Camionneurs sous pression

Les chantiers de construction, les détours et les zones interdites, entre autres, rendent compliqué le travail des camionneurs en ville.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les chantiers de construction, les détours et les zones interdites, entre autres, rendent compliqué le travail des camionneurs en ville.

Exaspérés par les bouchons de circulation et toujours davantage pressés dans le temps, de plus en plus de camionneurs s’aventurent dans des zones qui leur sont interdites, selon des données colligées pour «Le Devoir» par Contrôle routier Québec. À tel point qu’entre 2012 et aujourd’hui, le nombre de constats d’infraction a parfois doublé dans certaines régions.

« C’est rendu l’enfer à Montréal, lance sans ambages Daniel Beaulieu. Entre les chantiers de construction, les détours et les zones interdites, les chauffeurs ne savent plus où donner de la tête. » Travaillant dans l’industrie du camionnage depuis près de 30 ans, ce camionneur en a vu de toutes les couleurs au fil des années. « À un moment donné, il faut arrêter de s’étonner, avance-t-il avec un léger soupir d’impatience. Dans certains secteurs de la ville, il y a tellement de restrictions qu’on n’a plus vraiment d’options. On fait ce qu’on peut, mais, parfois, notre option, c’est justement de tourner les coins ronds. »

Ainsi, le nombre de constats d’infraction à l’endroit des camionneurs délinquants est passé de 507 à 832 entre 2012 et 2015. Seulement dans la région du Grand Montréal — où la situation demeure la plus marquée —, ce nombre a grimpé durant la même période, passant de 405 à 584. Et, en date du mois de septembre 2016, Contrôle routier Québec (CRQ) avait déjà remis 643 constats d’infractions dans la région métropolitaine.

La contrôleuse routière Marie-Josée Michaud précise toutefois que cette augmentation peut également être due à la vigilance et à la présence accrue des agents du CRQ sur les routes.

 


 

Environnement difficile

 

Il n’en demeure pas moins que, sur le terrain, la situation est de plus en plus complexe pour les membres de l’industrie du camionnage. Les grandes villes n’ont jamais été aussi congestionnées. En vingt ans, le nombre de véhicules circulant dans les rues de la métropole a pratiquement doublé. Et Montréal ne fait pas figure d’exception, pareille situation pouvant être observée dans tous les centres urbains de la province, de Sherbrooke à Québec en passant par Trois-Rivières. Et avec les chantiers qui se multiplient, le partage de la route n’a peut-être jamais été aussi difficile.

Ces derniers, de même que les ralentissements répétés qui en découlent, ne sont toutefois qu’une partie des obstacles auxquels sont confrontés les camionneurs au quotidien. Aux nombreux chantiers s’ajoutent les zones réservées aux livraisons locales, celles où la circulation est limitée à certaines heures et celles où le passage des camions est carrément interdit. « La gestion des trajets est devenue particulièrement laborieuse, déplore le président-directeur général de l’Association du camionnage du Québec, Marc Cadieux. Aujourd’hui, la ville est un véritable capharnaüm. »
 

Interrogé sur la question, le responsable des Transports au comité exécutif de Montréal, Aref Salem, affirme toutefois qu’il n’y a pas, aujourd’hui, vraiment plus de mesures restrictives qu’il y a une dizaine d’années. « Oui, il y a eu des ajouts dans certains arrondissements, mais ce n’est pas généralisé à l’ensemble de Montréal, insiste-t-il. Il ne faut pas oublier non plus que certaines règlementations prennent du temps avant d’être comprises et bien appliquées. Dans le cas des restrictions, c’est probablement ce qui est arrivé. »

« Les villes font de moins en moins en place aux camions, note cependant Jacques Roy, professeur au Département de gestion des opérations et de la logistique à HEC Montréal. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, mais il faut en être conscient. Ça complique le travail des chauffeurs, que ce soit au moment de leurs déplacements ou lorsqu’ils doivent décharger le contenu de leur véhicule. Dans pareil contexte, il ne faut pas s’étonner qu’il y en ait quelques-uns qui soient tenter de contourner les règles de temps en temps. »

8 à 10 millions
C’est le nombre de camions, toutes tailles confondues, qui circulent dans les rues de Montréal annuellement. Cela représente environ 5 % de la circulation à l’heure de pointe.

