Le poids du transport sur les îles de la Madeleine


C’est quand vient le temps de sortir de l’archipel que le caractère insulaire du territoire — et l’isolement qui vient avec — prend tout son sens, aucune route ne reliant directement les Îles aux villes et villages du continent.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir C’est quand vient le temps de sortir de l’archipel que le caractère insulaire du territoire — et l’isolement qui vient avec — prend tout son sens, aucune route ne reliant directement les Îles aux villes et villages du continent.

En plein coeur du golfe Saint-Laurent, à plus de 1000 kilomètres des grands centres urbains du Québec, les îles de la Madeleine semblent parfois coupées du monde. Elles sont pourtant desservies en transport. Mais entre le prix exorbitant des billets d’avion et du traversier, les vastes distances à parcourir et les caprices météorologiques, le caractère insulaire — si cher aux Madelinots — est, par moments, difficile à porter.

Stéphanie Arseneau Bussières a passé presque tous les étés de sa vie aux îles de la Madeleine. Il y a quelques années, sa famille et elle ont décidé d’y poser leurs valises pour de bon. De Madelinienne estivale, elle est devenue une insulaire quatre saisons. Cela aura duré dix ans. Depuis, ils partagent leur temps entre les dunes des Îles et les rues de Stockholm, en Suède. Depuis son départ, son budget de transport a fondu, la famille n’ayant qu’une voiture et se déplaçant surtout à vélo.

700$
Somme annuelle maximale prévue dans le Programme de réduction des tarifs aériens qui est remboursée aux résidants des collectivités éloignées qui disposent tout de même d’un accès maritime.

Source : Ministère des Transports du Québec


« Aux Îles, c’était possible, mais beaucoup plus difficile, se souvient l’enseignante. Les ménages ont souvent plusieurs véhicules, tout le monde se déplace comme ça, même ceux qui n’en ont pas ! Ici, “faire du pouce” est un vrai moyen de transport. En trois minutes, c’est presque certain que tu trouves quelqu’un pour t’embarquer. » En raison de la forte motorisation de la région, se rendre d’un village à l’autre n’est pas difficile. Il suffit de suivre la route. Même l’hiver, alors que le sable cède sa place à un épais tapis de neige, la plupart des secteurs demeurent faciles d’accès.

Options restreintes

C’est quand vient le temps de sortir de l’archipel que le caractère insulaire du territoire — et l’isolement qui vient avec — prend tout son sens, aucune route ne reliant directement les Îles aux villes et villages du continent. « Pour quitter les Îles, nous n’avons pas tellement de choix, note Jonathan Lapierre, maire des Îles-de-la-Madeleine depuis 2013. Ici, c’est soit le bateau, soit l’avion. » Deux modes de transport relativement coûteux qui demeurent, malgré les avancées technologiques, assujettis aux aléas de la météo. « Des avions qui ne décollent pas à cause du vent ou de la neige, ça arrive, laisse tomber l’homme politique. Avec le temps, on apprend à composer avec ce genre de choses. On devient plus prévoyants. »

5000
Nombre de déplacements effectués en transport collectif aux îles de la Madeleine en 2016. Depuis 2012, il a pratiquement doublé.

Source : Régie intermunicipale de transport Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine
 

Depuis quelques années, le conseil municipal demande toutefois à NAV CANADA, la société responsable de la gestion du trafic aérien, de revoir les types d’approches permis pour atterrir aux Îles. « Il existe des techniques et des instruments qui réduiraient de beaucoup l’impact des éléments météorologiques », explique Jonathan Lapierre. Les négociations étant en cours depuis déjà un moment, le maire a bon espoir de voir ces nouvelles normes mises en place à compter du printemps prochain.

« Aux Îles, on apprend à ne pas être pressé, lance en riant Yoanis Menge. Il ne faut pas partir la veille d’un rendez-vous, parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver. » Né d’une mère madelinienne, le photographe professionnel s’est installé aux Îles avec sa conjointe et leurs deux enfants il y a six ans. Avec le temps, explique-t-il, les résidants des Îles apprennent à moduler leurs horaires en fonction de celui-ci — toujours un peu imprécis — et des modes de transport. Ces derniers deviennent les éléments centraux autour desquels le reste gravite. Et quand ce n’est pas la météo, ajoute-t-il avec un léger soupir, ce sont les nombreux touristes qui, en prenant presque toutes les places à bord du traversier, empêchent les Madelinots de partir.

