Les enjeux de la voie Camillien-Houde à repenser

Dès le printemps, l’administration Plante fermera partiellement la voie Camillien-Houde aux automobilistes qui traversent le mont Royal.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Dès le printemps, l’administration Plante fermera partiellement la voie Camillien-Houde aux automobilistes qui traversent le mont Royal.

Les automobilistes qui utilisent le mont Royal comme un raccourci devront bientôt revoir leur trajet quotidien. La voie Camillien-Houde, qui traverse la montagne, leur sera fermée dès ce printemps. La polémique est lancée et ne faiblit pas depuis plusieurs semaines.

L’annonce de la fin de la circulation de transit sur le mont Royal a soulevé une très vive controverse dans la métropole. Si la préoccupation principale de la Ville est la sécurité des usagers de la voie Camillien-Houde, à la suite du décès du cycliste Clément Ouimet en octobre dernier, plusieurs questions restent en suspens autour de l’accessibilité et de l’utilisation de la montagne.

« Il y a des gens qui ne sont vraiment pas contents, mais [d’autres] sont vraiment contents. Ça fait ressortir plein de questions. Je trouve que c’est un débat qui est pertinent », a déclaré la mairesse Valérie Plante en entrevue avec Le Devoir, rappelant que le but n’est pas de limiter l’accès à la montagne, bien au contraire.

Mécontents, des citoyens ont lancé la semaine passée une pétition pour convaincre l’administration de revenir sur sa décision. « Nous comprenons votre but d’éviter tout accident à l’avenir, mais éradiquer la voiture du mont Royal n’est pas la solution… ni monter la population des cyclistes et celle des automobilistes l’une contre l’autre, sans parler des piétons et autres joggers », peut-on lire dans la pétition qui a déjà recueilli plus de 5000 signatures.

Les fervents défenseurs de la circulation en voiture proposent plutôt une diminution de la vitesse à l’aide de ralentisseurs ou d’un radar ainsi qu’un marquage au sol délimitant une zone réservée aux cyclistes.

Mais l’administration Plante ne compte pas rebrousser chemin et un projet-pilote verra bel et bien le jour ce printemps. Les voitures provenant de l’est par le chemin Camillien-Houde devront se stationner aux abords de la maison Smith tandis que celles venant de l’ouest s’arrêteront près du lac aux Castors. Aucune circulation entre ces deux points ne sera autorisée.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Les Montréalais souhaitant se rendre rapidement en haut du mont Royal peuvent prendre la ligne d’autobus 11, qui ne passe cependant que toutes les demi-heures en semaine.

Selon plusieurs organismes consultés par Le Devoir, la polémique a remis au-devant de la scène des enjeux soulevés à maintes reprises par le passé, mais restés lettre morte auprès des administrations montréalaises.

Réaménagement

« Peu conviviale », « non sécuritaire », la voie Camillien-Houde attire peu les piétons, qui lui préfèrent d’autres chemins multifonctionnels dans le parc du Mont-Royal. Cette route n’a pas changé depuis les années 1960 et aurait besoin d’être adaptée à la mobilité d’aujourd’hui, qui tente de réduire l’utilisation de l’automobile, estime la présidente de Vélo Québec, Suzanne Lareau.

Une situation bientôt révolue considérant le réaménagement prévu par la Ville. « Il y a tout un travail à faire pour reconfigurer cette rue pour qu’elle devienne un chemin de parc et non pas une mini autoroute dans un parc », a expliqué le responsable des parcs au comité exécutif, Luc Ferrandez, lors de la présentation du Programme triennal d’immobilisations du Service des grands parcs au début du mois.

« C’est dangereux, il y a des endroits où il n’y a même pas de trottoirs et où c’est impossible de traverser à pied », renchérit Coralie Deny, directrice générale du Conseil régional de l’environnement de Montréal, qui se réjouit de voir moins de voitures circuler dans le parc qui sert de poumon vert à la métropole. Les voitures filent à toute allure sur Camillien-Houde sans mesurer à quel point la voie regorge « d’endroits magnifiques », où les Montréalais pourraient prendre le temps de s’arrêter s’ils en avaient la possibilité, regrette-t-elle. La fin de la circulation de transit est l’occasion idéale de repenser la voie en laissant davantage de place aux piétons et aux cyclistes.

