Quelle place pour les camions en ville?

Chaque année, à Montréal, on compte une quarantaine de collisions déclarées impliquant un cycliste et au moins un véhicule lourd, selon les derniers chiffres de la SAAQ.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Chaque année, à Montréal, on compte une quarantaine de collisions déclarées impliquant un cycliste et au moins un véhicule lourd, selon les derniers chiffres de la SAAQ.

Selon la SAAQ, environ 40 cyclistes se font heurter, chaque année, par des véhicules lourds à Montréal. Trois collisions de ce genre ont eu lieu dans la dernière semaine, dont au moins une mortelle, relançant le débat autour du partage de la chaussée en ville.

Laïma Abouraja Gérald ne fait plus de vélo. Ou presque. Cet été, elle a emprunté un Bixi trois ou quatre fois, juste pour dire. Pourtant, il y a trois ans, la jeune femme enfourchait sa bicyclette tous les jours, beau temps, mauvais temps, pour effectuer l’ensemble de ses déplacements quotidiens. Tous les jours, jusqu’au 9 octobre 2013.

Ce jour-là, elle a grimpé sur son vélo comme à son habitude. Elle a quitté le Mile-End, où son appartement de l’époque se trouvait, pour se diriger vers son travail dans Centre-Sud, à quelques kilomètres de là. « Je prenais la rue Fullum pour descendre jusque dans le sud de la ville, raconte-t-elle. Je n’ai jamais vraiment eu l’impression que je n’étais pas en sécurité. »

Jusqu’au moment où un camion-benne a croisé sa route, à l’angle de l’avenue du Mont-Royal. Sortant d’un chantier, le poids lourd l’a suivie pendant quelques secondes avant de lui couper brusquement la route pour tourner à droite dans l’artère commerciale. La jeune cycliste a à peine eu le temps de donner un coup de guidon pour éviter le mastodonte qui a finalement roulé sur sa jambe gauche, la lui brisant à trois endroits.

« À partir de là, les choses sont un peu floues, explique-t-elle. Je me souviens très bien que le camion me suivait, il m’a dépassée alors que Fullum n’a qu’une voie de chaque côté à cette hauteur. Par contre, je ne sais plus comment je me suis retrouvée sur le trottoir ni comment mon vélo a été projeté plus loin. Je n’ai pas perdu connaissance, mais mes souvenirs s’entremêlent un peu. » Transportée d’urgence à l’hôpital, Laïma Abouraja Gérald a rapidement subi une opération pour endiguer l’hémorragie qui menaçait sa vie.

Bilan final : des fractures multiples, des heures de rééducation en physiothérapie, de longues semaines à ne pas pouvoir marcher, un arrêt de travail de plus de six mois… Et, surtout, de nombreuses séquelles psychologiques. « On en parle peu, précise celle qui a, notamment, raconté son histoire sur le blogue Ton petit look pour lequel elle collabore. Mais mon rapport à la rue, à la ville, aux camions, a changé. Et, sincèrement, je ne sais pas si c’est possible de s’en remettre complètement. »

 



 

Surreprésentation

Chaque année, à Montréal, on compte une quarantaine de collisions déclarées impliquant un cycliste et au moins un véhicule lourd*, selon les derniers chiffres de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ). Et si la grande majorité — plus des deux tiers — s’en sortent, heureusement, avec des blessures légères, trop nombreux sont tout de même ceux qui n’ont pas cette chance.

Comme Justine Charland St-Amour qui a été happée mortellement lundi dernier alors qu’elle rentrait chez elle en passant par la rue d’Iberville. Ou encore, cas tristement célèbre aujourd’hui, Mathilde Blais, qui a été écrasée contre la paroi interne du tunnel de la rue Saint-Denis, à la hauteur de la voie ferrée, en avril 2014.

Les grandes villes du monde n’ont jamais été aussi congestionnées. En vingt ans, le nombre de véhicules circulant dans les rues de Montréal a pratiquement doublé. C’est la même chose dans tous les centres urbains de la province, de Sherbrooke à Québec en passant par Trois-Rivières. Et avec les chantiers qui se multiplient, le partage de la route n’a peut-être jamais été aussi difficile.

8 à 10 millions
C’est le nombre de camions, toutes tailles confondues, qui circulent dans les rues de Montréal annuellement.

Source : Association du camionnage du Québec

Sur tout ce transit automobile, les camions — peu importe leur taille — représentent, selon l’Association du camionnage du Québec (ACQ), environ 5 % de la circulation à l’heure de pointe. Une présence qui dépasse légèrement les 10 % le reste de la journée.

Pourtant, les poids lourds sont surreprésentés quand vient le temps d’analyser les statistiques de collisions mortelles. Ainsi, alors qu’ils sont impliqués dans un peu moins de 4 % des accidents avec des vélos, ils sont responsables de près du tiers des décès. Et le bilan ne fait que s’alourdir lorsqu’on prend en compte le nombre de piétons blessés et décédés sous les roues de ces géants.

