Vélo: le panneau d'arrêt, une pomme de discorde pour le partage de la route

Très peu de cyclistes respectent la signalisation d’arrêt qui a été installée sur la piste cyclable il y a peu de temps.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Très peu de cyclistes respectent la signalisation d’arrêt qui a été installée sur la piste cyclable il y a peu de temps.

Alors que Montréal dévoilait vendredi son Programme de réalisation des voies cyclables pour l’année à venir, souhaitant en faire plus pour sécuriser les déplacements à vélo, certains organismes constatent que la signalisation aux abords des pistes cyclables complique la cohabitation entre automobilistes et cyclistes.

Les panneaux « arrêt » qui ont fait leur apparition il y a moins d’un mois sur la piste cyclable de la rue Berri, près de la Grande Bibliothèque de Montréal, n’auront pas duré longtemps. Constatant leur inefficacité auprès des cyclistes, qui ne s’y arrêtaient pas, la Société de transport de Montréal (STM) a décidé de les retirer prochainement. La situation aurait pourtant pu être évitée : consulté par la STM, Vélo Québec avait déconseillé une telle mesure.

« Nous ne voulions pas créer un faux sentiment de sécurité chez les automobilistes qui sortent du chemin de déviation [et pourraient croire que les cyclistes vont forcément faire leur arrêt] », explique la porte-parole de la STM, Amélie Régis.

Les panneaux devaient sécuriser ce croisement avec la sortie de stationnement de la Grande Bibliothèque, qui sera empruntée par davantage de véhicules les prochains mois en raison de travaux rue Savoie, parallèle à Berri, jusqu’en août 2019. Un « arrêt » a aussi été installé pour les voitures à la sortie de la déviation.

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C’est le nombre de cyclistes qui sont décédés sur les routes, au Québec, en 2016, soit 1 décès de moins qu’en 2015.

Source : SAAQ

La décision a été prise jeudi, lors d’une rencontre entre la STM, la Ville de Montréal et la Coalition vélo Montréal, qui demandait leur retrait depuis le 30 mai dernier. Les panneaux seront enlevés uniquement du côté de la piste cyclable. Pour plus de prudence, une interdiction de tourner à gauche pour les automobilistes sortants de la voie de déviation et un dos-d’âne pour les ralentir seront ajoutés.

La Coalition vélo Montréal jugeait inapproprié d’imposer à des milliers de cyclistes de s’arrêter à une entrée de stationnement privé, sans pour autant améliorer leur sécurité. « L’été, il y a presque 7000 cyclistes qui empruntent la piste sur Berri chaque jour, alors qu’il y a juste quelques centaines de voitures qui prennent cette voie », soutient le porte-parole de la coalition, Daniel Lambert.

« Ce n’est pas une vraie intersection. On sait d’avance que les cyclistes ne vont pas s’arrêter, évaluant que leur chance de croiser une voiture est minime », ajoute-t-il.
 

 


En pleine heure de pointe, moins d’un cycliste sur dix a fait son arrêt rue Berri — là où le nouveau panneau a été installé —, a en effet constaté Le Devoir la semaine passée. Si certains ralentissaient, d’autres continuaient leur chemin sans même un regard vers la sortie de stationnement.

La nouvelle signalisation a plutôt créé de la confusion auprès des usagers et donne une fausse impression de sécurité aux automobilistes, croit M. Lambert.

 
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C’est le nombre de cyclistes gravement blessés sur les routes, au Québec, en 2016. En 2015, ils étaient 114.

Source : SAAQ

Rappelons que le secteur a été le théâtre de plusieurs accidents impliquant des cyclistes ces dernières années. En août 2016, un jeune homme de 18 ans a été gravement blessé en entrant en collision avec une camionnette légère, à cet endroit précis. Il s’est retrouvé sous les roues du véhicule qui tournait à droite et devait donc empiéter sur la voie protégée pour accéder au stationnement de la Grande Bibliothèque.

C’est en fait l’un des tronçons cyclables les plus dangereux à Montréal, selon le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). « Le poste de quartier 21 qui couvre le secteur considère ce secteur comme trèsaccidentogène », explique le commandant Jean-Michel Sylvestre.


Cyclistes incompris ?