Supprimer le trafic ne va toutefois pas résoudre tous les enjeux de sécurité auxquels les cyclistes sont confrontés, croit Robert Voyer, directeur général du Club Cycliste Cycle Pop qui compte plus de 250 membres. « Ce qui m’inquiète, c’est que ça peut créer un goût de se dépasser chez les cyclistes, qu’ils se sentent plus libres sans voiture et montent et descendent encore plus vite. C’est dangereux », craint-il.

Cohabitation

Que ce soit sur Camillien-Houde où les autres chemins qui traversent la montagne, tel le chemin Olmsted, la cohabitation entre piétons et cyclistes suscite aussi la réflexion. « Souvent, on se dit que piétons et cyclistes sont deux catégories d’usagers vulnérables, mais entre eux il peut aussi y avoir une relation conflictuelle, soutient la porte-parole de Piéton Québec, Jeanne Robin. Un cycliste est deux à trois fois plus rapide que la vitesse de marche, et c’est encore plus pour les vélos d’entraînement ».

La directrice des communications des Amis de la montagne, Hélène Panaïoti, confirme que plusieurs accidents entre marcheurs et cyclistes surviennent fréquemment dans le parc, mais ne sont pas comptabilisés en raison de leur faible gravité. Près du Cimetière Mont-Royal, plusieurs marcheurs se sont déjà plaints de la vitesse des cyclistes. L’été passé, la fédération québécoise des sports cyclistes avait même dû rappeler ses membres à l’ordre, les invitant à « adopter une vitesse raisonnable en descente, rouler à quatre maximum et en une seule file, et ce, tout en donnant la priorité aux piétons ».

« Peut-être qu’on devrait faire des portions pour les vélos et les marcheurs séparées, comme on l’a fait pour le pont Jacques-Cartier », avance de son côté Robert Voyer, rappelant que le mont Royal s’avère une belle piste d’entraînement pour ses membres.

Une idée remise en question par la présidente de Vélo Québec. « Si [les cyclistes] ont leur voie réservée, ils vont forcément rouler plus vite, avance Mme Lareau. Ça sera d’autant plus dangereux quand des piétons voudront traverser. Avoir un flot mélangé d’usagers, ça permet aussi de forcer les cyclistes à ralentir, car ils ont conscience de partager la route avec des gens plus vulnérables qu’eux ».

Interrogée sur le sujet, la mairesse Valérie Plante a affirmé que ceux qui font de l’entraînement « n’auront pas préséance ». « Pour nous, le mont Royal est un lieu récréatif et sportif, mais ce n’est pas une voie d’entraînement. On a le circuit Gilles-Villeneuve qui est bien utile pour ça. »

Transport collectif

« Avant de dire oui ou non à la fermeture du transit aux voitures, il faudrait penser à améliorer l’accès en transport collectif », estime la directrice des communications des Amis de la montagne, Hélène Panaïoti. C’est là que le bât blesse, selon elle, d’autant plus que la Ville souhaite aussi réduire le nombre de places de stationnement sur la montagne.

Les Montréalais souhaitant se rendre rapidement en haut du mont Royal peuvent prendre la ligne d’autobus 11, qui ne passe cependant que toutes les demi-heures en semaine. 

C’est largement insuffisant, la 11 demeure une des lignes d’autobus les moins fiables. Parfois, elle ne se présente pas de la journée, sans explication, et nos employés en font souvent les frais.

En juin dernier, un bus estival a été ajouté en appui à la ligne 11 afin d’amener davantage de personnes au parc du Mont-Royal et à l’oratoire Saint-Joseph. Une initiative qui devrait être permanente, selon Mme Panaïoti.

« Et pourquoi ne pas ajouter une autre ligne qui partirait du centre-ville? » s’aventure même à imaginer la directrice de Vélo Québec, Suzanne Lareau.