Une piétonnisation en marche

Les fameuses Boules roses, dans le tronçon piétonnier de la rue Sainte-Catherine, sont aujourd’hui devenues un véritable symbole montréalais.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les fameuses Boules roses, dans le tronçon piétonnier de la rue Sainte-Catherine, sont aujourd’hui devenues un véritable symbole montréalais.

Alors que les projets de piétonnisation se multiplient aux quatre coins de Montréal, la mère des rues piétonnes de la métropole, Sainte-Catherine Est, entame sa seconde décennie d’existence. L’heure est au bilan.

Depuis dix ans, les choses ont bien changé dans le Village. « Montréal a changé, lance en riant Denis Brossard, le président de la Société de développement commercial du quartier. Mais c’est vrai que le secteur s’est transformé. La piétonnisation nous a permis d’atteindre des objectifs que nous ne pensions pas pouvoir réussir autrement. »

Ce qui devait d’abord être un projet événementiel, mis sur pied en marge des Jeux gais qui se tenaient à Montréal en 2006, est rapidement devenu un élément phare du quartier. Des quelques jours de la première année, la fermeture de la rue à la circulation automobile a vite pris de l’ampleur, passant de six longues fins de semaine l’année suivante à un mois complet en 2008. Dix ans plus tard, l’artère commerciale est réservée aux piétons cinq mois par année, des premiers beaux jours de mai jusqu’aux dernières chaleurs de septembre.

22 millions
L’enveloppe budgétaire dont dispose le Programme de l’implantation des rues piétonnes et partagées jusqu’en 2025.

Source : Direction des transports de la Ville de Montréal

Les clés du succès de Sainte-Catherine sont multiples, estime Denis Brossard, qui s’implique dans le projet de piétonnisation depuis ses balbutiements. Mais la plus importante est sans doute le travail des commerçants en amont, ces derniers ayant décidé de s’organiser et d’entamer les démarches pour se regrouper en Société de développement commercial (SDC) quelques mois à peine avant le tout premier lancement. « Ce sont eux les véritables porteurs de ce changement, explique le copropriétaire du célèbre Cabaret Mado. Ils sont les piliers de cette transformation, à laquelle la communauté, d’abord LGBT, puis montréalaise, a répondu très favorablement. »

Résistance commerciale

L’argument commercial revient pourtant régulièrement pour miner la crédibilité des projets de rue piétonne. Congestion monstre, détours sans fin, espaces de stationnement insuffisants, sont souvent mis sur la table par les détracteurs de la piétonnisation. « Le pire, c’est quand on entend [qu’elle] nuit à la vitalité commerciale, qu’elle tue la rue à petit feu, dit Denis Brossard en riant. S’ils savaient ! Pour nous, c’est complètement le contraire. »

En ce sens, une étude réalisée en 2012 par le centre de recherche et d’éducation en transport de l’Université de Portland en Oregon révèle que les usagers des transports actifs — piétons et cyclistes — consomment autant que les citoyens en voiture. Plus encore, les résultats de ces travaux menés par l’équipe de la professeure de génie civil et environnemental Kelly Clifton soulignent que les consommateurs qui circulent à pied dans une rue finissent même par dépenser davantage.

10
Le nombre de jours qu’a duré la première piétonnisation de la rue Sainte-Catherine dans le Village en 2006.

Source : Société de développement commercial du Village

« La piétonnisation crée une affluence continue sur laquelle nous ne pouvions pas compter avant, explique Denis Brossard. Concrètement, ce que ça veut dire, c’est plus de monde dans la rue, pendant plus longtemps. Après, c’est quasi mathématique. » Selon lui, il est logique que quelqu’un qui vient passer cinq heures dans le quartier à flâner sur la voie consomme nécessairement davantage qu’un autre qui ne fait qu’y transiter.

Ainsi, alors que les artères commerciales montréalaises connaissent des temps difficiles depuis 2008, avec des taux de vacance rarement égalés, la rue Sainte-Catherine, avec ses 10 % d’inoccupation à peine atteints, s’en tire un peu mieux. « Ça demeure difficile, concède le président de la SDC. Le contexte économique est le même pour tout le monde. La classe moyenne étouffe, elle fait des choix, les commerces en paient le prix. Mais ce serait tellement pire si nous n’avions pas la saison piétonne. Pour certains commerçants, c’est elle qui fait la différence entre passer à travers l’hiver ou mettre la clé sous la porte. »

Effet d’entraînement

Le cas du Village est toutefois difficile à reproduire ailleurs dans la ville, soutient la conseillère en aménagement Marie-Hélène Armand. De fait, plus d’une décennie après sa mise en forme, le projet demeure unique à Montréal, aucun autre ne pouvant se targuer d’être aussi long, tant dans le temps que dans l’espace. Chargée de la coordination du Programme d’implantation des rues piétonnes et partagées depuis les débuts en 2014, la jeune urbaniste de formation s’intéresse depuis un bon moment au potentiel piéton des rues de la métropole. « On remarque clairement une tendance, explique-t-elle avec un enthousiasme évident. Et ça vient des gens, ce sont les Montréalais qui en veulent une près de chez eux. »

Selon elle, il est toutefois devenu difficile de fermer complètement une rue à la circulation automobile. « On parle plus de tronçon ou de partage de la chaussée. Sainte-Catherine est un cas à part, un projet étalon si on veut. »

145 000
Le nombre de petites boules roses qui forment le plafond coloré suspendu au-dessus de la portion piétonnisée de la rue Sainte-Catherine Est.

