Laisser les citoyens guérir les «blessures» des villes

Le professeur Silvano De la Llata a été fasciné par l’éclosion, en 2011, du mouvement Occupy et de celui des Indignés.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Le professeur Silvano De la Llata a été fasciné par l’éclosion, en 2011, du mouvement Occupy et de celui des Indignés.

Montréal, comme toutes les anciennes villes industrielles, fait face à un énorme défi, soutient Silvano De la Llata : celui de composer avec les autoroutes et les chemins de fer, ces « cicatrices » du passé qui dévisagent plusieurs quartiers. Et pour guérir les blessures, le professeur de l’Université Concordia croit qu’il faut donner la parole aux citoyens.

Cet architecte et urbaniste d’origine mexicaine s’intéresse depuis plusieurs années aux espaces publics et il a le sentiment que nous sommes à un tournant. « Nous arrivons à un moment de l’histoire de la planification urbaine où il faut se poser des questions intéressantes pour comprendre ce qui s’est produit et découvrir ce qu’on peut faire », dit-il au sujet des legs d’une époque où les villes étaient construites pour accueillir l’automobile et les grandes usines qui roulaient à plein régime.

Pour M. De la Llata, les autoroutes et les chemins de fer, mais également les usines abandonnées et les terrains industriels où plus personne ne s’aventure ont laissé des plaies béantes qui nuisent à la cohésion urbaine. « La question à laquelle nous devons maintenant répondre, c’est “que faire de ces cicatrices ?” .»

Retrouver le rythme

Le professeur De la Llata s’attaque actuellement à l’une des plus grosses d’entre elles, qui divise l’arrondissement Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce : l’autoroute Décarie. Son équipe et lui se concentrent sur les principales intersections de l’artère (Jean-Talon, Van Horne, Côte-Saint-Luc, Sherbrooke) et tentent d’imaginer des manières d’intervenir pour que les citoyens puissent se réapproprier les abords de l’autoroute.

« L’idée est de permettre au quartier de retrouver son rythme », affirme le chercheur. On peut y arriver en utilisant les mêmes matériaux, la même végétation ou en récréant la même ambiance que ce qu’on retrouve dans les rues avoisinantes, illustre-t-il.

M. De la Llata n’a cependant pas l’intention de dicter sa vision et d’imposer des solutions. Lorsqu’il aura terminé l’étape de la collecte de données, il veut ouvrir la discussion pour permettre aux citoyens de décider de l’avenir de ces espaces publics à revitaliser.

Le projet de l’autoroute Décarie est l’une des initiatives menées par Cities X Citizens, un groupe de recherche mis sur pied par Silvano De La Llata en janvier 2016. Qu’il s’agisse de verdir une ruelle du centre-ville de Montréal ou de créer de nouveaux espaces publics dans des parcs, l’objectif de ce groupe a toujours été de placer le citoyen au coeur du processus de planification et de décision. Une philosophie à laquelle le professeur de Concordia a graduellement adhéré au fil des années.

Occupy comme source d’inspiration

M. De la Llata commence sa carrière comme architecte au Mexique dans les années 1990. Il mène alors des projets résidentiels, en étant imprégné par la vision de l’époque. « L’architecture se pratiquait du haut vers le bas. L’architecte était presque comme un médecin qui dicte ce que les gens doivent faire. Ils devaient comprendre les intentions de l’architecte et utiliser les espaces de la manière prescrite », se souvient-il.

Avec le temps, il se met à s’intéresser aux adeptes de planche à roulettes, aux graffiteurs et aux vendeurs de rue, qui utilisent tous les espaces publics d’une manière différente de ce qui avait été prévu à l’origine.

Il est ensuite fasciné par l’éclosion, en 2011, du mouvement Occupy et de celui des Indignés. Ces jeunes qui, à travers le monde, s’approprient des espaces publics et les utilisent à leur façon en créant spontanément une cuisine collective ou un jardin communautaire lui ouvrent les yeux.

« Ces événements me sont apparus comme l’occasion d’une vie d’étudier la manière avec laquelle on peut réinterpréter une ville à grande échelle », explique-t-il.

Exemple à suivre

Ses observations lui enseignent deux grands principes, qu’il applique depuis son arrivée à Montréal en 2015. D’abord, qu’il n’existe pas de meilleur endroit où planifier un espace urbain que l’espace lui-même, et qu’il est nécessaire d’ouvrir la discussion à toutes les personnes intéressées.

L’approche participative de M. De La Llata est d’ailleurs celle qu’a préconisée l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal pour aménager une place publique sur le terrain autrefois occupé par une station-service sur l’avenue du Mont-Royal.

Le professeur espère que cette vision de la planification urbaine s’étendra à plusieurs autres projets, même s’il admet qu’il peut être difficile de stimuler l’implication citoyenne. Entre-temps, il demeure à la recherche de nouvelles occasions de guérir des quartiers, un espace à la fois.