Aucune mesure prévue pour freiner l’auto solo

Selon la firme spécialisée DesRosiers Automotive Consultants, les ventes de véhicules neufs au Canada ont atteint un niveau record l’an dernier, pour la cinquième année de suite.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Selon la firme spécialisée DesRosiers Automotive Consultants, les ventes de véhicules neufs au Canada ont atteint un niveau record l’an dernier, pour la cinquième année de suite.

D’ici 2030, le Québec souhaite devenir un chef de file nord-américain en matière de transports. Mais l’ambitieuse Politique de mobilité durable dévoilée à la mi-avril par le gouvernement Couillard est-elle réaliste et réalisable ? Le Devoir poursuit aujourd’hui sa série d’articles pour le découvrir.

Alors que les ventes automobiles battent, année après année, de nouveaux records, des experts interrogés par Le Devoir déplorent l’absence de mesures coercitives dans la nouvelle Politique de mobilité durable (PMD) pour limiter la place de l’auto solo. Sans ces dernières, ils estiment que Québec aura beaucoup de mal à atteindre ses ambitieuses cibles de réduction de consommation de pétrole et d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030.

« Personne n’est contre la vertu, affirme avec aplomb le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau. Mais, si on ne lui adjoint pas certaines contraintes, cette Politique n’est qu’une liste de voeux pieux. » Selon lui, si le gouvernement est sérieux, il devrait au moins mettre en place des mesures pour freiner les ventes de camions légers neufs, qui sont de plus en plus présents sur nos routes. « Ce serait un premier geste concret qui, ultimement, ne limiterait pas vraiment l’usage de l’automobile », soutient-il.

Un avis que partage le président de la Commission de l’écofiscalité du Canada (CEC), Dale Beugin. « C’est très difficile d’avoir une vraie influence sur les comportements des gens, avance ce dernier. Ça l’est encore plus quand on parle de la voiture parce qu’on peine souvent à saisir les coûts réels qui y sont associés. » Cela s’explique, notamment, parce que, contrairement au transport collectif que l’on paie à l’usage, l’utilisation des infrastructures routières, elle, est gratuite.

D’où l’intérêt, à son sens, d’ajouter des péages dans les régions métropolitaines. « Vu le contexte environnemental et les objectifs actuels du Québec, la tarification me semble être un incontournable, souligne l’économiste. Et c’est encore mieux si elle est modulée au rythme de la congestion. C’est mathématique : accolez un prix sur une route et moins de gens la prendront ! »

20 %
C’est la cible de diminution de la part des déplacements effectués en auto solo à l’échelle nationale.

Source : Politique de mobilité durable 2030

L’importance de l’offre

Mais encore faut-il que des solutions de rechange existent, insiste Florence Junca-Adenot, professeure au Département d’études urbaines et touristiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Il faut d’abord bonifier le cocktail transport, soutient celle qui a activement participé à l’élaboration de la PMD. Ce ne serait pas logique d’imposer des mesures contraignantes avant d’offrir des services performants, ça reviendrait à piéger les gens. »

« Il faut faire attention quand on parle d’écofiscalité, avance prudemment Bernard Sinclair-Desgagné, titulaire de la Chaire d’économie de l’environnement et de gouvernance mondiale de HEC Montréal. Il faut que ce soit fait intelligemment, parce que ces mesures peuvent avoir un caractère agressif pour les ménages à faible revenu. Il faut donc s’assurer que d’autres options existent pour répondre efficacement à leurs besoins en matière de mobilité. »

« Le mieux est encore de faire les deux en même temps, soutient Florence Paulhiac Scherrer, de la Chaire In.Situ à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. Parce que, malheureusement, ce qu’on remarque sur le terrain c’est que le simple fait d’améliorer l’offre de transport en commun ne permet pas vraiment de réduire l’utilisation de la voiture. C’est un peu comme construire de nouvelles routes en se disant que ça va éliminer la congestion. Ça fonctionne pendant un temps, mais à long terme, on ne fait que repousser le problème. »

249 461
C’est le nombre de véhicules utilitaires sport et de camions légers neufs vendus au Québec en 2017. À titre de comparaison, il s’en était vendu 233 528 en 2016.