Source : Société de développement commercial du Village

« Piétonniser, c’est accepter de faire des mécontents, renchérit Denis Brossard. C’est bousculer les habitudes. Après, rien ne nous oblige à tous le faire à la même échelle. »

Depuis l’an dernier, la Direction des transports de la Ville invite les arrondissements à lui soumettre leurs idées de piétonnisation. C’est l’équipe derrière le Programme qui décide ensuite quels projets pourront voir le jour.

« Les quartiers sont très enthousiastes, affirme Marie-Hélène Armand. Deux ans à peine et nous sommes déjà obligés d’en refuser. En règle générale, nous les renvoyons à la table à dessin avec des suggestions, leur proposant de revenir avec un plan bonifié l’année suivante. » Seule réelle condition pour participer ? Les arrondissements doivent s’engager à créer un projet qui, au bout de trois ans, pourra durer dans le temps.

Photo: Direction des transports de la Ville de Montréal La rue de Dijon, dans Montréal-Nord, a été transformée en place publique cet été.

Déjà, cinq espaces ont été réaménagés en 2015 et cinq autres doivent prendre forme au cours de la présente saison estivale. D’ici 2025, une cinquantaine d’espaces piétons de tout acabit devraient prendre racine aux quatre coins de la métropole.

Projet porteur

À en croire Denis Brossard, la piétonnisation n’a que peu de défauts. Le seul piège à éviter est peut-être celui de tomber dans la facilité. « Il ne faut pas avoir peur de se réinventer, insiste-t-il. Certains objectifs des débuts ne tiennent parfois plus la route quelques années plus tard, il ne faut pas hésiter à les remettre en question et à s’en fixer de nouveau. »

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L'oeuvre «La plongée» de Michelle Furlong, située devant le Cabaret Mado à l'angle des rues Sainte-Catherine Est et Wolfe

C’est d’ailleurs ce qui a mené, en 2011, à la création d’Aires libres, cette manifestation culturelle haute en couleur qui prend racine, durant la longue saison estivale du Village, tout le long du parcours piéton.

Installées dès la première édition, les fameuses Boules roses sont aujourd’hui devenues un véritable symbole montréalais qui dépasse largement les frontières du centre-ville. « Nous voulions créer un marqueur visuel fort, qui irait de pair avec le message qu’envoie la piétonnisation », souligne Claude Cormier, l’artiste derrière ce couvert caractéristique. Toile de fond du kilomètre piétonnier, les Boules roses sont d’ailleurs la seule installation artistique récurrente d’Aires libres.

« Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que la piétonnisation n’est pas une fin en soi, renchérit Denis Brossard. C’est un outil, un peu comme une programmation culturelle ou l’ajout d’oeuvres d’art public dans l’espace. C’est quelque chose qui nous permet d’avoir une mainmise sur le territoire, d’embellir notre environnement, et qui, si elle est bien faite, peut s’inscrire dans beaucoup plus grand. »

Au-delà de Montréal

La métropole n’est pas la seule à vivre un virage piéton depuis quelques années. Un peu partout au Québec, des projets de plus ou moins grande envergure émergent. Des piétonnisations événementielles dans la capitale aux rues ouvertes au jeu à Beloeil, les clins d’oeil piétons se multiplient. À noter qu’il ne s’agit pas toujours de fermeture des rues à la circulation automobile, mais on observe tout de même une forte tendance à redonner aux marcheurs la place qui leur revient dans la ville et, surtout, dans la rue.
1 commentaire
  • Leonardo Sa - Inscrit 4 juillet 2016 09 h 29

    10 % d’inoccupation où?

    Je trouve ce chiffre de 10 % d’inoccupation invraisemblable. Quel tronçon de la rue Sainte-Catherine affiche ce taux ? Ce n'est pas au Village, c'est certain. Il y a en effet beaucoup de monde sur la rue, mais très peu de commerces à part les restos et les bars. On est loin d'avoir la diversité de l'av. du Mont-Royal, par exemple. Cela dit, j'adore la piétonisation et je fréquente les restos sur la rue Sainte-Catherine est, mais à plusieurs endroits le paysage demeure dépriment en raison des commerces fermés. Je ne crois pas que la fermeture des commerces soit due à la piétonnisation. Or, j'invite la journaliste à faire un bilan un peu plus critique, peut-être regarder le travail des SDCs ? Découvrir pourquoi des commerces ont fermé en interviewant les anciens commerçants de la rue ?