 

Possible limitation ?

Devant pareil constat, la porte-parole en matière de transports pour Projet Montréal, Marianne Giguère, s’explique mal qu’on ne remette pas en question la place des camions en milieu urbain. Selon elle, il serait essentiel de revoir rapidement le système de livraison montréalais. « Il est peut-être temps que, comme société, nous ayons une réflexion profonde sur le type de véhicules que nous laissons circuler dans nos rues », avance la conseillère municipale en citant en exemple ce qui se passe en Europe, où des limitations beaucoup plus strictes ont été mises en place pour encadrer cette industrie. C’est, par exemple, le cas à Londres où la taille des véhicules lourds a été revue à la baisse. « A-t-on vraiment besoin de camions aussi gigantesques pour assurer des livraisons locales ? »

418
C’est le nombre de victimes cyclistes (tous types de blessures confondus) lors d’accidents impliquant au moins un véhicule lourd partout au Québec entre 2011 et 2015.

Source : Société de l’assurance automobile du Québec

Déjà, certains secteurs sont réservés à ce type de livraisons, le transit de camionnage étant relégué aux plus larges artères. Depuis quelques années, l’organisation Contrôle routier Québec (CRQ) constate toutefois une prolifération des infractions, de plus en plus de camionneurs contournant le trafic des voies collectrices en passant par les rues, plus étroites, des quartiers résidentiels.

Interrogé sur la question, le responsable du transport au comité exécutif de la Ville de Montréal, Aref Salem, a fait savoir que l’administration municipale comptait se pencher sur ce dossier. Il n’a toutefois pas voulu s’avancer sur un possible échéancier.

Cette possibilité a cependant été vivement décriée par l’ACQ, qui rappelle que « sans camion, de nombreux produits de consommation seraient inaccessibles ». « Il faut être réalistes », dit Marc Cadieux, le président-directeur général de l’association, en soulignant que les camionneurs québécois sont déjà « surréglementés.L’économie locale dépend du travail des conducteurs de camions, la solution ne doit pas nuire à certains usagers au profit des autres. Il faut apprendre à partager la chaussée ».

Repenser la ville

Pour Vélo Québec, bien qu’il faille éviter de chercher un coupable en pareilles circonstances, l’administration municipale a « un rôle primordial » à jouer pour assurer la sécurité des usagers les plus vulnérables.

L’intégration d’infrastructures cyclables et piétonnes dans les nouveaux aménagements urbains devrait devenir un incontournable, croit la présidente-directrice générale de l’organisme, Suzanne Lareau. « Ce n’est pas normal, en 2016, qu’on refasse une rue sans penser aux cyclistes, souligne-t-elle. Pourtant, c’est le genre de chose qu’on voit encore trop souvent. » C’est le cas de la rue Jarry ou des rues Saint-Denis et Ontario, qui figurent, toutes deux, parmi les artères les plus achalandées à Montréal.

« Parfois, j’ai l’impression qu’on a les deux pieds figés dans un béton solide avec le regard tourné vers la circulation automobile et la fluidité, renchérit Marianne Giguère, de Projet Montréal, avec un soupir de découragement. Pourtant, ce sont des vies qui sont en jeu. »

* Les véhicules lourds sont les autobus scolaires, autobus, minibus, camions lourds, tracteurs routiers, véhicules outils et véhicules d’équipement.


Dangereux angles morts

L’organisation Contrôle routier Québec (CRQ), en partenariat avec l’ACQ et les municipalités, a mis sur pied une série d’activités de sensibilisation. Ces dernières visent, entre autres objectifs, à permettre à chacun des usagers de la route de se glisser dans la peau des autres. Ainsi, les cyclistes et les piétons sont invités à s’asseoir dans l’habitacle exigu d’un camion, alors que les conducteurs de poids lourds sont amenés à se promener autour de leur véhicule. Les angles morts — ces zones aveugles particulièrement dangereuses aux abords des camions — sont d’ailleurs mis en évidence à l’aide de tapis rouges.
11 commentaires
  • Céline Delorme - Abonnée 29 août 2016 07 h 55

    Les solutions existent

    J'enendais à radio canada, il y a 2-3 ans des urbanistes expiquer des solutions à ce sujet: Dans plusieurs grandes villes européennes, et même aux USA: Les villes ont établi un système: Les gros camions vont livrer leur marchandises dans un site en périphérie de la ville: Exemple: le marché central à MTL. Et un système de livraison par petit camion redistribue les marchandises par quartier: Un seul camion pour toutes les denrées du jour dans le quartier.
    Plutôt qu'avoir un immense camion de bière qui livre 12 caisses au petit dépanneur de la petite rue: On a un petit camion, ou camionnette qui livre la bière, les boissons gazeuzes, et toutes les autres denrées de différentes compagnies dans les différents commerces du même quartier!
    Moins de pollution, moins d'encombrement routier, moins d,accidents, moins de bruit,
    C'est une solution trop simple pour nos décideurs? Ou est-ce le lobby des camions qui empêche les solutions simples?

