Sauvez mon arbre!

La vie des arbres en milieu urbain est réduite, notamment en raison des tailles sévères qu’ils subissent pour protéger le réseau d’Hydro-Québec.
Photo: Gerald Dallaire Le Devoir La vie des arbres en milieu urbain est réduite, notamment en raison des tailles sévères qu’ils subissent pour protéger le réseau d’Hydro-Québec.

Est-il nécessaire de tailler sévèrement les arbres qui croissent à proximité des fils électriques ? Pas toujours, estime Jeanne Millet, docteure en biologie végétale et en architecture de l’arbre. Dans son livre Arbres sous tension, qui sortira en librairie la semaine prochaine, la chercheuse plaide pour l’adoption de nouvelles méthodes afin d’entretenir les arbres urbains sans menacer leur intégrité.

Dans certains secteurs de Montréal, la cohabitation entre les arbres de rue et les fils électriques est difficile : avec leurs branches amputées et leur tronc tordu, certains arbres ont mauvaise mine. L’élagage de ces arbres effectué pour répondre à des impératifs de sécurité n’est pas sans conséquence, avance la chercheuse.

« Une bataille inutile et coûteuse est menée contre les arbres », écrit-elle dans son ouvrage concis de 135 pages, préfacé par l’ex-maire Pierre Bourque. Croquis et photos à l’appui, elle y détaille les règles d’élagage appliquées par Hydro-Québec. Même si, à Montréal, les arbres sur le domaine public appartiennent à la Ville, c’est Hydro-Québec qui se charge des opérations d’émondage quand ils sont situés près des fils électriques.

« J’ai écrit ce livre à cause des gens qui ne me parlaient que de cette problématique. Quand je vais dans les salons du livre, chacun me raconte l’histoire de son arbre devant sa maison. Ils me disent : “C’est effrayant, Hydro est passé.” », explique-t-elle au Devoir.

À Montréal, les arbres sont parfois plantés directement sous les fils électriques. Pas par choix, mais parce qu’il s’agit du seul espace disponible. Jeanne Millet croit d’ailleurs qu’il vaut mieux planter un arbre à cet endroit que pas du tout. Il est même préférable de planter un arbre directement sous les fils qu’à côté, ce qui, dit-elle, entrave encore davantage son développement.

Pour de nouvelles méthodes

Tout en reconnaissant la nécessité d’imposer une distance sécuritaire entre les branches et les fils électriques, Jeanne Millet juge exagérés les critères d’Hydro-Québec. Les trois mètres de dégagement requis autour des fils forcent un élagage parfois si sévère que la santé de l’arbre s’en trouve affectée, dit-elle : « L’arbre enregistre dans sa structure ce qu’on lui a fait. »

Jeanne Millet reproche aux élagueurs de faire une taille sévère dans le but d’espacer les opérations d’émondage. Mais une coupe trop draconienne peut provoquer des repousses frénétiques dans l’axe du tronc, rendant nécessaires les interventions répétées, signale-t-elle : « C’est une réaction de survie de l’arbre parce que tu viens de lui en enlever trop et qu’il manque de feuillage. Il est programmé pour monter un tronc et il essaie encore. »

Les arbres sévèrement taillés subissent une « désorganisation » et sont plus sujets aux maladies, fait valoir l’auteur : « Des arbres ayant une espérance de vie de 250 ans en milieu naturel commencent à être abattus à 40 ans dans les meilleures conditions le long des rues. »

La solution ? Réduire les zones de dégagement en tenant compte des différentes essences d’arbres et installer des structures de soutien à l’arbre pour guider la croissance de ses branches principales de manière à ce qu’à maturité, celles-ci puissent encercler les fils de façon sécuritaire. « C’est sûr que ça prend une attention particulière pendant quelques années parce qu’il faut protéger les fils pendant que l’arbre est encore jeune et que les tiges sont souples, mais ce sont des choses qui sont possibles. »

La sécurité du réseau

Mais Hydro-Québec n’en démord pas. La distance de trois mètres autour des fils est indispensable pour assurer la protection du réseau et la sécurité des citoyens et des émondeurs. « On comprend et on souhaite préserver les arbres à proximité du réseau d’Hydro-Québec, mais il faut trouver un équilibre », indique Louis-Olivier Batty, porte-parole à la société d’État. « C’est sûr qu’il y aura toujours un dégagement minimum de trois mètres. […] C’est une règle de sécurité électrique avec laquelle on ne prendra pas de risques. »

