Le parc Jean-Drapeau: un bar à profits pour le privé

Vue d'un spectacle du rappeur Eminem au festival Osheaga, au parc Jean-Drapeau en 2011
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Vue d'un spectacle du rappeur Eminem au festival Osheaga, au parc Jean-Drapeau en 2011

Lorsque l’île Sainte-Hélène fut aménagée par l’architecte-paysagiste Frederick G. Todd à la suite de l’inauguration du pont Jacques-Cartier en 1930, elle constitua un parc homogène centré sur la nature. Échappant aux contraintes de la vie urbaine, ce fut un lieu favori pour ses vues panoramiques et les promenades romantiques.

La situation changea avec la venue de l’Expo universelle de 1967. À la suggestion de l’urbaniste Hans Blumenfeld, le choix de ce site pour accueillir l’événement n’était pas sans avantages : il s’inscrivait dans l’histoire de Montréal, grande bénéficiaire du transport maritime, tout en assurant la récupération d’énormes quantités de terre et de rocs générées par l’aménagement du métro.

Jusqu’aux études de planification coordonnées par l’architecte-urbaniste Mark London en 1988-1993, le site perdit graduellement son homogénéité en accueillant La Ronde, le Bassin olympique, le circuit Gilles-Villeneuve et le casino dans le pavillon de la France. Ce plan directeur de 1993 chercha, tant du point de vue physique qu’environnemental, à réunifier les diverses parties du parc des Îles (aujourd’hui parc Jean-Drapeau) en mettant l’accent sur « le vert et le bleu » et en reliant les îles Sainte-Hélène et Notre-Dame par la promenade des Îles. Cette promenade donnait ainsi un accès agréable à la station de métro, au fort de l’Île-Sainte-Hélène, au pavillon des Baigneurs, à la Biosphère, au centre du Bassin olympique, au Casino et à la plage Jean-Doré. Elle offrait, en plus, sur une distance de trois kilomètres le long du fleuve, une vue panoramique à couper le souffle de Montréal.

Plan disparu

Aujourd’hui, ce plan directeur a perdu plusieurs de ses avantages parce qu’il ne fut pas suivi d’une façon rigoureuse. Ainsi la partie la plus fascinante de la promenade des Îles, celle longeant le fleuve, fut amputée pour permettre l’aménagement d’un amphithéâtre naturel visant à accueillir des festivals de musique tels Osheaga et Heavy Montreal. La section restante a graduellement perdu son intérêt en étant envahie par des broussailles.

Cette situation a paru s’améliorer en 2013 quand la Société du parc Jean-Drapeau a mandaté le consortium Daoust Lestage, architecture et design urbain, et Claude Cormier, architecture de paysage et design urbain, deux firmes comptant parmi les plus réputées au Canada, pour revoir le plan directeur de 1993 afin de l’adapter aux besoins d’aujourd’hui. Pour des raisons qui n’ont rien à voir avec sa compétence, et encore moins avec la promotion du bien public, ce consortium fut remplacé par une firme dont le mandat principal consiste de toute évidence à mettre l’accent sur l’agrandissement de cet amphithéâtre dit « naturel », à savoir accroître sa capacité de 45 000 à 65 000 personnes, cela évidemment au bénéfice du promoteur qui y organise chaque année ces festivals de musique. Et qui va payer les 73 millions de dollars que nécessiteront ces aménagements ? Les citoyens, bien sûr, tout en les privant d’une consultation publique de façon à éviter que le projet dévoile ses horreurs concernant notamment l’abattage des arbres et l’asphaltage prévisible de certaines parties des lieux.

Montréal est reconnue « ville de design de l’UNESCO ». Mais si l’on en juge par la prise en otage de certains de ses espaces par des promoteurs privés, comme cela s’est passé à Griffintown et s’amorce maintenant avec le recyclage du site de l’ancien Hôpital de Montréal pour enfants (face au square Cabot), elle risque d’hériter rapidement du titre de « ville des désastres de la politique » !

4 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 5 avril 2017 01 h 24

    Pas de profits avec l'argent des contribuables!

    Bravo Monsieur Jean-Claude Marsan et félicitations pour votre courage. «Les citoyens, bien sûr, tout en les privant d’une consultation publique de façon à éviter que le projet dévoile ses horreurs concernant notamment l’abattage des arbres et l’asphaltage prévisible de certaines parties des lieux.»
    Est-ce que nos élus sont complètement dépourvus d'une conscience morale ou d'un sens du devoir? C’est vraiment honteux de favoriser les amis entrepreneurs aux dépens du bien-être des citoyens et de l'environnement. À quand la fin de la relation incestueuse entre l'argent et nos élus? L'argent des contribuables ne doit pas servir à enrichir le secteur privé!

  • Yves Côté - Abonné 5 avril 2017 04 h 41

    Un jour, un jour, quand tu viendras
    Nous t’en ferons voir de grands espaces.
    Un jour, un jour, quand tu viendras,
    Pour toi nous retiendrons le temps qui passe.
    Déjà la terre est verte et la brise sent bon,
    Nos portes sont ouvertes pour ceux qui arriveront.

    Chanson thème de l'Expo 67
    Paroles et musique de Stéphane Venne.

    J'ai beau chercher comme un forcéné, je ne vois le mot "béton" nulle part dans le message de la chanson que nous avons alors partagé comme symbole commun...

    Tourlou !

  • Nicole Delisle - Abonné 5 avril 2017 10 h 09

    Comment anéantir une très bonne réputation?

    Nos gouvernants libéraux à tous les niveaux qui se sont fait élire grâce au pouvoir de l'argent, ne se le cachons pas, n'ont aucune vision moderne et actuelle du développement de ce pour lequel ils ont été élus. Nageant dans les eaux troubles de ceux qui les ont propulsés au devant de la scène, ils leur sont redevables de leur retourner l'ascenseur. Ces promoteurs et financiers cupides ne voient que la nature pour ce qu'elle peut leur apporter de tangible dans leurs goussets. La préserver est pour eux futile et sans aucune mesure avec leur ambition démesurée et grotesque!
    Ils ont succombé depuis longtemps au démon $ et n'ont aucune envie de
    s'en départir!

  • Jean-Charles Morin - Abonné 5 avril 2017 16 h 08

    Un exemple de notre inconséquence: le pavillon allemand à Expo 67.

    Le pavillon de l'Allemagne à Expo 67, en forme de tente gigantesque dressée sur l'île Notre-Dame, a été salué universellement comme une merveille d'ingénierie et son auteur, Frei Otto, s'en est inspiré pour le stade olympique de Munich sept ans plus tard.

    Malheureusement l'administration Drapeau laissa le bâtiment à l'abandon puis le fit démolir pour faire la place à un éphémère bassin d'aviron destiné aux Jeux olympiques en 1976. Ce bâtiment-phare, s'il avait subsisté, aurait été avec le Biodôme un incontournable pour les visiteurs et les touristes de partout dans le monde. Dommage pour nous que nos soi-disant gestionnaires soient aussi inconséquents. Notre inconséquence et notre manque de vision tendent d'ailleurs de plus en plus à devenir notre marque de commerce à l'étranger.

    Le fait que l'on a donné au parc le nom de celui qui n'est pour moi qu'un sinistre vandale en dit long sur notre mentalité.