Repenser l’aménagement des rues pour sauver des vies

Le bilan routier de la SAAQ précise que plus de la moitié (soit 55,6 %) des piétons décédés l’année passée étaient âgés de 65 ans et plus.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le bilan routier de la SAAQ précise que plus de la moitié (soit 55,6 %) des piétons décédés l’année passée étaient âgés de 65 ans et plus.

Des dizaines de piétons perdent la vie chaque année au Québec après avoir été heurtés par un véhicule. Si la vitesse et le nombre de voitures sur les routes sont largement en cause, la signalisation — plus ou moins claire — des intersections contribue aussi grandement au problème.

Alors que Montréal limitera davantage la vitesse de circulation des véhicules sur son territoire d’ici 2018, des experts et acteurs du milieu estiment qu’il faudrait aussi s’attaquer à l’aménagement des rues pour véritablement réduire le nombre de collisions entre piétons et automobiles.

Aux yeux de la co-porte- parole de Piétons Québec, Jeanne Robin, encourager chaque individu à améliorer sa conduite est insuffisant. Il faut plutôt penser collectivement et « revoir l’aménagement des villes, notamment aux intersections où se déroulent la majorité des accidents ».

En 2016, 63 piétons sont décédés sur le territoire québécois après avoir été heurtés par un véhicule, selon le bilan routier de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), soit 40 % de plus qu’en 2015.

« Lors de la création des grandes artères, personne ne prévoyait la cohabitation d’autant de véhicules motorisés avec des piétons », ajoute Mme Robin.

Et les chercheurs dans le milieu lui donnent raison. « Plus une intersection va être claire et bien indiquée moins le piéton prendra de risque », affirme le professeur en aménagement à l’Université de Montréal Sébastien Lord, qui vient de publier une étude consacrée aux rapports entre piétons et automobilistes dans la revue Accident Analysis and Prévention.

Le piéton a besoin de savoir quand traverser et s’il a le temps pour le faire. Un bon affichage ou marquage lui permet de trouver sa place et de comprendre quand c’est le temps d’arrêter et de laisser passer

Avec d’autres chercheurs de l’Université de Montréal, de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, il a analysé la façon dont les personnes âgées et les enfants — qui sont les plus vulnérables et les plus touchés par ce problème — traversent les passages piétons aux intersections. En tout, ils ont observé 4687 piétons à 278 intersections réparties dans cinq villes du Québec : Montréal, Laval, Longueuil, Québec et Gatineau.

Les résultats sont sans équivoque : l’aménagement spatial revêt une grande importance dans les comportements de traversée des individus. « Le piéton a besoin de savoir quand traverser et s’il a le temps pour le faire. Un bon affichage ou marquage lui permet de trouver sa place et de comprendre quand c’est le temps d’arrêter et de laisser passer », explique M. Lord.

Ainsi, certains types d’aménagements entraînent presque systématiquement des risques élevés de conflit entre piétons et automobilistes : des marquages au sol presque effacés, de grandes artères à traverser, ou encore un manque de visibilité due aux voitures stationnées près du passage piéton. À l’inverse, « une saillie de trottoir pour réduire la largeur, un passage piéton texturé, une rue à sens unique ou des décomptes de feu de signalisation d’une durée cohérente » favorisent un partage de la route sécuritaire, d’après les observations des chercheurs.

2767
Nombre total de piétons victimes d'une collision en 2016 au Québec

Source : SAAQ

D’après Sébastien Lord, revoir l’ensemble des intersections deviendrait vite très coûteux pour les finances publiques. Il préconise plutôt de recadrer la mobilité piétonne en fonction de parcours stratégiques. « On pourrait se concentrer sur les rues menant à des centres commerciaux, des lieux publics, des centres médicaux, repenser essentiellement ces artères-là », souligne-t-il.

Les aînés plus à risque

Aux yeux de Sébastien Lord et de la professeure à l’INRS Marie-Soleil Cloutier, qui a travaillé sur la même étude, certains de ces aménagements doivent cependant être particulièrement repensés pour les personnes âgées, plus impliquées dans les accidents mortels.

Le bilan routier de la SAAQ précise que plus de la moitié (soit 55,6 %) des piétons décédés l’année passée étaient âgés de 65 ans et plus. Rien qu’à Montréal, des 15 piétons ayant perdu la vie en 2016, 12 étaient âgés de 60 ans et plus, d’après le Service de police de la Ville de Montréal, qui a publié son rapport annuel récemment.

Pour Jeanne Robin, cette situation est de plus en plus préoccupante. « Le vieillissement de la population ne va pas s’arrêter. Et si on souhaite que les personnes âgées restent actives pour être en santé — et marcher au quotidien y contribue —, il faut que ça change », s’alarme-t-elle.

Reconnaissant leur fragilité physique, qui pourrait expliquer en partie leur difficulté à se remettre d’une collision, Mme Cloutier pense que l’aménagement urbain pousse les aînés, malgré eux, à mettre leur vie en danger en marchant dans la ville.

