Repenser les villes pour se préparer aux catastrophes

À Houston, au Texas, comme dans bien d’autres villes, lorsque les milliers de kilomètres de routes ont été construits, personne ne s’est préoccupé de l’éventualité d’une inondation.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse À Houston, au Texas, comme dans bien d’autres villes, lorsque les milliers de kilomètres de routes ont été construits, personne ne s’est préoccupé de l’éventualité d’une inondation.

Une autoroute transformée en océan, des voitures disparaissant sous les eaux, des sinistrés secourus à l’aide de bateaux en plein centre-ville : le passage de l’ouragan Harvey au Texas la semaine passée a rappelé la fragilité des infrastructures et l’impact des changements climatiques en milieu urbain.

Les importantes inondations provoquées par le passage de l’ouragan Harvey au Texas n’ont pas manqué de raviver le souvenir des inondations du printemps dernier au Québec. Alors que la province n’est pas à l’abri de connaître son lot de catastrophes naturelles en raison des changements climatiques, les experts en aménagement urbain estiment pressant de modifier la façon de construire les infrastructures de la province pour éviter le pire.

États-Unis, Inde, Bangladesh… les grandes métropoles du monde entier sont aux prises avec des épisodes d’inondations aux répercussions désastreuses, tant sur le plan matériel qu’humain. « Voir ça se répéter, c’est l’occasion de penser maintenant à nos aménagements et à nos infrastructures à venir, c’est le moment de penser à ce qu’on veut laisser à nos générations futures », croit Isabelle Thomas, professeure d’urbanisme à l’Université de Montréal et coauteure de La ville résiliente.

2,3 milliards
C’est le nombre de personnes directement touchées par des inondations dans le monde entre 1995 et 2015.

Source: Nations unies

À l’heure actuelle, les inondations touchent déjà de nombreux pays à travers le monde. Un récent rapport des Nations unies révélait qu’entre 1995 et 2015, pas moins de 2,3 milliards de personnes ont été directement touchées par des inondations. Ce sont même les catastrophes les plus dévastatrices et les plus coûteuses, souligne le rapport.

Pour Mme Thomas, il est grand temps pour les urbanistes et les professionnels de l’aménagement et de la construction de changer leurs méthodes de travail et de prévoir systématiquement les risques de catastrophes naturelles.

Et tout commence par la réduction de l’utilisation systématique du béton dans les infrastructures de transports, d’après la professeure, qui prend pour exemple la ville de Houston — rapidement submergée par les eaux après le passage de l’ouragan Harvey — pour appuyer son propos.

« Houston, c’est une ville de la démesure qui n’a pas contrôlé sa croissance et son étalement urbain. Ils n’ont utilisé que du béton, pas de pavé filtrant, pas d’infrastructures vertes, alors l’eau ruisselle et s’accumule inévitablement », explique Mme Thomas.

Comme dans bien d’autres villes, lorsque les milliers de kilomètres de routes sont construits, personne ne se préoccupe de l’éventualité d’une inondation. « On empêche l’infiltration de l’eau avec le tout bétonné, c’est irrationnel comme aménagement urbain, estime-t-elle. Et l’urbanisation massive dans les zones côtières et inondables accentue les risques. »

Le Québec, pas à l’abri

Les inondations du printemps au Québec — d’une ampleur certes moins grave qu’au Texas — ont démontré que la province n’est pas à l’abri des catastrophes naturelles. Elle devrait s’adapter à la situation, fait remarquer Mme Thomas.

L’usage des moyens de transport et des infrastructures est d’ores et déjà touché par les changements climatiques, renchérit Nathalie Bleau, coordonnatrice du programme environnement bâti pour Ouranos, un consortium regroupant des scientifiques et professionnels préoccupés par les impacts des changements climatiques.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le Québec a été touché au printemps par d’importantes inondations, notamment à l’île Bizard.

« On le voit, la température élevée peut affecter le bitume. Les cycles de gel et de dégel de plus en plus répétés fragilisent nos infrastructures routières et nos bâtiments », soutient-elle.

