Espaces artistiques

Alice Mariette Collaboration spéciale
«Hiver en été» (2015), réalisé par l' artiste en arts visuels Émilie Rondeau
Photo: Nicolas Gagnon «Hiver en été» (2015), réalisé par l' artiste en arts visuels Émilie Rondeau

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Art et territoire sont intimement liés. L’occupation, l’aménagement et la transformation des espaces publics permettent autant aux artistes qu’aux citoyens de s’approprier les lieux, de s’exprimer ou encore de regarder le monde autrement.

Du passage piéton arc-en-ciel du quartier gai de San Francisco à la tour Eiffel de Paris, l’art occupe une place capitale dans les lieux publics. « Qu’est-ce que l’art s’il n’est pas accessible au public ? » lance d’emblée Marie-Josée Leroux, sculptrice sur pierre et présidente du Conseil de la sculpture du Québec, soulignant l’importance de sortir les oeuvres des musées. Émilie Rondeau, artiste en arts visuels de Rivière-Ouelle dans le Bas-Saint-Laurent, abonde dans le même sens. « Souvent, je travaille dans des endroits que l’on visite ou que l’on voit quotidiennement et, avec des interventions artistiques, cela permet d’avoir un regard neuf, de les comprendre autrement, de le remettre en question », mentionne-t-elle.

En peignant sur un anneau de glace ou en recouvrant de tissus récupérés une grange de Rivière-Ouelle, Émilie Rondeau aime « jouer » avec les territoires, en s’inspirant de la réalité des lieux. « Ce sont des projets qui sont spécifiques à l’environnement, ils sont adaptés et intégrés. C’est souvent une réponse à la partie historique de l’endroit ou bien à des enjeux d’actualité », explique l’artiste. C’est ainsi qu’au cours de l’été 2015, en passant sur l’autoroute 20, les automobilistes pouvaient voir un tracé blanc sur les pistes de la Station plein air Saint-Pacôme, anciennement Station Côte-des-Chats. « C’était l’année de sa fermeture, la réponse que j’ai eue était d’attirer une attention sur le lieu et de dessiner avec des grands plastiques agricoles, pour permettre à un petit mont qui était pratiquement oublié d’être visible de loin », explique-t-elle.

Se démarquer par l’art

L’art peut aussi devenir un marqueur identitaire, une idée que défend Myrabelle Chicoine, présidente de Tribu Stratégie et chargée de cours à l’Université du Québec à Trois-Rivières et à l’Université Laval. « Ne serait-ce que les abat-jour de la rue Cartier à Québec, par exemple, quand on les voit, on sait tout de suite où nous sommes », illustre-t-elle. Pour les municipalités, les oeuvres d’art peuvent constituer des éléments distinctifs et attractifs. « On peut vraiment utiliser l’art pour se positionner si cela s’inscrit dans l’ADN du territoire », ajoute Mme Chicoine.

Photo: Marie-Josée Leroux «Adolescence», Marie-Josée Leroux

En outre, lors des symposiums organisés par le Conseil de la sculpture, les sculpteurs travaillent directement devant les résidents, permettant ainsi de développer un lien de proximité. « Le premier symposium à Lac-Mégantic a eu lieu un an après la tragédie, cela a été une catharsis pour les habitants, que l’on fasse des oeuvres pour reconstruire la ville dans un esprit de renaissance, que l’on apporte l’espoir, que l’on vienne un peu guérir les blessures encore vives en 2014 », raconte Marie-Josée Leroux. À l’issue des symposiums, les oeuvres d’art public vouées à rester sur place — en vue de former un parcours muséal extérieur — sont sélectionnées par les conseillers municipaux. « C’est à eux de décider quelles oeuvres les représentent le plus », glisse Mme Leroux.

Améliorer l’expérience citoyenne

Pour Émilie Rondeau, travailler dans des espaces publics peut aussi valoriser les territoires. « J’ose croire que cela peut amener des choses nouvelles et positives pour nos régions, cela permet de présenter le territoire sous un autre angle, de l’enrichir, de l’activer », décrit-elle. Elle estime qu’il est particulièrement important que l’art soit présent en région, et pas uniquement dans les grands centres.

Les oeuvres d’art public permettent aussi de développer un sentiment d’appartenance. « Les résidents vont être fiers d’avoir cet art sur leur territoire. Je pense au portrait de Leonard Cohen à Montréal, c’est très vite devenu emblématique, et les gens aiment cet art-là et peuvent dire avec fierté : “C’est chez nous” », note Myrabelle Chicoine. De son côté, Mme Leroux estime que le public a besoin de beau et de grand. « Je crois que les êtres humains qui vivent en société ont besoin de vivre dans un cadre qui les réjouit et les transporte ailleurs. Vivre dans une ville où il y a des oeuvres d’art partout, c’est être interpellé de façon régulière sur autre chose que sa logique quotidienne », défend-elle.

Par ailleurs, l’art peut aussi avoir une influence plus large, par exemple sur des enjeux de sécurité publique. « En intégrant l’art dans la ville, il peut s’établir un respect à l’environnement, quand c’est beau, on ne touche pas et donc il s’agit d’enjeux de sécurité publique », explique Mme Chicoine.

Planification stratégique

Pour parvenir à créer ces marqueurs identitaires, véritable source d’attractivité pour le territoire, Myrabelle Chicoine conseille d’intégrer l’art dans l’architecture. « Il est intéressant qu’un certain montant soit attribué à l’art quand les villes refont les infrastructures, c’est vraiment un vrai moyen que les municipalités ont, car tôt ou tard, elles vont refaire l’hôtel de ville ou la bibliothèque », explique-t-elle. Ainsi, cela devient un prétexte et la ville peut utiliser cette obligation pour se positionner par rapport à un autre territoire. « Si on veut valoriser les artisans locaux, on peut faire un appel de projets, ou bien quand on fait une revitalisation d’une artère commerciale par exemple, ou un nouveau quartier, on peut demander au promoteur immobilier d’intégrer un aspect d’art ou de culture », mentionne-t-elle. Ainsi, les municipalités ont plusieurs moyens de le faire, que cela soit dans le plan d’implantation et d’intégration architecturale (PIIA), le schéma d’aménagement, les règlements d’urbanisme ou encore les programmes gouvernementaux tels que l’intégration de l’art dans l’architecture. « Mais cela n’est pas nécessairement aussi normé ou terre à terre comme démarche, il y a d’autres solutions, comme un mur de graffitis pour les artistes locaux par exemple », précise Mme Chicoine.