Hydro-Québec fait valoir qu’elle collabore avec la Chaire de recherche sur le contrôle de la croissance des arbres de l’UQAM pour améliorer les pratiques en matière d’entretien des arbres. « Esthétiquement, les coupes en V, ce n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus joli. Mais ça ne menace pas la santé des arbres. »

Jeanne Millet n’est pas de cet avis. Les dommages faits aux arbres sont connus et les solutions pour y remédier aussi, avance-t-elle : « Je ne blâme même pas Hydro-Québec pour ce qu’ils ont implanté au départ. Ce que je dénonce, c’est le retard du changement. Tout le monde est résistant au changement. »

Titulaire de la Chaire de recherche sur le contrôle de la croissance des arbres de l’UQAM, Christian Messier reconnaît que certains arbres à Montréal ont subi des élagages inadéquats dans le passé. Mais les pratiques se sont améliorées, affirme-t-il.

Selon lui, toutefois, il n’existe aucune preuve scientifique démontrant que l’élagage affecte la santé des arbres. « Malgré le fait que les arbres sont élagués de façon continuelle et parfois de façon esthétiquement non plaisante, on n’a aucune indication que ça affecte la mortalité des arbres. Les arbres sont bien adaptés pour cicatriser et trouver une façon de répondre à ces interventions », explique-t-il. L’équipe de M. Messier n’a d’ailleurs pas trouvé de différence de diamètre entre les arbres se trouvant sous les fils électriques et ceux qui ne le sont pas.

Il va même jusqu’à dire que les arbres imparfaits et mal élagués pourraient être intéressants pour favoriser la biodiversité puisque leurs cavités peuvent abriter des oiseaux, insectes et des micro-organismes.

Quant à la proposition de Mme Millet d’« éduquer » les jeunes arbres en guidant la croissance des branches, il indique que cette technique a été mise à l’essai. Il est cependant trop tôt pour dire si elle est efficace.

Un livre au président

Arbres sous tension, qui sera en librairie à compter de mardi prochain, pourrait causer un certain émoi dans l’univers arboricole, notamment chez les élagueurs, qui risquent de se sentir visés, reconnaît Jeanne Millet : « C’est normal qu’ils se sentent visés, parce que ce sont eux qui font le geste. Mais les normes leur sont imposées. »

La Ville de Montréal se garde bien de critiquer publiquement les normes décrétées par Hydro-Québec. Par courriel, le service des communications de la Ville se contente de dire qu’une entente a été conclue en 2007 avec Hydro-Québec pour l’application de mesures propres au territoire montréalais. La Ville a aussi entrepris de revoir les essences arboricoles compatibles avec le réseau aérien.

Jeanne Millet ne désespère pas de voir les pratiques changer. Dès la semaine prochaine, elle entend faire parvenir un exemplaire d’Arbres sous tension au p.-d.g. d’Hydro-Québec, Éric Martel.

Titulaire de la Chaire de recherche sur le contrôle de la croissance des arbres de l’UQAM, Christian Messier convient que les érables argentés tolèrent bien le stress urbain, mais selon lui, ce ne sont pas de bons candidats sous les fils électriques en raison de leur taux de repousse très élevé.

Une tête de champion

Arbre indigène au Québec, l’érable argenté (Acer saccharinum) est sous-estimé, soutient la docteure en biologie végétale Jeanne Millet. Pourtant, cet arbre de grande taille est un « champion » en milieu urbain, au même titre que le platane en Europe, dit-elle. Cet arbre à croissance rapide résiste bien à la pollution. Et il est moins sensible que les autres essences aux opérations d’élagage. « Il n’est pas pris dans des règles trop strictes de développement, ce qui fait que si on le taille, une branche due pour faire autre chose va prendre la relève du tronc. »

Montréal compte plusieurs érables argentés comme arbres de rue, mais en raison de leur grande taille, elle privilégie désormais leur plantation dans les parcs où ils peuvent s’épanouir en toute quiétude.

Arbres sous tension

Jeanne Millet, Éditions Multimondes, 2018, 135 pages