« Les personnes âgées regardent surtout le sol puisqu’ils se concentrent sur leurs pieds pour éviter de tomber, rappelle-t-elle. Ils vont parfois être moins vigilants vis-à-vis de ce qui se passe autour. »

 
8,6 %
Augmentation du nombre de piétons heurtés à mort par un véhicule en 2016 par rapport à la moyenne des cinq années précédentes

Source : SAAQ

Conscients de ce problème, certains cherchent par exemple à traverser à une intersection possédant une lumière plutôt qu’un simple marquage au sol. Mais là encore, le danger reste présent. « Ils délèguent la responsabilité de la décision au feu : ils tiennent pour acquis qu’à la lumière verte, les automobilistes vont s’arrêter. Mais souvent, ils terminent [de traverser] sur la lumière rouge ou sur la main qui clignote, ne pouvant courir comme le ferait un adulte en bonne santé », fait remarquer Mme Cloutier.

Les feux à décompte, la solution ?

Les décomptes peuvent fournir une réponse au problème, croit Sébastien Lord. « Ça serait souhaitable d’avoir des décomptes pour les endroits stratégiques, les plus utilisés, mais il faudrait qu’ils durent assez longtemps. »

Il donne l’exemple de Singapour qui utilise une technologie pour le moins innovante. « Les décomptes s’ajustent selon celui qui appuie sur le bouton pour traverser. Les personnes passent devant un lecteur de carte à puce, qui reconnaît l’âge de la personne selon son abonnement. Ainsi on donne plus de temps à une personne plus âgée avec une mobilité réduite. »

Sans contredire son collègue, Mme Cloutier fait toutefois remarquer que selon les résultats préliminaires d’une étude qu’elle a menée récemment à Toronto, davantage de collisions entre piétons âgés et véhicules ont été constatées après l’installation de feux avec décomptes. « Est-ce qu’ils comprennent les feux ? Est-ce qu’ils surestiment leur vitesse ? Il faut encore étudier tout ça pour trouver la meilleure solution. »

9 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 10 juillet 2017 07 h 41

    Visible+

    Le devoir de se rendre visible, de s'habiller visible+++

    • Pierre Robineault - Abonné 10 juillet 2017 11 h 52

      Et pourquoi pas Concentré +++ ?
      Comme dans "se concentrer sur sa conduite en automobile, surtout dans les grandes villes où l'on trouve davantage de piétons?
      Cela dit sans aucun mot nécessaire sur la conduite avec téléphone à la main ni autre message à deux pouces.
      Se rendre visible, comment se rendre encore plus visible qu'avec son corps? Et sa marchette en plus? La nuit je veux bien m'entourer le corps de décorations de Noël ... mais cette technique va me "coûter cher en extensions électriques"!

  • Bernard Terreault - Abonné 10 juillet 2017 07 h 54

    Manque de clarté

    Les traverses pour piétons simplement marquées par un panneau de 30cmx50 cm environ et un marquage jaune sur la chaussée, souvent effacé ou invisible sous la neige, ne sont pas assez clairs: bien des piétons et des automobilistes pensent que ce sont des passages facultatifs, que les chauffeurs sont simplement invités à y laisser passer les piétons, par gentillesse et s'ils ne sont pas trop pressés, mais pas obligés.

  • Philippe Hébert - Abonné 10 juillet 2017 09 h 50

    Il faudrait également que la S.A.A.Q. commence à faire des publicités pour sensibiliser les piétons quand ils ont le droit de s'ENGAGER dans une rue ayant un feu pour piéton avec décompte.

    Selon le code de la sécurité routière, un piéton ne peut que s'engager dans la rue que lorsque le petit bonhomme est blanc. Dès que la main apparaît et flash, même s'il reste 30 secondes. On s'entend que y'a pas grand montréalais qui connaissent le règlement.

    Quand on aura beau mettre des décomptes partout, y'aura toujours un esti de moron qui va arriver en courant pour passer dans le 3 secondes qu'il reste, alors que souvent des automobilistes sont déjà en train de vérifier leurs angles mort et de tourner.

    • Jean Richard - Abonné 10 juillet 2017 14 h 16

      Le problème vient de ceux qui ne savent pas lire.

      Extrait du code de la sécurité routière :

      « La main clignotante, qui peut être accompagnée d'un décompte numérique, indique de traverser seulement si le piéton a le temps d'atteindre l'autre trottoir ou la zone de sécurité avant que le feu passe à la main orange fixe. S'il a déjà commencé à traverser, il presse le pas. »

      Seule la main orange fixe implique l'interdiction de traverser, pas la main clignotante.

    • Philippe Hébert - Abonné 11 juillet 2017 04 h 40

      @ Jean Richard

      Semblerait que vous ne sachiez pas plus lire que moi!

      "Seule la main orange fixe implique l'interdiction de traverser, pas la main clignotante."

      Article 444 du CSQ.

