Les contradictions de l’«urbanisme tactique»

«Ne serait-il pas temps de réclamer des matériaux de qualité pour bâtir des endroits que nous pourrions léguer à nos enfants?» se demande Marie-Sophie Banville.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Ne serait-il pas temps de réclamer des matériaux de qualité pour bâtir des endroits que nous pourrions léguer à nos enfants?» se demande Marie-Sophie Banville.

L'urbain averti a certainement, au cours des dernières années, expérimenté une forme d’urbanisme ou d’architecture « tactique ». Il a bu une bière dans un conteneur maritime, s’est assis sur un siège en bois de palette, a cadenassé son vélo à un arbre orné de laine. Pour les usagers, ces espaces sont des générateurs de joie urbaine et, parfois, des endroits d’échanges et de rencontres. Pour les producteurs — architectes, designers et urbanistes —, ils sont des laboratoires permettant de tester de nouvelles idées et de révéler de nouveaux territoires sans la lourdeur administrative qui accompagne les grands projets urbains.

En filigrane de ces projets, on trouve souvent une réflexion sur le partage et l’usage de l’espace public et une revendication du droit de s’approprier la cité. Malheureusement, une intention critique et contestataire n’est pas à l’abri d’une récupération par des villes soumises à des impératifs de compétitivité mondiale. Pour être davantage qu’un outil destiné à la classe créative et résister, même de façon modeste, à son intégration dans une conception néolibérale de l’espace urbain, l’urbanisme tactique devrait prendre conscience des limites de ses principes les plus récurrents.

1 – J’opère à échelle humaine, donc je suis démocratique

À Montréal, la jeune génération d’architectes et d’urbanistes a été instruite dans la haine du fonctionnalisme et de l’urbanisme modernistes, qui, au nom de l’hygiène et du progrès, ont rasé des quartiers et défiguré la ville à coups de lourdes infrastructures. Cette nouvelle génération ne rêve plus d’Expo 67, de métros et de grands ensembles portés par des fonds publics. Elle veut être en phase avec « l’échelle humaine ». C’est louable, mais il faut garder en tête ce raccourci intellectuel répandu qui est de croire qu’une échelle d’intervention réduite est garante d’appropriation, voire de participation citoyenne.

Par ailleurs, cet intérêt pour l’échelle locale ne fait pas disparaître les échelles municipales, métropolitaines et nationales. Au contraire, il est urgent de s’y intéresser. Car pendant ce temps, les vastes chantiers immobiliers, les infrastructures de transport et les grands projets urbains deviennent le terrain de jeu exclusif d’une poignée d’acteurs influents. On voudrait constater le même engouement pour l’avenir des hôpitaux fermés à Montréal, et sentir de l’indignation à l’égard des pouvoirs grandissants de l’opaque Caisse de dépôt et placement pour l’avenir de nos grandes infrastructures au Québec.

2 – Je recycle des matériaux, donc je suis écologique

Les matériaux de l’urbanisme tactique sont les rebuts d’une économie mondialisée qui a standardisé les formats afin d’accélérer les échanges. Cependant, le simple recyclage des palettes et containers ne remet pas forcément en question l’existence même de ces rebuts. Il serait bon d’introduire au coeur des démarches d’urbanisme tactique davantage de réflexion critique sur ces matériaux, leur genèse, leur provenance et leurs impacts.

Ma génération a été nourrie à l’austérité et aux compressions budgétaires. Ne serait-il pas temps de réclamer des matériaux de qualité pour bâtir des endroits que nous pourrions léguer à nos enfants ? La ligne entre le recyclage et une esthétique de l’austérité m’apparaît de plus en plus mince. Valorise-t-on ces matériaux par choix ou par nécessité ?