    • Bernard Terreault - Abonné 29 août 2016 12 h 57

      Brillant. Ces camions de bière en particulier bloquent complètement de petites rues pendant 10-15 minutes au dépens des gens du voisinage.

  • Bernard Terreault - Abonné 29 août 2016 08 h 02

    Influence de l'achat en ligne

    L'achat en ligne a fait se multiplier par dix ou vingt la circulation de camions de livraison à domicile qui sont littéralement partout, souvent stationnés en double. Est-ce mieux ou pire au point de vue sécurité et environnement que la livraison par gros camions chez les détaillants, suivie du transport à la maison par les clients? En tout cas ça a fait multiplier le nombre de véhicules.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 29 août 2016 20 h 18

      Alors essayez voir de demander aux gens de cesser d'acheter en ligne leurs produits préférés afin d'éviter qu'un grand nombre de camions se promènent en ville. Il semble que la consommation passera bien avant la sécurité.

  • Marc Davignon - Abonné 29 août 2016 08 h 07

    Règlements, lois, sensibilisation ...

    Mais aucune réfection!
    En effet, la qualité de la surface et telle, que nous devons passé plus de temps à regarder et évité les trous, crevasses et bosses que nous en passons à regarder ou nous allons.

    Est-ce normal? Une route de terre est plus «carrossable» qu'une piste cyclable de Montréal. Facile de tracer une ligne et déclarer : «Nous avons un nouveau kilomètre de piste cyclable!» Bravo!

    Mais ce kilomètre est en fait qu'une portion d'une rue «déflaboxée»! Pas sûr que nous devrions être si fières.

    Or, aucun casque, loi ou règlement n'offrira plus de sécurité qu'une piste bien pavée. Le malheur, c'est qu'une loi, un casque et le règlement se font à coût nul contrairement au pavage.

    Alors, continuer de vous pavaner devant les caméras et vous égosiller derrière les micros, les gens, eux, continuerons à s'entrechoquer en évitant les trous.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 29 août 2016 08 h 26

    Le point de départ

    De nombreuses problématiques sont en jeux: premièrement l'inaction municipale pour limiter la circulation de camions sur l'île; le parti libéral provincial qui se traîne les pieds pour rendre obligatoire le port de "jupe". Il y a tout le volet du nombre d'automobiles qui se déplacent sur l'île (principalement des banlieusards) et pour lequel l'administration municipale ne fait rien. Même les pistes cyclables sont mal conçues, la ville en fait même en sens inverse dans les sens unique.

    Je suis une cycliste expérimentée, je fais du vélo depuis 10 ans, 8 mois par an, aucun accident à mon actif. Quand monsieur Cadieux dit qu'il faut partager la route, je voudrais bien l'entendre si c'était les camionneurs qui seraient les victimes... il va falloir que les cyclistes, les automobilistes et les camionneurs réalisent la puissance (la vulnérabilité dans le cas de la bicyclette) la portée du véhicule qu'ils ont en mains. Quand un camion se pointe derrière moi, presque toujours je me range sur le bord du trottoir, attends qu'il me dépasse et je reste derrière, ou je roule devant lui, en plein centre pour l'obliger à ralentir si la rue est trop étroite, mais je m'assure qu'il m'a vu. Je ne veux pas défendre les camions, loin de là, mais pour avoir vu plusieurs cyclistes se faufiler près des camions, plusieurs d'entre eux ne semblent pas anticiper qu'ils peuvent passer sous ses roues. Devant, derrière, mais JAMAIS sur les côtés, parce que c'est nous qui serons perdant si accident il y a.

    Mais le problème de fond demeure, certes, le nombre de véhicules sur l'île, et à l'heure des changements climatiques, cela devrait déjà être réglé.

  • Gilles Gagné - Abonné 29 août 2016 09 h 13

    Il faudra aussi revoir l'impunité des chauffeurs impliqués dans ces accidents tragiques, je pense entre autres à cet accident qui a coûté la vie de Mathilde Blais. On ne me fera pas croire que le chauffeur a tenu compte de toutes les responsabilités impliquant la conduite de son poids lourd, jusqu'à quel point avait-il l'intention de partager la chaussée? quelle chance a-t'il donné à la cyliste si seulement il y a pensé?

    • Maryse Veilleux - Abonnée 29 août 2016 15 h 13

      Vous avez raison. Il est déjà possible cependant de porter plainte au civil en vertu du Code criminel parce que la conduite dangereuse avec négligence (ex: si on vous fonce dessus) peut être associée judiciairement au même titre qu'une attaque armée.

      Par contre dans les cas où le camionneur est un salarié, il faudrait voir ce que prévoit la loi, puisqu'habituellement il s'agit d'un entrepreneur.

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 août 2016 17 h 32

      Jamais la Couronne n'a porté une accusation pour une meurtre effectué à l'aide d'un véhicule moteur, à moins que le conducteur ne fût ivre ou drogué.