Les promesses décortiquées: la CAQ et le difficile équilibre de la mobilité

La CAQ veut notamment prolonger le Réseau express métropolitain (REM) à Laval et jusqu’aux limites de la Montérégie.
Photo: CDPQ Infra La CAQ veut notamment prolonger le Réseau express métropolitain (REM) à Laval et jusqu’aux limites de la Montérégie.

Enjeux phares de la campagne électorale en cours, la mobilité et les transports sont au coeur des débats et des récentes annonces des principales formations politiques québécoises. Mais ces promesses ont-elles de quoi tenir la route après le 1er octobre ? Le Devoir amorce aujourd’hui une série de quatre articles, un par parti, pour faire le point. Cette semaine : la Coalition avenir Québec.

Les promesses décortiquées

Si la Coalition avenir Québec n’a jamais été reconnue pour ses ambitions en matière de mobilité durable, les choses sont en voie de changer. Portée par un mouvement plus grand qu’elle, la formation politique de François Legault a, en effet, depuis quelques mois, mis sur la table — ou repris à son compte — de nombreux projets qui pourraient, à terme, transformer la manière dont les gens se déplacent.

Transport collectif : priorité aux couronnes et à l’est de Montréal

Au coeur des engagements du parti se trouve un Plan de décongestion pour la région métropolitaine. Dévoilé en grande pompe à la mi-juin, ce dernier propose une série de mesures — dont plusieurs en transport collectif — pour désengorger la grande région de Montréal. Et bien que, à long terme, les objectifs à atteindre ne soient pas vraiment quantifiés, la proposition de la CAQ souligne tout de même les lacunes du réseau actuel.

« Si on veut savoir où intervenir, on n’a qu’à regarder la proportion d’utilisateurs des transports en commun à l’heure de pointe », précise Florence Junca-Adenot, professeure au Département d’études urbaines de l’Université du Québec à Montréal. « Elle décroît considérablement à mesure qu’on s’éloigne des quartiers centraux montréalais. »

10 milliards
C’est l’enveloppe budgétaire que prévoit de réserver la CAQ dans le Programme québécois des infrastructures pour concrétiser ses projets, selon son Plan de décongestion.

Les propositions de la CAQ, concentrées dans l’est de Montréal et sur le territoire des couronnes de la métropole, répondent ainsi à un besoin évident. « Il y a un déséquilibre entre les secteurs de la région métropolitaine en ce qui concerne le transport collectif, soutient le porte-parole du parti en matière de transport et député de Deux-Montagnes, Benoit Charette. Les idées que nous mettons sur la table visent à rendre les transports collectifs plus accessibles pour tout le monde. »

En ce sens, l’idée d’implanter un tramway reliant la pointe de l’île au centre-ville ouvre un monde de possibilités. En mal d’options et souvent grand oublié des propositions gouvernementales, l’est de la métropole profiterait très certainement d’un pareil investissement, affirme Florence Junca-Adenot. Un avis que partage Christian Savard, le directeur général de Vivre en ville. « Ça fait longtemps que les citoyens de ces quartiers revendiquent d’être mieux desservis en transport en commun, souligne-t-il. C’est intéressant de voir les partis leur proposer des projets porteurs. »

Ce dernier voit toutefois d’un moins bon oeil le désir de la CAQ de prolonger le Réseau express métropolitain (REM) à Laval et jusqu’aux limites de la Montérégie, et ce, même si le projet permettrait d’offrir plus d’options en mobilité dans des secteurs où l’auto est reine. « Dans la mesure où le réseau de la ville centre est déjà complètement saturé, est-ce que ces prolongements sont vraiment prioritaires ? demande celui qui occupe son poste depuis 2007. Je ne le crois pas. En plus, c’est une promesse qui risque d’encourager l’étalement urbain ! »

Présentée comme une solution pour désengorger le réseau montréalais, la ligne rose de Projet Montréal a, pour sa part, été écartée de la plateforme caquiste.

De toute façon, rien n’indique, pour le moment, que la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), maître d’oeuvre du projet, irait de l’avant avec une telle expansion. Plus tôt cet été, la CDPQ s’était montrée plutôt prudente, refusant de confirmer ou d’infirmer la faisabilité de la proposition. Interrogée à nouveau sur la question, elle a, cette fois, répondu qu’elle préférait ne pas se mêler au débat politique en cours.

Photo: Getty Images La CAQ entend mettre en chantier un troisième lien entre Québec et Lévis.