Budget transport

En raison de son travail, Yoanis Menge doit toutefois quitter l’archipel une bonne dizaine de fois chaque année. « Pour moi, ce ne sont pas les horaires qui sont un problème puisque, comme travailleur autonome, j’ai beaucoup de flexibilité. Mais à la longue, ça finit par coûter cher, très cher. » Le bateau est encore l’option la plus profitable, mais il faut être prêt à faire beaucoup de route une fois la « grande terre » rejointe puisque le traversier dépose ses passagers à Souris, sur la côte de l’Île-du-Prince-Édouard.

1372 km
Distance séparant, par la route, Montréal des îles de la Madeleine, un trajet qui passe par le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard.

Par la voie des airs, il est possible, en basse saison, de s’en sortir pour moins de 1000 $, ce qui est tout de même parfois le double de ce qu’il faut débourser pour s’envoler vers Paris en partance de Montréal au cours de la même période. Ce n’est toutefois rien comparé aux prix affichés durant la saison estivale, les billets aller-retour frôlant alors parfois les 1600 $.

Ces prix élevés s’expliquent notamment par le nombre restreint de compagnies aériennes qui desservent ces régions éloignées. Et vu les grandes distances à parcourir et la faible densité de population, les transporteurs sont presque obligés de multiplier les arrêts entre les différentes destinations pour remplir les avions. « Nous ne sommes pas beaucoup à offrir ces services, alors à chaque fois qu’on se pose quelque part, on doit payer en partie les infrastructures qui nous accueillent, explique Yani Gagnon, chef de la direction financière chez PasCan, le principal transporteur aérien aux Îles. C’est ce qui justifie nos prix élevés, nous n’avons pas les moyens d’être compétitifs. »
 

Le sommet sur le transport aérien régional annoncé par le gouvernement du Québec en juillet et qui devrait se tenir au printemps 2017 laisse toutefois entrevoir à la compagnie — et aux élus madelinots — de meilleurs jours pour la desserte aérienne des régions isolées.

« Je connais des gens qui n’ont tout simplement pas les moyens de quitter les îles de la Madeleine, ils sont prisonniers de l’archipel, affirme le photographe avec sérieux. À long terme, ça devient vraiment difficile parce qu’on a beau aimer les Îles, notre qualité de vie là-bas dépend un peu de notre capacité à pouvoir faire des sauts de temps en temps sur le continent. »

 

Transport collectif en développement

Aux Îles, rares sont ceux qui n’ont pas de voiture, la région étant l’une des plus motorisées au Québec. Malgré tout, depuis un peu plus de six ans, les Madelinots peuvent aussi compter sur un petit réseau de transport collectif pour assurer leurs déplacements locaux. Implanté en 2010, au moment de la création de la Régie intermunicipale de transport Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine (REGIM), le réseau des Îles tente, depuis, de se faire connaître des résidants. « C’est notre plus grand défi, lance Antoine Audet, directeur général de la REGIM depuis août 2013. L’utilisation du transport collectif est loin d’être ancrée dans les habitudes des gens, entre autres à cause du territoire. Mais on travaille là-dessus ! » Malgré les efforts de son équipe, ceux qui optent pour le transport collectif pour leurs déplacements quotidiens sont encore rares. « Le réseau sert surtout à ceux qui habitent aux extrémités de l’archipel et qui souhaitent rejoindre le centre, avance Stéphanie Arseneau Bussières qui, elle-même, préfère encore le vélo à l’autobus pour se déplacer aux Îles. C’est très difficile de se déplacer d’un village à l’autre. » « Le transport collectif, c’est un peu comme un mythe aux Îles, renchérit en riant Yoanis Menge. On sait qu’il existe, mais on ne l’a jamais vraiment vu. Je ne suis même pas certain de connaître quelqu’un qui l’a déjà pris. »

 

1 commentaire
  • Daniel Bérubé - Abonné 8 août 2016 10 h 43

    Chose certaine,

    pour la personne ayant choisi le style de vie "consommation", cet endroit sera un enfer... mais pour d'autres, ayant choisi un style de vie autre, ce peut être un paradis !