Comprendre les freins au covoiturage urbain

Au Québec, seulement 14 % des travailleurs se déplaçant en voiture optent pour le covoiturage. Énormément d’automobilistes transitent seuls dans leur véhicule.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au Québec, seulement 14 % des travailleurs se déplaçant en voiture optent pour le covoiturage. Énormément d’automobilistes transitent seuls dans leur véhicule.

Beau temps, mauvais temps, il y aurait, dans la seule région de Montréal, près de 15 millions de places disponibles dans les voitures chaque jour. À l’échelle des cinq plus grandes agglomérations du Québec, on parle de plus de 25 millions de places vides, selon les données des dernières Enquêtes Origine-Destination réalisées en 2011 et en 2013. En effet, la majorité des automobilistes préfèrent, de loin, effectuer leur trajet quotidien en solo.

Pour mieux comprendre les réticences qui existent envers le covoiturage en milieu urbain, un regroupement d’entreprises privées qui offrent ce genre de services et d’organismes environnementaux lancera une enquête inédite sur le sujet le 1er juin prochain, a appris Le Devoir. Leur objectif ? Cerner les motivations des Québécois en matière de transport et mettre le doigt sur ce qui leur manque pour qu’ils acceptent de partager l’habitacle de leur véhicule lors de leur trajet quotidien.

« Il faut sérieusement commencer à se demander comment on peut remplir ces sièges libres parce que c’est un potentiel de mobilité complètement sous-exploité, insiste Karel Mayrand, directeur général pour le Québec et l’Atlantique de la Fondation David-Suzuki. Le covoiturage, c’est une solution rapide et à moindre coût aux problèmes de transport comme la congestion. Ça ne nécessite ni investissements ni nouvelles infrastructures. Toutce qu’il faut, ce sont des places vides et une technologie suffisamment efficace pour mettre les gens en relation, et ces deux choses-là, on les a ! » Mais encore faut-il que les gens acceptent de faire le saut.

14,8 millions
C’est le nombre de places disponibles chaque jour dans les voitures circulant dans la région de Montréal.

Source : Enquêtes Origine-Destination 2011 et 2013

Au Québec, selon les données de Statistique Canada, environ 78 % des travailleurs se déplacent en véhicule motorisé. Parmi ces navetteurs, seulement 14 % optent pour le covoiturage pour se rendre jusqu’à leur lieu de travail. Et même si les Montréalais ont tendance à moins prendre leur voiture par rapport à ce qu’on observe dans le reste de la province, ils demeurent peu nombreux à accepter de partager leur automobile sur une base quotidienne. La métropole québécoise se classe ainsi en queue de peloton des grandes villes canadiennes en ce qui a trait à la proportion de covoitureurs, loin derrière Toronto, Calgary et Vancouver, pour ne nommer que celles-là.

Comprendre la résistance

L’enquête, qui sera dévoilée cette semaine dans le cadre de Movin’On 2018, devrait permettre de mieux saisir les raisons de cet écart. Pour y arriver, le regroupement souhaite, notamment, brosser un portrait du « covoitureur type », mais espère surtout mettre un visage — ou plusieurs — sur ceux qui hésitent à voyager à plusieurs ou s’y refusent carrément.

« Tout l’intérêt est là, soutient Marine Imbert, cofondatrice de OuiHop’, une entreprise française de covoiturage urbain lancé au Québec à l’automne 2016. Nous avons déjà une bonne idée des motivations de nos utilisateurs et nous voulons maintenant nous adresser à ceux qui n’osent pas. Le covoiturage est-il trop contraignant ? Ont-ils du mal à s’y retrouver avec les applications ? Ou aiment-ils tout simplement être seuls dans leur auto ? On veut mieux les comprendre pour pouvoir adapter nos services en conséquence. »

14,2 %
C’est la proportion de travailleurs qui font du covoiturage dans la région de Montréal.

Source : Statistique Canada, Enquête nationale auprès des ménages, 2011

Même discours du côté de Netlift, une entreprise de « covoiturage quotidien » fondée en 2012. « L’idée est d’aller au fond des choses, de comprendre pourquoi c’est si lourd, si pénible, d’adopter le covoiturage au Québec, renchérit le fondateur de la plateforme, Marc-Antoine Ducas. On veut entendre ces gens qui ne nous choisissent pas. On cherche à savoir pourquoi le covoiturage ne fait pas partie de leurs options de mobilité parce que, quand on regarde ce qui se passe dans d’autres grandes villes du monde, comme à Paris ou à Mexico, on se rend compte qu’au Québec, il y a un fossé entre notre discours écologique et nos choix de transport. »
 

Déplacement domicile-travail



Pour pouvoir dresser un portrait juste de la situation et bien cerner les besoins de la population, le regroupement espère être en mesure de sonder au moins 20 000 personnes, tant dans les centres urbains que dans les plus petites municipalités de la province.

Incitatifs potentiels

Au-delà de la résistance, l’enquête vise aussi à mettre le doigt sur d’éventuels incitatifs qui pourraient être mis en place pour encourager le covoiturage. « Dans certaines villes de France, par exemple, il y a des subventions pour les trajets de covoiturage [voir encadré], souligne Vincent Dussault de la Coop Carbone, une coopérative dont l’objectif est de générer des projets pour réduire les émissions de gaz à effet de serre au Québec. Serait-il envisageable de faire quelque chose de similaire ici ? Cela serait-il efficace ? Avec cette enquête, nous, on veut accompagner les acteurs de cette mobilité partagée pour voir ce qu’on peut faire différemment au Québec. »

Voies réservées, stationnements gratuits et garantis à destination, compensation financière pour le conducteur… La liste des incitatifs possibles est longue, croit pour sa part Karel Mayrand, de la Fondation David-Suzuki. « Je suis persuadé que, si on donne quelque chose aux conducteurs, que ce soit une aide financière ou une assurance de rapidité de déplacement, il y en a plusieurs qui vont accepter d’offrir leurs places libres. »


Navettage à partir du lieu de résidence


Selon lui, si le covoiturage courte distance veut vraiment avoir une chance de s’implanter au Québec, un nouveau cadre réglementaire devra toutefois être instauré. « Dans la foulée de la bataille de titans qui a opposé le taxi à Uber, le gouvernement a révisé certaines règles qui ont fait des victimes collatérales. On a fermé la porte au covoiturage, explique celui qui occupe son poste depuis près de dix ans. Dans le contexte environnemental actuel, il faudrait être en mesure d’arriver à un équilibre. Et je ne parle pas d’Uber ici, mais il faut trouver un moyen de protéger les industries en place, tout en offrant plus d’options dans le cocktail transport. »
 


Ces visualisation de données ont été réalisées conjointement avec le groupe PolyData de Polytechnique Montréal.

S’inspirer de Paris?

Depuis l’automne dernier, la société de transport parisienne Île-de-France mobilité s’est associée aux différentes entreprises de covoiturage présentes sur son territoire afin d’encourager davantage d’automobilistes à faire ce choix de transport pour se rendre au travail. En plus d’être accompagnée d’une compensation financière, tant pour les entreprises offrant ce genre de service que pour leurs utilisateurs, cette collaboration a permis le lancement d’une interface intégrant l’ensemble des options de transport durable, y compris le covoiturage. Île-de-France mobilité espère ainsi lutter contre les embouteillages et la pollution dans la région métropolitaine parisienne.