Planter des arbres suffit-il à compenser la pollution de nos transports?

À l’heure actuelle, les compagnies aériennes n’incluent pas systématiquement dans le prix de leurs vols la compensation des émissions de gaz à effet de serre que le trajet engendre.
Photo: Justin Sullivan Getty Images Agence France-Presse À l’heure actuelle, les compagnies aériennes n’incluent pas systématiquement dans le prix de leurs vols la compensation des émissions de gaz à effet de serre que le trajet engendre.

Les programmes de compensation des émissions de gaz à effet de serre (GES) ont beau se multiplier, se contenter de verdir la planète ne l’empêchera pas de gagner toujours plus de degrés. L’heure est à la mise en place de contraintes environnementales plus audacieuses pour limiter à la source les émissions de GES.

Conscients de participer au réchauffement climatique lorsqu’ils se déplacent en voiture ou qu’ils voyagent en avion, quelques Québécois se tournent vers l’achat de crédits carbone pour compenser leurs émissions de gaz à effet de serre. Mais cette initiative, qui consiste à planter des arbres, a ses limites.

Si les plantes ont l’avantage de piéger le carbone tout en relâchant de l’oxygène, il est difficile de compenser les 30 à 40 milliards de tonnes de dioxyde de carbone, découlant de l’activité humaine, qui sont rejetées chaque année dans l’atmosphère.

Pour effacer l’impact environnemental de son prochain vol pour Vancouver, à une distance d’environ 5000 km de Montréal, Laurent a acheté 28 dollars de crédit carbone qui permettront de planter sept arbres et ainsi de compenser l’équivalent de 1,20 tonne de CO₂ émis par son déplacement.

Depuis maintenant quatre ans, Laurent achète des crédits carbone juste après avoir réservé un billet d’avion. Travaillant dans le milieu du commerce international, le jeune homme de 29 ans est amené à voyager au moins une fois par mois pour rencontrer des partenaires.

« À Montréal, autant que possible, j’essaie de prendre les transports en commun ou de marcher. Pour l’avion, il n’y a pas d’autre solution, mais je me sentais quand même coupable  », raconte Laurent, précisant que son employeur ne semblait « pas désireux de faire cet effort pour l’environnement ».

Investir dans la plantation d’arbres est devenu une façon d’apporter sa contribution, dit-il, un peu comme recycler ses déchets au quotidien. Il se croit toutefois l’exception à la règle, considérant l’air dubitatif de ses proches et collègues lorsqu’il leur fait part de son « habitude de vie ».

Déculpabilisation ?

Certains considèrent les crédits carbone comme une façon de se déculpabiliser, comme des « indulgences vertes », explique Karel Mayrand, directeur général pour le Québec de la Fondation David Suzuki.

Un avis déjà bien ancré dans les esprits il y a dix ans, lorsqu’il était directeur du programme Planetair, chez Unisféra, un organisme québécois sans but lucratif devenu depuis un gros joueur dans l’industrie de la compensation au Canada.

« On considérait déjà à l’époque qu’on se rachetait une bonne conscience. Mais ceux qui pensent ainsi se trompent; c’est une bonne action que de vouloir effacer notre impact environnemental parce qu’on pollue la planète en voyageant. Ce n’est pas un geste simplement symbolique. »

41 %
C’est le pourcentage des émissions de gaz à effet de serre dans le secteur des transports au Québec.

Mais rares sont les individus qui prennent volontairement ce type d’initiative pour le bien de la planète, d’après Karel Mayrand. « Les gens achètent le billet d’avion le moins cher, même si c’est 50 $ de moins avec une escale de plusieurs heures ; je ne vois pas comment ils auraient le réflexe d’acheter des crédits carbone. »

Il rêve justement au jour où les compagnies aériennes incluront systématiquement dans le prix de leurs vols la compensation des émissions de GES que le trajet engendre.