D’après Mme Bleau, la situation risque d’empirer dans les prochaines décennies, en raison du réchauffement climatique. Le Québec devrait recevoir davantage de pluies qui vont créer des débordements des réseaux d’égouts, solliciter davantage les systèmes de drainage et augmenter les risques d’inondations sur les échangeurs, les tunnels, et les routes, s’inquiète-t-elle, constatant que les crues printanières sont déjà devancées un peu plus chaque année.

En dehors des grandes villes, des infrastructures ont déjà dû être délocalisées, notamment près des côtes plus à risques, rappelle-t-elle. À Percé, en Gaspésie, la promenade en bord de mer doit être reconstruite d’ici 2018, une tempête l’ayant complètement dévastée l’année passée. Une grande quantité de sable et de cailloux doivent être ajoutés sur la plage pour éviter de nouveaux dégâts.

Prévoir le pire

Mais se protéger à tout prix de l’eau, en construisant des digues et des barrages ou en mettant des pompes, n’est pas la meilleure solution, croit la professeure Isabelle Thomas. « Ça crée un faux sentiment de sécurité. Quand la digue cède, les infrastructures derrière qu’on pensait sécuritaires vont être complètement inondées. »

À ses yeux, les sociétés devraient être plus résilientes et accepter les changements climatiques pour que les villes deviennent « un espace viable et sécuritaire ». Le risque zéro n’existant pas, elle croit important de toujours prévoir l’éventualité d’événements sans précédent. « Bien connaître les enjeux d’un territoire urbain permet d’anticiper les catastrophes et de limiter les dommages humains et matériels. »

Une opinion partagée par Nathalie Bleau d’Ouranos. « Il faut se dire qu’on construit une infrastructure pour les 50 ou 100 prochaines années. Donc avant de penser à relever une route ou à la faire passer à un autre endroit, on doit se demander si la décision prise sera la bonne dans les années à venir. »

Il ne faut toutefois pas s’attendre à changer tout le réseau de transport en un claquement de doigts, prévient-elle. Si les experts se penchent déjà sur la question, mettre en place de nouvelles infrastructures plus résistantes et mieux adaptées reste un « projet d’envergure ». Les recherches se tournent notamment vers l’asphaltage perméable, bon pour la gestion des eaux pluviales. D’autres s’intéressent plutôt à l’asphaltage plus résistant qui « serait la solution pour les zones côtières, souvent submergées, et s’abîmerait moins rapidement ».

Le Québec a au moins l’avantage d’être habitué à un climat très varié, reconnaît-elle. « On passe de -30 l’hiver à +30 l’été, alors les infrastructures sont déjà conçues pour être résistantes aux températures extrêmes. Mais si ce n’est pas entretenu et qu’on ajoute les changements climatiques, là ça devient un vrai problème. »

Selon Emmanuel Rondia, du Conseil régional de l’environnement de Montréal, il faudrait surtout redonner de la place aux milieux naturels humides dans le processus d’urbanisation. « Les infrastructures vertes jouent autant ce rôle d’absorbant dans la gestion des eaux, mais elles ont aussi un rôle dans la gestion de la température pour éviter les îlots de chaleur », note-t-il.

Moins de voitures sur les routes

En plus de s’adapter aux changements climatiques et de prévoir des solutions en amont, les citoyens peuvent aussi apporter leur contribution au quotidien pour minimiser l’ampleur des événements, estime Mme Thomas.

« Malheureusement [les catastrophes sont liées] au dérèglement climatique que nous avons créé nous-mêmes avec nos aménagements et notre façon de vivre, explique-t-elle. Tout cela a un impact direct sur l’augmentation [de la production] des gaz à effet de serre. »

Elle croit ainsi essentiel d’encourager les Québécois à davantage abandonner leur voiture au profit du transport en commun et actif.