Source : AutoMédia, statistiques 2017

Courage politique

À l’heure actuelle, ni la PMD ni le Plan d’action prévu pour les cinq prochaines années n’incluent de mesures pour limiter l’usage de la voiture, le gouvernement ayant plutôt décidé de miser sur une bonification continue de l’offre de transport collectif dans toute la province. Interrogé sur la question au moment du dévoilement de la Politique, le premier ministre Philippe Couillard avait d’ailleurs souligné qu’à son avis, « plus les mesures sont contraignantes, moins elles rallient la population ».

« Il n’a pas tort, concède le directeur général de Vivre en ville, Christian Savard, qui a lui aussi participé à la création du document ministériel. Tout le monde comprend pourquoi l’écofiscalité n’a pas réussi à se tailler une place dans la PMD. Ce n’est jamais populaire, et ce l’est encore moins dans un contexte préélectoral. Ça prend un courage politique immense parce qu’il y a quand même un risque de s’aliéner certains électeurs. »

« C’est dommage parce qu’on arrive tranquillement aux limites de la démocratie, renchérit Pierre-Olivier Pineau, de HEC Montréal. On est à un point où il faut que les pouvoirs publics prennent leurs responsabilités parce que la planète, elle, se fiche bien qu’on soit convaincu ou non. »

Les limites du mode de financement

En s’attaquant à la place de la voiture et à l’utilisation du pétrole dans le domaine des transports, le gouvernement s’en prend également aux sources de financement actuelles du transport en commun. De fait, une bonne partie de l’enveloppe budgétaire destinée au développement de ces infrastructures provient présentement des droits d’immatriculation et de la taxe sur les carburants. « Si Québec veut être cohérent et continuer à avoir suffisamment d’argent pour améliorer l’offre de service en transport collectif, tout en tendant vers les cibles de la PMD, il va falloir trouver de nouvelles sources de financement rapidement », souligne Pierre-Olivier Pineau de HEC Montréal. À ce sujet, le ministère des Transports assure qu’un chantier sur la question sera mis en branle dans un avenir rapproché.


9 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 7 mai 2018 07 h 11

    Il faut agir sur l'habitat

    Je l'ai déjà expliqué en commentaires à la suite d'éditoriaux du Devoir. Je vais le répéter encore une fois, tout d'un coup que la journaliste Florence Ferraris ou les Pineau, Savard, Juncat-Adenot, Scherrer et tutti quanti me liraient!

    Si le nombre d'automobilistes utilisant leurs véhicules quotidiennement augmente sans cesse, c'est parce que l'auto est plus efficace pour eux dans un contexte d'étalement urbain. Il faut donc agir directement sur le développement de l'habitat, plutôt que de se contenter d'essayer d'agir sur les transports, sans succès.

    Si l'habitat s'est phénoménalement étalé depuis 50 ans, c'est que les pouvoirs publics, gouvernement provincial et municipalités, ont laissé construire, essentiellement, des maisons unifamiliales sur de grands terrains. Ce type de constructions cause un étalement urbain inévitablement. La faible densité de population que ce type de construction cause défavorise le transport en commun et augmente les distances à parcourir pour relier les habitations aux lieux de travail, de consommation et de récréation.

    Il faut donc impérativement que le gouvernement provincial impose une norme de densité minimale au développement immobilier. Si l'acheteur d'une nouvelle habitation ne peut pas obtenir une unifamiliale sur un grand terrain, il choisira de s'installer plus près du centre. L'attrait de la maison toujours plus loin du centre sur un terrain à bas prix disparaîtra.

    Une norme de densité peut être imposée sans déranger la majorité, que la «démocratie» doit rallier. Puisque ce sont seulement ceux qui cherche une maison neuve qui sont contraints. Ceux étant déjà installés, l'immense majorité des électeurs, n'étant pas dérangés par cette norme.