Source : Association du camionnage du Québec

La pression du temps

Les habitudes des consommateurs ont, elles aussi, beaucoup changé au cours des dernières années, forçant les industries de la livraison et du camionnage à procéder à un examen de conscience poussée. « Le marché est de plus en plus exigeant envers les entreprises de livraison », affirme Jacques Roy qui s’intéresse à ces dynamiques depuis de nombreuses années. D’autant qu’aux contraintes physiques s’ajoutent désormais des contraintes temporelles très strictes. « Les distributeurs et les marchands doivent se plier aux demandes des consommateurs s’ils veulent demeurer concurrentiels, ce qui les force parfois à exiger l’impossible des camionneurs. »

Concrètement, cela se traduit, notamment, par des livraisons promises dans les 24 heures suivant les commandes, mais aussi par des stocks en magasin de plus en plus limités. « Les épiceries qui tiennent du stock pour rouler pendant des semaines, ça n’existe pratiquement plus, précise Marc Cadieux de l’ACQ. Sur le terrain, ça veut dire que toutes les livraisons doivent être faites au même moment, toujours en très peu de temps. »

« Il y a beaucoup de compagnies qui minutent nos trajets maintenant, renchérit Daniel Beaulieu qui anime L’heure du camionneur, une émission radiophonique diffusée sur le Web qui aborde différents enjeux de l’industrie. Les clients sont contents parce qu’ils peuvent suivre leurs commandes en temps réel, mais nous, ça nous ajoute une pression inutile. »

175 à 575$
Le prix des amendes remises aux camionneurs délinquants varie dans cette fourchette de prix, conformément au Code de la sécurité routière.

Source : Ville de Montréal

Piste de solution

Dans un monde idéal, croit Jacques Roy, c’est toute la chaîne logistique de l’industrie qu’il faudrait repenser. « Dans certains pays, on s’est permis de revoir de fond en comble les principes de distribution et de livraison dans le but de trouver — enfin ! — un équilibre entre l’efficacité et la sécurité des autres usagers. »

Selon lui, cela pourrait prendre, par exemple, la forme de pôles de distribution localisés à l’extérieur des centres urbains. Cela permettrait à terme de limiter la circulation des véhicules lourds de grande taille dans les quartiers plus denses. « Ce n’est pas nécessairement simple comme solution, reconnaît toutefois le professeur en gestion du transport. Mais dans la mesure où nous ne sommes pas à la veille de voir les camions disparaître, il serait peut-être temps de repenser à la manière dont nous voulons qu’ils circulent dans nos milieux de vie. »

Commission à venir

La question a été posée à maintes reprises au cours des dernières années : alors que le partage de la chaussée est de plus en plus difficile entre les multiples usagers, quelle place faut-il encore réserver aux camions dans nos agglomérations urbaines ? Interrogé à ce sujet, le conseiller municipal Aref Salem assure que la Ville est bien au fait de la situation et qu’elle se penchera très prochainement sur cet épineux problème. « La difficulté est qu’il faut trouver un équilibre entre le développement économique de la métropole, qui dépend beaucoup de l’industrie du camionnage, et la sécurité de l’ensemble des usagers de la route, précise-t-il. Pour y arriver, nous allons mandater la Commission des transports et la Commission sur le développement économique pour qu’elles étudient en profondeur ces questions et nous fassent des recommandations pour nous aider à ensuite prendre des décisions. » Cette commission spéciale devrait voir le jour d’ici la fin de l’année 2016.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 31 octobre 2016 09 h 12

    C'est notre faute

    Nous n'avons pas fait grand chose quand il était encore temps pour décourager le transport individuel, cette aberration d'utiliser un véhicule d'un tonne et demi, de quatre mètres de long et deux de large, pour transporter un individu pesant 70 kilos!

  • Jean Richard - Abonné 31 octobre 2016 10 h 46

    On n'a donc rien vu venir ?

    On a ici un assez bon résumé de la situation avec un élément manquant, la taille excessive des camions.

    – La surpopulation automobile – La population humaine de l'île n'a guère augmenté mais celle des voitures, oui. Il y a une surpopulation automobile que nos gouvernements, provincial et municipal, s'entêtent à ne pas voir. Cette surpopulation et la congestion qu'elle implique a commencé depuis longtemps à ralentir les transports en commun et les services municipaux (déneigement, enlèvement des ordures...), ce qui a fait exploser les coûts, et ce sont maintenant les camionneurs qui sont touchés par cette congestion.

    – La multiplication des besoins en transport de marchandises – Le transport individuel a augmenté de façon excessive au cours des dernières années, mais il y a pire : le nombre de camion sur les routes en a fait encore plus. Deux facteurs sont pointés du doigt, le juste-à-temps, qui transforme des immenses camions en entrepôts roulants, et les achats en ligne, qui ont fait exploser le nombre de petits camions qui entravent la circulation dans les quartiers résidentiels.

    – La taille excessive des camions – En aviation, on a longtemps cru que plus les avions étaient gros, plus ils étaient efficaces par passager transporté. Ça nous a donné les B747 et les A380. Or, l'industrie se ravise et les avions les plus récents ont retrouvé une taille raisonnable. Ça pourrait être la même chose dans l'industrie du camion quand on finira par comprendre que les mastodontes ne sont pas adaptés à la ville (et pourtant, on en voit de plus en plus). Un immense camion qui transporte quelques petites caisses, c'est du souvent vu. L'industrie du camionnage devra comprendre qu'on n'adapte pas la ville aux camions, mais que c'est l'inverse.

    L'industrie du camionnage manque de vision, ne voit pas venir les choses. Les victimes, ce sont en premières loges les chauffeurs – et les citadins exaspérés.