Aménagements cyclables: et si la clé se trouvait du côté des entreprises?

Depuis l’implantation de voies cyclables rapides et protégées, on parle d’une augmentation de 70% du nombre de cyclistes dans certains secteurs de la capitale britannique.
Photo: Justin Tallis Agence France-Presse Depuis l’implantation de voies cyclables rapides et protégées, on parle d’une augmentation de 70% du nombre de cyclistes dans certains secteurs de la capitale britannique.

Le réseau londonien de voies cyclables rapides fait aujourd’hui des envieux dans le monde entier. Dépeint d’abord par plusieurs comme étant trop ambitieux et nuisible pour l’activité économique, il a failli être mis de côté par l’administration municipale. C’est finalement grâce à une forte mobilisation du monde des affaires qu’il a pu prendre forme.

« Le réseau cyclable londonien tel qu’on le connaît aujourd’hui a bien failli ne jamais voir le jour », lance Chris Kenyon, l’un des militants de CyclingWorks, une campagne populaire lancée en 2014 pour soutenir l’implantation de voies cyclables rapides et protégées dans la capitale britannique. « Quand le maire de l’époque a présenté le plan « d’autoroutes pour vélos » pour la première fois, certaines critiques ont été si vives — dont celle de la Chambre de commerce de Londres — qu’on s’est dit qu’il fallait agir, qu’il fallait offrir un contrepoids convaincant pour assurer la survie du projet. »

De passage à Montréal jeudi dernier à l’invitation de Vélo Québec, le militant de longue date décrit avec une fierté évidente l’importante mobilisation que ses collègues et lui ont réussi à mettre sur pied. « Les voix dissidentes sont souvent celles qu’on entend le plus, soutient-il en lâchant un soupir. Et dans une ville comme Londres, quand elles affirment que le vélo et ses infrastructures peuvent avoir un impact négatif sur l’activité économique, je vous laisse imaginer ce qui peut se passer dans la tête des politiciens responsables de ces dossiers. »

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C’est le nombre de trajets effectués en vélo à Londres quotidiennement

Source : CyclingWorks London

D’employés à employeur

Pour renverser la vapeur, l’homme d’affaires et ses collègues ont décidé de carrément s’adresser aux entreprises, en leur demandant de soutenir publiquement le droit de leurs employés de se rendre au travail à vélo en toute sécurité. Étalée sur six semaines, la campagne a d’abord permis de sensibiliser des centaines de travailleurs à vélo rencontrés directement dans les rues de Londres à l’heure de pointe matinale. Ce sont ces derniers qui ont ensuite transmis le message à leur patron.

« On s’est dit que, si ça venait de l’intérieur, ce serait plus efficace, avance Chris Kenyon. Et ça s’est avéré ! En un mois et demi, nous avons obtenu le soutien officiel de près de 200 p.-d.g. d’entreprises, dont Microsoft UK, Deloitte et Coca-Cola Europe. On a réussi à convaincre les quatre grands hôpitaux de la ville, l’opéra national, les banques, les universités… Même certains médias qui avaient été très critiques au début, comme le Financial Times, ont finalement rejoint le mouvement. »

Quatre ans plus tard, les deux principaux axes du réseau cyclable rapide présentés en 2014 sont maintenant accessibles. Ils permettent d’ailleurs chaque jour à des centaines de milliers de cyclistes de traverser la capitale britannique du nord au sud et d’est en ouest, sans se soucier du trafic automobile.

Dans certains secteurs, on parle d’une augmentation de 70 % du nombre de cyclistes. C’est le cas, notamment, sur le Blackfriars Bridge, qui enjambe la Tamise à la hauteur de la City, le district financier londonien. Aux heures de pointe, les travailleurs à vélo y sont aujourd’hui largement plus nombreux que ceux qui se déplacent en voiture ou en transport en commun.

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C’est le nombre d’« autoroutes cyclables » actuellement en place à Londres. Deux autres devraient être parachevées d’ici la fin 2018. Trois autres projets font présentement l’objet de consultations publiques.

Source : Transport for London

Solution économique

Pour Chris Kenyon, cette forte mobilisation du milieu des affaires s’explique assez simplement. Selon lui, toutes les entreprises — peu importe leur marge de profit et leur masse salariale — gagnent à ce que les villes fassent plus de place aux vélos dans leurs rues. « C’est un mode de transport qui permet à leurs employés d’éviter les bouchons de circulation et ainsi tous les inconvénients qui en découlent, précise l’homme d’affaires de 43 ans. Ils arrivent donc moins fatigués et moins stressés. Ils sont plus ponctuels et ont généralement une meilleure concentration. Certaines études ont même démontré que les gens qui se rendent au travail en pédalant prennent moins de congés de maladie. »

Ces gains humains, ajoute-t-il, auront, ultimement, un impact sur la productivité de l’entreprise et ils se font pratiquement à coût nul. « Ce sont les pouvoirs publics qui décident de consacrer une partie de leur budget au développement d’infrastructures cyclables, fait remarquer l’informaticien de formation. Les compagnies, elles, ne font que récolter les fruits de ces changements urbains. »

Le militant londonien met toutefois en garde les administrations publiques — et les cyclistes — qui voudraient voir apparaître des changements trop rapidement. « C’est facile de mal faire les choses, mais parfois, il vaudrait mieux prendre le temps et s’assurer qu’on met en place un réseau vraiment sécuritaire. »

Selon lui, par exemple, il est préférable d’attendre quelques années supplémentaires pour être capable de construire des pistes en site propre ou protégées par un mince terre-plein plutôt que d’opter pour de la simple peinture. « C’est une « solution facile » qui donne une impression de sécurité, mais dans la réalité, ça ne change strictement rien. »

Ainsi, pour que des impacts positifs soient quantifiables, explique-t-il, il faut que les infrastructures soient suffisamment sécuritaires pour que les femmes, les enfants et les personnes âgées décident à leur tour de choisir le vélo pour leurs déplacements quotidiens. « Le secret, c’est de penser notre réseau pour que des cyclistes de 8 et 88 ans se sentent à l’aise. Si eux pédalent en toute sécurité, on aura gagné notre pari. »

De quoi inspirer Montréal et ses environs ?

Bien que les critiques à son égard soient généralement moins virulentes chez nous, le vélo ne perdrait pas vraiment au change si davantage d’entreprises reconnaissaient sa juste valeur, souligne la présidente-directrice générale de Vélo Québec, Suzanne Lareau. « Ce mode de déplacement a une valeur économique importante qui est, la plupart du temps, sous-estimée », soutient celle qui occupe son poste depuis 2001. Les commerçants devraient également être davantage sensibilisés. » Pour ce qui est de l’implantation d’infrastructures cyclables sécuritaires et pérennes, les récentes annonces de Montréal et de Longueuil lui donnent bon espoir. « C’est toujours une bonne idée d’en faire moins si c’est pour faire mieux, indique-t-elle. À Vélo Québec, ça fait longtemps qu’on le dit, mais miser sur la sécurité, c’est vraiment la meilleure façon de convaincre ceux qui hésitent à prendre leur vélo de faire le saut. »