2 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 5 septembre 2017 10 h 00

    Le mot manquant : vulnérabilité

    « Les infrastructures de nos sociétés doivent prendre en compte les risques croissants d’un désastre naturel, »

    Il y a un notion importante qui n'apparait pas dans cet article : la vulnérabilité. La croissance du risque, si croissance du risque il y a, tient peut-être davantage à une vulnérabilité croissante face au risque qu'à l'ampleur de l'évènement. Mettre de côté l'importance de la vulnérabilité, c'est se rendre plus vulnérable. C'est un cercle vicieux.

    Les changements climatiques pourraient entraîner une intensification des tempêtes lorsque la température de surface des régions tropicales aura augmenté. C'est plausible. Les changements climatiques ne sont pas essentiellement causés par l'activité humaine, mais la contribution de celle-ci a son importance et n'a pas pour le moment à être contestée aveuglement.

    Les communautés n'ont pas vraiment le contrôle sur les éléments de la participation humaine aux changements climatiques. L'économie est un écosystème devenu mondial et c'est le fonctionne de l'économie qui nous a mené à une mauvaise gestion de l'énergie. Même le politique n'a pas le contrôle sur l'économie. Au niveau local, les mesures dont se gargarisent les politiciens sauveurs de planète constituent une comédie même pas drôle. N'en déplaise aux petits politiciens à Québec et aux lobbies industriels qui les gouvernent, on ne sauvera pas la planète en donnant une voiture électrique à chaque Québécois.

    Nous n'avons pas le contrôle sur les changements climatiques. Est-ce une fatalité ? Non si nous prenons conscience de notre vulnérabilité. Nous pouvons encore, avant qu'il ne soit trop tard, nous donner des moyens de réduire notre vulnérabilité. Face à des évènements perturbateurs, nous avons le choix : en tirer des leçons et prendre les moyens pour devenir moins vulnérable, ou maintenir notre vulnérabilité en reconstruisant à l'identique ce qui a été détruit par un évènement naturel. Hélas, on préfère l'ignorance, la voie la plus facile...

  • Jean Richard - Abonné 5 septembre 2017 10 h 27

    Repenser les villes

    Repenser les villes ? Le cri de ralliement est lancé. Ça tombe pile : il ne reste que deux mois avant d'aller choisir nos dirigeants pour les quatre prochaines années.

    Certes, les villes sont des créatures provinciales. Dans le cas de Montréal, ça éloigne les citoyens du pouvoir. Les maires sont souvent perçus comme des gérants de dépanneur en chaîne, avec des pouvoirs très très limités. Pourtant, si on remplaçait un petit chien qui jappe par un petit chien qui mord, il y a probablement bien des dossiers où Montréal serait capable de faire fléchir Québec (la province) – et c'est urgent de le faire car si la vision urbaine fait un peu défaut à Montréal, à Québec (la province), c'est la catastrophe. Le gouvernement du Québec est resté bloqué à la vision des années 50, cette époque à laquelle on doit le désastreux et anarchique aménagement du territoire. L'étalement urbain anarchique autour de Montréal a une incidence particulièrement destructive sur l'environnement – et Québec s'obstine à continuer dans la même direction.

    Donc, les élections municipales s'en viennent. Quel sera le discours des différents partis qui tenteront de se faire élire ? Le déterrage de linge sale aura-t-il une plus grande importance que l'urgence environnementale ?

    Car urgence environnementale il y a. En matière de transport, d'habitation et d'aménagement, Montréal stagne. Stagner équivaut à reculer car c'est être immobile quand ce qui nous entoure avance.

    Les transports ? Québec a choisi le tout-à-l'auto ou sinon, les trains de banlieue. Montréal a choisi le flou et les belles promesses. Transport actif ? C'est très bien de soutenir Bixi, mais pour se déplacer à vélo, c'est la croix et la bannière, le partage de la route étant encore un vœu pieux. Habitation ? L'exode des familles en banlieue est la réponse à l'inaction de la ville. Le territoire ? C'est un terrain de jeu de prometteurs sans conscience.

    Rendez-vous le 5 novembre...