      444. Lorsque des feux pour piétons sont installés à une intersection, un piéton doit s’y conformer.
      En face d’une silhouette blanche d’un piéton fixe, un piéton peut traverser la chaussée.
      En face d’une main orange fixe, un piéton ne peut s’engager sur la chaussée.
      En face d’un feu clignotant, un piéton qui a déjà commencé à traverser la chaussée doit presser le pas jusqu’au trottoir ou à la zone de sécurité.
      En face d’un feu clignotant accompagné d’un décompte numérique, un piéton peut s’engager sur la chaussée seulement s’il est en mesure d’atteindre l’autre trottoir ou la zone de sécurité avant que le feu ne passe à la main orange fixe.

  • Pierre Samuel - Abonné 10 juillet 2017 11 h 54

    La course à tout prix...

    Le professeur en aménagement, M. Sébastien Lord, a tout à fait raison de favoriser les feux à décompte. Encore faut-il compter sur une véritable volonté politique de la part des arrondissements et municipalités. Plusieurs intersections à Montréal et non les moindres sont excessivement dangereuses pour les piétons où sans excuser leurs propres infractions, les automobilistes considèrent ceux-ci à titre d'obstacles.

    Pour avoir tenté l'an dernier auprès de mon arrondissement, appuyé par une pétition, de justement faire installer un feu à décompte au carrefour Gouin et Langelier, bordé de nombreuses résidences pour personnes âgées, on s'est contenté de se renvoyer la balle entre l'arrondissement et la ville-centre !

    Le maire Coderre, dans ses promesses électorales, affirme vouloir diminuer la vitesse dans certains secteurs de la métropole. Quoi qu'il en soit, ce n'est guère suffisant. Il s'agit, d'abord et avant tout, d'implanter une culture de responsabilité
    à tous les usagers de la route en allant totalement à l'encontre du mode de vie actuel tel qu'on nous le présente avec acharnement dans les médias omniprésents.

  • Jean Richard - Abonné 10 juillet 2017 14 h 05

    La vieille culture, celle de la primauté de la voiture

    Faire disparaître les mauvais plis d'un travers culturel, ça peut être long et laborieux. Un de ces travers culturels, c'est celui qui a amené une partie de la population à croire que l'espace public devait donner priorité à l'automobile. Les aménagements urbains sont encore en grande majorité conçus pour respecter ce principe de la primauté automobile. On n'a jamais senti au Québec une volonté politique de changer réellement les choses.

    Quelques exemples

    Là où l'itinéraire d'un piéton et celui d'un automobiliste se croisent, c'est presque toujours le piéton qui fait face à ce qu'on appelle une rupture d'itinéraire. Ainsi, en arrivant à une intersection :

    - le piéton doit ralentir et même s'arrêter pour assurer sa sécurité et plus souvent qu'à son tour, il doit céder son droit de passage (qui est souvent uniquement théorique) ; l'automobiliste, s'il n'y a pas de signal d'arrêt ou de feu rouge, peut filer droit devant sans ralentir et sans regarder ailleurs que droit devant ;

    - le piéton doit quitter le trottoir et traverser l'intersection au niveau de la chaussée automobile ;

    - en cas de pluie ou de fonte de la neige, une mare d'eau se forme dans 80 % des endroits où le piéton quitte le trottoir pour descendre au niveau de la chaussée ; c'est une forme de rupture d'itinéraire ;

    - s'il y a des feux aux intersections, ceux-ci ne sont jamais synchronisés pour les piétons (ni même pour les transports en commun), mais uniquement pour les voitures ; pour le piéton, c'est un cas de plus de rupture d'itinéraire...

    • Jean Richard - Abonné 10 juillet 2017 14 h 06

      Imaginons maintenant une ville où la marche (à pieds) est la façon normale de se déplacer et que les modes motorisés sont accessoires et non prioritaires (le droit de circuler en ville à bord d'un lourd véhicule individuel motorisé doit être revu comme un privilège toléré et non un droit inaliénable). Dans une telle ville :

      - le piéton aurait priorité réelle au croisement de sa trajectoire avec celle d'un automobiliste ;

      - la chaussée aux intersections serait élevée au niveau des trottoirs adjacents, ce qui du même coup règlerait le problème des grandes flaques d'eau (le drainage de la chaussée aurait besoin d'être revu) ;

      - une intersection ne pourrait pas être traversée sans ralentir par une voiture roulant entre 6 et 12 fois plus rapidement qu'un piéton et,

      - les feux seraient synchronisés en fonction de la vitesse moyenne des piétons et non la vitesse maximale des voitures ; il ne faut pas ralentir davantage celui qui est déjà le plus lent, mais au contraire, assurer la fluidité de ses déplacements.

      Il reste beaucoup, beaucoup de travail à faire avant d'en arriver à cette révolution urbaine. En attendant, on pourra toujours tenter de nous faire croire qu'on se préoccupe de la santé et de la sécurité des gens, mais on y croit de moins en moins (mais encore trop).