  • Maurice Amiel - Abonné 7 mai 2018 09 h 15

    BAISSEZ DONC LE PRIX DE L'UTILISATION DES MOYENS DE TRANSPORT PUBLICS

    Pourquoi ne pas baisser le prix de l'utilisation des moyens de transport publics au lieu d'augmenter celui de l'usage de certaines routes?

    Parler des foyers à faible revenu qui seraient pénalisés par cette augmentation sans mentionner les statistiques pertinentes quant à leur usage du transport en commun n'est pas convainquant.

    Il est aussi clair qu'on peut aussi limiter la publicité des vendeurs de chars comme on l'a fait pour ceux du tabac ... non?

    Merci

  • Jean Richard - Abonné 7 mai 2018 09 h 32

    Des élus peu crédibles

    Comment pourrait-on prendre le gouvernement du Québec au sérieux face au problème environnemental énorme causé par la surabondance de voitures individuelles quand ce gouvernement subventionne très généreusement l'achat de tels véhicules, et comme si ça ne suffisait pas, accorde d'importantes exemptions de taxes et des privilèges indus qui deviendront vite des droits acquis ?

    Par ailleurs, il semble que l'électoralisme soit au-dessus des politiques réelles. Et comme les mégaprojets sont toujours plus spectaculaires que les petits, les millions investis dans les transports collectifs sont souvent dictés par des promesses électorales et non par des impératifs d'efficacité des transports. C'est ainsi que sans être des mauvais projets, le REM et le prolongement de la ligne bleue à Montréal n'apporteront que des gains modestes dans l'achalandage, compte tenu de la facture qui va engloutir près de 7 g$ d'argent publique. Le REM est un projet privé financé en grande partie par l'argent publique. Les promoteurs du REM ne s'en cachent pas : ils misent sur l'immobilier et qui dit immobilier dit étalement urbain que ce réseau étend ses tentacules en banlieue. La ligne bleue de son côté servira à doper l'achalandage du REM, pour justifier davantage de subventions. La ligne orange n'a pas la capacité d'absorber le supplément de voyageurs amenés par une ligne bleue prolongée vers Anjou. Ces voyageurs seront rabattus sur le REM.

    Bref, des politiques pro-voitures individuelles, des mégaprojets qui n'en donnent pas toujours pour son argent : on est loin d'un plan de transport viable, un plan où l'aménagement du territoire et la mobilité sur ce territoire seraient soumis aux impératifs environnementaux. Avec des gouvernements comme celui du Québec, l'industrie automobile peut poursuivre ses beaux rêves de croissance infinie.

  • François Boucher - Abonné 7 mai 2018 10 h 32

    Un manque d'organisation pour les tranports collectifs

    Pour diminuer la congestion, il faut diminuer le nombre de véhicules effectuant des transits dans les trajets congestionnés. On retrouve ces trajets en majorité dans les axes banlieue-Montréal. Idem à Québec entre la rive sud et le centre ville.
    Comment diminuer l'attrait du transport individuel et augmenter celui du transport collectif?
    Par des stationnements incitatifs!
    On permet aux citoyens de rallier un point de ralliement avec leur véhicule individuel, et de ce point, prendre le transport en commun là où on crée une concentration de gens souhaitant transiter.
    Avec l'étalement urbain, utiliser un autobus pour parcourir des zones à faible densité de peuplement ne fait aucun sens. d'où l'utilité de la concentration via les stationnements incitatifs.
    Les stationnements incitatifs qui ont été mis en place à St-Jean-sur-Richelieu, Brossard, Laprairie, etc démontrent bien leur utilité, ils sont remplis à capacité de citoyens transitant en ville. C'est une solution effective, relativement peu coûteuse et réaliste. Augmenter cette offre de stationnement incitatifs est un élément d'organisation important pour mettre en place des transports collectifs attrayants et efficaces.

  • Serge Lamarche - Abonné 7 mai 2018 15 h 33

    Solo de plus en plus

    Les gens restent célibataires plus longtemps, normal d'avoir plus d'autos solo. On en revient au autos électriques et au transport en commun. Le transport en commun fonctionne bien où il existe et est efficace selon une étude commentée dans le Devoir cet hiver. Pour les plus petites distances, le vélo et le vélo électrique font bien l'affaire.