3 – J’anime des espaces vacants, donc je suis sécuritaire

L’urbanisme tactique se déploie généralement dans les interstices de la ville, dans des endroits dits « sous-exploités ». Nous ressentons un inconfort collectif par rapport à ces espaces illisibles — friches, terre-pleins, terrains vagues sous les ponts et échangeurs. Pourtant, ces espaces sont inhérents à la création de la ville capitaliste : les lourdes infrastructures de transport viennent avec leur lot d’espaces inhabitables, la production industrielle avec sa contamination. Plutôt que de remettre en question les valeurs qui sont à l’origine de ces espaces, nous (les autorités publiques, mais aussi nous, citoyens, urbanistes ou militants pleins de bonnes intentions) les soumettons aujourd’hui un à impératif de rentabilisation. Car parfois contre son gré, l’urbanisme tactique se révèle une solution idéale pour faire entrer à peu de frais ces espaces dans une logique lisse et productive.

Oui, occupons les abords de ponts, les places ou les friches urbaines contaminées, instillons-y de la vie, mais en acceptant de prendre à bras-le-corps les contradictions que l’urbanisme tactique soulève dans le contexte de la ville néolibérale. Cela n’a pas besoin de se traduire par des interventions austères, peintes en rouge et noir et parsemées de poings levés. La joie urbaine a une valeur réelle, mais elle n’est en rien contradictoire avec une réflexion éthique : vouloir s’approprier l’espace urbain est honorable, encore faut-il savoir ce que l’on s’approprie.

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait du dernier numéro de la revue Nouveau projet.
5 commentaires
  • Paul Laberge - Inscrit 20 septembre 2016 05 h 09

    Interstices dans la ville

    Ce serait un peu comme prendre goût à humaniser ces petites planètes inhabitées et oubliées qui gravitent, un peu perdues, dans la grande constellation urbaine mécaniste, mais qui n'en recellent pas moins tout le potentiel et l'acceuil la crativité humaine.

    PL

  • Claude Bélanger - Abonné 20 septembre 2016 07 h 47

    De belles réflexions.

    De belles idées qui sortent des lieux communs. En effet il faut remonter l'hélicoptère de la réflexion pour voir clair dans ce qui constitue la problématique de la ville contemporaine. La haine du fonctionalisme, par exemple, ne peut constituer une base solide pour aborder l'avenir de la ville. J'ai moi même fait des études sur la morphologie du périurbain. On constate qu'il est intéressant d'approfondir la dynamique du processus de construction de l'espace périurbain, si on veut en identifier les voies d'avenir.

  • Denis Paquette - Abonné 20 septembre 2016 09 h 23

    Une des meilleurs garanties

    Comment parler l'urbanisme sans parler de l'étalement urbain, quelle difficultée mal connue, presque toujours le fruit de la spéculation banquaire ,ne vous êtes vous pas demander pourquoi le terrain que vous ambitionnez d'acheter appartenait a des banques depuis vingt, trente ou quarante ans, j"ai presque envie de vous laisser le deviner, les banques ne sont- elles pas tenues de posséder des avoirs classés A, pour garantir leur solvabilité, détenir des terrains au pourtour d'une ville, n'est-il pas une des meilleurs garanties, meme s'il faut les posseder longtemps en avance

    • Claude Bélanger - Abonné 20 septembre 2016 17 h 19

      L'histoire du cadastre et des propriétaires est en effet très utile pour connaitre l'évolution d'une ville. Un livre intéressant publié il y a plusieurs années («À qui appartient Montréal?) nous montrait que l'Église catholique était propriétaire d'une bonne partie des terrains du centre-ville. Elle possédait entre autres la Tour de la Bourse. Voilà pourquoi ce très bel édifice est l'oeuvre d'un architecte italien, Nervi, lui-même très célèbre. À Québec, différentes communautés religieuses détiennent les clés du développement de Sillery tout le long du chemin Saint-Louis. Le vieillissement des religieuses sonne le départ d'une gentrification qui s'étalera sur plusieurs années.

  • René Pigeon - Abonné 20 septembre 2016 13 h 49

    « agir pour des villes plus justes et de combattre la spéculation immobilière »

    Vous avez écrit un texte d’une grande clarté et concision. Merci de promouvoir « l’éthique dans les professions de l’aménagement, d’agir pour des villes plus justes et de combattre la spéculation immobilière ».

    À propos du dernier sujet, est-ce que Vivacité–Société immobilière solidaire et des chercheurs en fiscalité, comme ceux de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke dirigée par le professeur Luc Godbout, pourraient collaborer pour combattre la spéculation immobilière ?