Pour M. Lambert, cette situation démontre un manque de compréhension de la réalité des cyclistes. « Les personnes qui prennent ces décisions d’aménagement ne font certainement pas de vélo, présume-t-il. Mettre un arrêt ça veut dire freiner, s’arrêter, mettre un pied à terre, attendre, repédaler. Ça nuit à la fluidité des déplacements. » Rien d’étonnant selon lui au fait de voir les cyclistes passer tout droit lorsque la signalisation n’est pas adaptée.

Une opinion que partage Suzanne Lareau, de Vélo Québec, qui trouve la situation « décourageante ». Elle précise que l’organisme avait pourtant été consulté il y a deux ans à ce sujet par la personne qui s’occupe des travaux à la STM. « On leur avait déjà dit que c’était une mauvaise idée de mettre des stops, mais ils l’ont fait pareil. »

Et ce n’est pas la première fois qu’une « mauvaise décision d’aménagement visant les cyclistes » est prise à Montréal, souligne-t-elle en donnant pour exemple le croisement entre les rues Milton et University. « C’est tellement mal fait qu’on ne sait jamais quand traverser. » Mais un feu exclusivement pour les vélos ne réglerait pas non plus le problème, explique-t-elle, rappelant que ceux de la piste cyclable sur la rue Rachel ont dû être enlevés. Les cyclistes n’avaient pas le temps de traverser et finissaient par passer sur le feu piéton ou celui des automobilistes.

2010
C’est l’année de la dernière refonte du Code de la sécurité routière. Elle visait surtout les jeunes conducteurs et l’alcool au volant.

Source : SAAQ

Une « incohérence » qui ne se limite pas à Montréal, soutient le directeur d’Accès transports viables, Étienne Grandmont. « Le campus de l’Université Laval, reconnu pour être un excellent joueur en matière de pistes cyclables, a installé un panneau d’arrêt pour les vélos au croisement d’une sortie de stationnement. Pourtant, il y a plus de vélos qui circulent que d’automobiles », souligne-t-il, regrettant de voir « les mauvais réflexes » perdurer et toujours donner priorité aux voitures.

Arrêt « Idaho »

Pour la communauté cycliste, « l’arrêt Idaho » serait une solution intéressante pour mieux encadrer la pratique du vélo, rendre la circulation plus fluide et moins dangereuse. Le principe importé de l’État de l’Idaho, aux États-Unis, permet aux cyclistes de ne plus avoir l’obligation de s’immobiliser devant un panneau d’arrêt, mais de simplement ralentir à l’intersection et de poursuivre leur chemin si personne n’est engagé sur la chaussée.

« Il faut le voir comme les cédez-le-passage en Europe, où le premier arrivé a la priorité sur les autres », précise Suzanne Lareau.

 

En vue de la refonte du Code de la sécurité routière, promise par Québec depuis 2014, mais reportée sans cesse, plusieurs organismes de la province ont demandé au gouvernement d’intégrer ce type de signalisation dans la nouvelle version. L’idée a même été appuyée par la Ville de Montréal, qui trouve que « ce type de comportement facilite les déplacements à vélo et les rend plus efficaces grâce au gain de temps qui en découle », surtout dans les secteurs où la circulation automobile est faible.

De son côté, le commandant Sylvestre du SPVM émet toutefois quelques réserves, estimant difficile de le faire appliquer correctement auprès des cyclistes. « C’est un peu flou de demander de ralentir. Ralentir, c’est pas très objectif, c’est différent d’une personne à une autre selon les aptitudes de chacun », soutient-il.

Cette signalisation augmenterait inévitablement le risque d’accidents, selon lui, notamment les collisions entre cyclistes et piétons. « On en voit de plus en plus ces dernières années, l’impact est moins grave qu’une automobile, mais c’est un accident quand même. »

Contraventions

En 2015, 411 cyclistes ont reçu une contravention pour ne pas avoir respecté un panneau d’arrêt, à Montréal. Ils étaient 436 concernés en 2016. « Depuis le début de l’année 2017, on en est à 180, précise le commandant Sylvestre. Mais l’été commence, ce n’est que le début de la saison des cyclistes. » Rappelons qu’une telle contravention coûte 48 $ ainsi que 3 points d’inaptitude à ceux qui possèdent un permis de conduire.
 