Donner l’exemple

À l’heure actuelle, les efforts viennent surtout d’institutions, de syndicats, du milieu événementiel ou associatif, indique M. Mayrand.

C’est le cas, par exemple, de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Pour compenser les émissions de GES liés à la construction du futur Réseau électrique métropolitain (REM), l’entreprise a acheté 87 000 crédits de carbone (un crédit correspondant à une tonne de carbone) qui permettront de planter 250 000 arbres dans la grande région de Montréal.

Une initiative qui a permis à l’organisme Jour de la terre d’atteindre en 2017 son objectif de planter 375 000 arbres pour souligner le 375e anniversaire de la métropole.

« Toute initiative de ce genre est louable et donne l’exemple », estime la chargée de projet de l’organisme, Cornelia Marie Garbe, rappelant que, depuis les années 1960, la région métropolitaine a perdu près de la moitié de ses forêts et milieux humides.

Il faut réduire avant tout nos émissions de GES, qui sont devenues tellement grandes qu’on ne pourra jamais assez compenser

 

Une solution limitée

Aux yeux de Pierre-Olivier Pineau, professeur titulaire à HEC Montréal, les projets de reboisement ne suffisent pas, aussi louables soient-ils. « Il faut penser que les forêts brûlent et se décomposent. Il faut s’assurer que ces nouveaux arbres qui voient le jour avec nos crédits vont bien conserver le carbone sur la longue durée, mais c’est devenu difficile », note-t-il.

Compensation CO₂ Québec, une filiale d’Aménagement forestier coopératif des Appalaches, mise justement sur cet aspect pour convaincre les Québécois d’y adhérer.

L’organisme s’est donné pour objectif de planter des arbres essentiellement dans la province, pour offrir davantage de transparence aux intéressés. « Chaque individu ou organisme qui s’implique peut suivre son arbre, savoir où il est planté exactement, même aller le voir », explique Manon Ayotte, ingénieure forestière pour Compensation CO₂ Québec.

Actuellement, les terrains se trouvent surtout en Estrie et dans le Centre-du-Québec. Depuis le début du programme, en 2011, 6000 arbres ont été mis en terre, et 80 personnes ont fait appel aux services de Compensation CO₂ Québec ainsi que 34 entreprises ou organismes. Cela représente une captation en cours de 1090 tonnes de CO₂. « À titre d’exemple, les actions de compensation des personnes impliquées avec nous compensent les émissions de 40 familles québécoises ou encore les émissions de 261 voitures moyennes », précise Mme Ayotte.

Des chiffres « plutôt faibles » qu’elle explique par le manque de visibilité du programme. « C’est un service en parallèle de nos activités habituelles, alors on n’a pas fait beaucoup de promotion. Ce sera justement notre défi dans les prochaines années. »

Elle croit toutefois dur comme fer que le marché va s’agrandir au Québec. « Il y a une prise de conscience de plus en plus importante avec toutes les données qu’on a sur le réchauffement climatique », soutient-elle.

Réduire à la source

M. Pineau reste sceptique, considérant que seules des contraintes réglementaires pourront changer la situation. « Il faut réduire avant tout nos émissions de GES, qui sont devenues tellement grandes qu’on ne pourra jamais assez compenser », s’alarme-t-il.

Une étude publiée dans le journal de l’American Geophysical Union, Earth’s Future, l’année passée, appuie son propos. Selon les chercheurs, le réchauffement climatique a franchi la limite qui permettrait de vraiment compenser les émissions de GES dues à l’activité humaine par la plantation d’arbres.

Ils démontrent que, même si l’équivalent des États-Unis se transformait en une forêt, seules 10 % des émissions de GES seraient réellement capturées. Considérant les surfaces agricoles et les zones habitées, la plantation d’arbres a donc des limites.

Les auteurs de l’étude préconisent aussi la mise en place de politiques climatiques en matière de gestion climatique, qui pourraient être appuyées par la plantation d’arbres.


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