitaires ou les entreprises. À titre d’exemple, Mouvement Desjardins offre depuis 2011 un service de covoiturage à ses employés. Mis sur pied en collaboration avec la plateforme Covoiturage.ca, le programme a permis, depuis sa création, à plus de 2500 personnes — tant à Montréal qu’à Québec — de partager leurs trajets quotidiens. Depuis avril dernier, les travailleurs de l’aéroport de Montréal sont, eux aussi, invités à covoiturer par l’entremise d’une application maison comparable.

« Pour fonctionner, ces services [qu’ils soient indépendants ou conçus directement par les entreprises] doivent pouvoir s’appuyer sur une masse critique de gens, note Jérôme Laviolette. Les utilisateurs doivent savoir que, s’ils cherchent une place dans une voiture ou s’ils veulent offrir aux autres celles qui sont disponibles dans la leur, ils y arriveront. La fiabilité, c’est ce qui garantit l’efficacité de ces plateformes ! Il ne faut pas que leur utilisation demande un effort additionnel trop grand. »

25 millions
C’est le nombre de places disponibles chaque jour dans les voitures des cinq plus grandes agglomérations du Québec. Sur ce nombre, on en trouve près de 15 millions dans la seule région de Montréal.
Source : Enquêtes Origine-Destination 2011 et 2013

Or, l’enquête de cet été a permis de constater que très peu de Québécois connaissent les services de covoiturage actuellement présents sur le marché. De fait, plus de la moitié des répondants ont été incapables de nommer au moins une des entreprises facilitant la mise en relation de conducteurs et de passagers. « Ces résultats sont là pour nous rappeler que nous avons un gros travail de communication et de sensibilisation à faire, reconnaît Marine Imbert de OuiHop’. Ils nous permettent aussi de voir où on doit mettre nos efforts au cours des prochains mois. »

Nécessaires incitatifs

Chose certaine, si les joueurs de la mobilité partagée souhaitent voir le covoiturage exploité à son plein potentiel, ils devront faire pression sur les administrations publiques pour que ces dernières mettent en place des mesures incitatives intéressantes. Ceux-ci peuvent, par exemple, être financiers. On peut, par exemple, penser à l’instauration d’une prime pour les conducteurs ou à un système de points-récompenses pour les passagers. En ce sens, la Coalition avenir Québec a proposé en campagne électorale de créer des avantages fiscaux pour encourager les usagers à recourir au covoiturage. La CAQ propose de mettre en place des incitatifs fiscaux pour favoriser ce mode de transport collectif. C’est déjà le cas pour les titres de transport en commun et l’achat de véhicules électriques.

Ces incitatifs doivent toutefois aussi se refléter dans la ville. Concrètement, cela veut dire de multiplier les voies rapides destinées à ceux qui partagent leur véhicule et de leur réserver des places de stationnement à destination. Cela veut également dire d’aménager des zones de rencontre pour les covoitureurs — un peu à la manière des arrêts d’autobus —, que ce soit à proximité des stations de transport collectif ou des commerces. « Il faut que les adeptes du covoiturage sentent qu’ils ont pris la bonne décision, que c’est plus facile pour eux de se rendre du point A au point B, expose Marine Imbert de OuiHop’. Et plus encore, il faut que les autres, ceux qui n’ont toujours pas fait le saut, réalisent qu’ils auraient quelque chose à y gagner. »