Toujours dans l’optique d’améliorer la desserte des populations de la Rive-Nord et de la Rive-Sud, la Coalition projette également l’implantation d’un réseau structurant sur le boulevard Taschereau, une idée qui a d’ailleurs trouvé un écho dans les récentes revendications de l’agglomération de Longueuil. « C’est une bonne chose qu’on commence à penser le transport collectif d’est en ouest, soutient Florence Junca-Adenot, également directrice du Forum URBA 2015. Ce n’est plus vrai que les déplacements se concentrent uniquement vers le centre de la métropole, il faut donc agir en conséquence. »

Projets autoroutiers : entre développement et étalement

Refusant de se positionner clairement contre l’auto solo, la CAQ a également pris soin de proposer toute une série de projets routiers, tant dans la région métropolitaine que dans celle de la Capitale-Nationale. Et elle parle ici de plus que de simples mises à niveau d’infrastructures (bien que celles-ci soient aussi au programme). De fait, le parti entend, entre autres choses, prolonger les autoroutes 13 et 19 au nord de Montréal, élargir l’autoroute 30 sur la Rive-Sud et aller de l’avant avec la mise en chantier d’un troisième lien entre Québec et Lévis. « Dans certains cas, ce sont des projets qui sont sur la table depuis les années 1970, lance sans ambages le député Benoit Charette. Nous avons rencontré les représentants des milieux concernés et les besoins sont clairs : ces liens sont nécessaires pour assurer la vitalité et le dynamisme économique de ces secteurs. »

Les experts interrogés par Le Devoir s’expliquent toutefois bien mal ces visées routières, rappelant avec insistance que « l’ajout ou l’élargissement d’une autoroute ne peut jamais contribuer à réduire la congestion ». « C’est tout le contraire qui arrive en fait, soutient Marie-Hélène Vandersmissen, professeure au Département de géographie de l’Université Laval. L’ajout d’infrastructures routières a toujours pour effet d’augmenter la congestion routière. Je ne vois pas pourquoi les banlieues de Montréal ou de Québec seraient différentes des autres villes du monde. »

Plus encore, soutient cette spécialiste de la géographie des transports, de tels projets risquent, à moyen terme, de favoriser l’étalement urbain, un phénomène que les partis politiques devraient plutôt essayer d’endiguer. Même son de cloche du côté de Christian Savard, de Vivre en ville : « Au lieu de promettre des infrastructures pour encourager le développement de nouveaux territoires, on devrait plutôt repenser l’utilisation de ceux qu’on occupe déjà ! »

Financement : une place pour le privé ?

Chose certaine, s’ils souhaitent être présents sur tous ces fronts, les caquistes n’auront d’autre choix que de trouver de nouvelles sources de financement, les fonds actuellement disponibles dans le Plan québécois des infrastructures (PQI) étant loin d’être suffisants pour assurer la mise en oeuvre de l’ensemble des projets promis. « Le Programme québécois des infrastructures est au beau fixe depuis déjà quelques années et les municipalités ont de moins en moins de moyens, souligne Florence Junca-Adenot. S’ils sont sérieux, les partis politiques devront être innovants pour trouver de l’argent frais. »

L’ajout d’infrastructures routières a toujours pour effet d’augmenter la congestion routière. Je ne vois pas pourquoi les banlieues de Montréal ou de Québec seraient différentes des autres villes du monde.

 

Questionné à ce sujet, Benoit Charette, de la CAQ, a indiqué que des partenariats avec le privé, comme celui établi avec la CDPQ pour le REM, pourraient être envisagés dans l’avenir. Une idée qui, si elle peut sembler tentante à première vue, devrait être considérée avec prudence, selon les experts interrogés par Le Devoir. « Il faut garder en tête que le privé veut faire du profit, c’est sa raison d’être », insiste Florence Junca-Adenot, également directrice du Forum URBA 2015. « Le transport collectif n’est pas le secteur le plus rentable… Au bout du compte, il y a donc toujours quelqu’un qui paye plus. »

Transport régional : place aux idées

Le transport régional demeure le talon d’Achille de presque tous les partis politiques engagés dans cette campagne électorale, et la CAQ ne fait pas vraiment exception à la règle. Ainsi, hormis un soutien clair pour le transport aérien interrégional, la formation politique n’a encore rien mis sur la table pour les régions en matière de transport. Interrogé à ce sujet, Benoit Charette a indiqué que des discussions étaient en cours pour améliorer la desserte ferroviaire dans certains secteurs plus éloignés. Du transport sur demande et du covoiturage intelligent pourraient également être envisagés. « Nous sommes ouverts aux propositions. On veut que les régions sachent que nous sommes à l’écoute. »

L’ordre des analyses des programmes de chaque parti a été déterminé par un tirage au sort. Il est à noter que, comme la campagne électorale est toujours en cours, il est possible que de nouvelles annonces en transport soient faites dans les prochaines semaines.