 

3 commentaires
  • Alain Gaudreault - Abonné 12 juin 2017 05 h 32

    Une condition à l'arrêt Idaho

    D'accord pour l'arrêt Idaho dans le but d'améliorer la fluidité, mais à la seule condition d'intégrer des dos d'ane sur les pistes cyclables afin d'obliger les cyclistes à ralentir. Si l'argument de la fluidité est valable pour les cyclistes, il doit l'être aussi pour les véhicules grâce à des aménagements planifiés en conséquence, comme par exemple des doubles voies favorisant les attentes de virage sur feux de circulation tout en permettant aux voitures en file qui poursuivent en ligne droite de le faire sans être bloqués et de créer des bouchons comme c'est le cas sur Laurier est.

    • Jean Richard - Abonné 12 juin 2017 09 h 33

      « Si l'argument de la fluidité est valable pour les cyclistes, il doit l'être aussi pour les véhicules »

      Un autobus est un véhicule, de même qu'un vélo. Je présume ici que vous faites allusion aux voitures individuelles à moteur.

      Presque tout a été conçu pour assurer la fluidité de l'automobile individuelle et ça, au détriment des autobus, des vélos et des piétons.

      Grâce à la synchronisation des feux de circulation, il est très facile pour un automobiliste de parcourir des tronçons de 1 à 2 kilomètres sans devoir s'arrêter, sans même avoir à ralentir. En comparaison, un cycliste ne pourra que rarement parcourir plus de 300 mètres sans devoir s'arrêter. Même sur la rue Laurier est, il se pourrait que le cycliste traqué par les distributeurs de contraventions, doive s'arrêter plus souvent que l'automobiliste.

      Idem pour les piétons et les autobus. Certaines lignes de la STM affichent des vitesses moyennes se rapprochant de la marche à pieds et pour cause : les feux ne sont pas synchronisés pour les autobus.

      Revenons aux cyclistes. Des déplacements de 10 à 15 kilomètres n'ont rien d'exceptionnel pour ceux qui ont choisi le vélo comme moyen de transport efficace en ville. Or, la notion de grandes artères n'existe pas pour de tels déplacements. Les automobilistes solos ont des quasi-autoroutes telles Christophe-Colomb, Papineau, Saint-Denis, Saint-Laurent, l'Acadie... Rien de tout ça pour les cyclistes qu'on incite à rouler sur des voies cyclables improvisées et où l'arrêt à chaque intersection est la norme. C'est souvent un véritable chemin de croix.

      Obliger les cyclistes à ralentir dites-vous ? Mais ils le font sans arrêt. Mais parfois, ils en ont marre de s'arrêter à tous les poteaux et là, ils enfreignent le code, code qui a été écrit par des gens qui n'ont jamais fait de vélo en ville.

  • Luc Le Blanc - Abonné 12 juin 2017 11 h 48

    L'évidence qui ne saute pas aux yeux de tous

    Il est désolant que malgré les avis éclairés sollicités et reçus avant d'agir, la Ville ait d'abord choisi de mettre un stop sur la piste cyclable pour protéger une sortie de stationnement privé où il circule dix fois moins de véhicules. Un évident parti-pris en faveur de l'automobile au détriment du transport actif. Ce stop se retrouvait d'ailleurs placé entre deux feux placés à 70m et 80m; on n'impose même pas de telles conditions aux automobilistes car on sait que peu s'arrêteront. On revient finalement à une solution sensée: le stop va sur la sortie privée, et on espère que les automobilistes tourneront à droite, évitant de croiser en trombe piétons, cyclistes et trois voies de circulation automobile. Mais ce n'est pas gagné: le tiers des véhicules observés ignore le panneau...

    Mais à la base, l'aberration est d'avoir installé une entrée de stationnement qui coupe la piste cyclable, alors que la Grande Bibliothèque en a aussi une sur la rue Savoie. Après tout, si ledit stationnement n'a toujours eu qu'une sortie (sur la rue Savoie, temporairement déroutée sur Berri durant les travaux de la STM), pourquoi devrait-il avoir deux entrées? L'accident de l'an passé n'a-t-il pas suffi pour comprendre?