Quel avenir pour les terres agricoles de Québec?

Les terres agricoles des Sœurs de la Charité ont été vendues au Groupe Dallaire. Elles auraient pu devenir le cœur nourricier de la ville.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les terres agricoles des Sœurs de la Charité ont été vendues au Groupe Dallaire. Elles auraient pu devenir le cœur nourricier de la ville.

L'actualité des dernières semaines confirme que l’agglomération de Québec prévoit urbaniser des centaines d’hectares de terres agricoles d’ici deux ans. C’est inscrit dans son projet de Schéma d’aménagement qui faisait récemment l’objet de consultations publiques. Le bloc de terres visé, l’équivalent de 900 terrains de soccer, est principalement situé dans l’arrondissement de Beauport. L’urbanisation est-elle le seul avenir possible pour ces terres ?

Depuis des siècles, nous urbanisons les terres qui jadis nourrissaient. C’est plus facile ainsi : les terres agricoles sont défrichées, nivelées, souvent drainées, et elles coûtent généralement moins cher que les terrains au centre-ville. Ensuite, c’est « business as usual » : des tuyaux, de l’asphalte, des poteaux, des maisons, etc. Après tout, il faut bien saisir sa part de la demande résidentielle, non ? Eh bien non, justement, avec les connaissances et les enjeux actuels, on ne peut plus se permettre de faire les choses comme avant. L’étalement urbain doit être la dernière option. Nous pouvons croître sans nous étaler. Prioriser la consolidation des milieux existants, en particulier ceux situés à proximité des transports en commun, tout en renforçant la vocation nourricière du territoire.

Les terres vraiment cultivables sont rares au Québec. Environ 2 % du territoire. À titre de comparaison, en France, c’est plus de 50 % du territoire qui est cultivé. Et pour cause, il faut bien se nourrir, et la bouffe ne pousse pas dans l’épicerie. Cette dernière serait d’ailleurs vide en quelques jours en cas de crise majeure. Or, la population mondiale est de plus en plus nombreuse et, malheureusement, les terres fertiles, elles, continuent d’être avalées par une urbanisation débridée partout sur la planète. Rien pour atténuer l’effet des changements climatiques ou améliorer la sécurité alimentaire.

Terres des Soeurs de la Charité

Une terre agricole n’est pas une réserve pour l’urbanisation, c’est un patrimoine culturel et naturel qui nous rend de nombreux services économiques, écologiques et sociaux, surtout lorsqu’elle est cultivée selon des méthodes agroécologiques et qu’elle est ancrée dans les besoins d’une collectivité. Tout comme il convient de protéger les sources d’eau potable, nous avons la responsabilité de protéger nos sources d’alimentation de proximité.

Pour simplifier les choses un peu, prenons uniquement le cas des terres des Soeurs de la Charité de Québec, récemment acquises par le Groupe Dallaire par l’entremise de la fondation Terres d’espérance. Le site constitue un espace ouvert agricole de plus de 200 hectares jouant un rôle important dans l’organisation spatiale et le paysage de la Ville de Québec. Il offre une vue panoramique exceptionnelle sur le fleuve Saint-Laurent, la rive sud et l’île d’Orléans. Il s’agit d’une des plus anciennes concessions de la Nouvelle-France. Le sol y est de très bonne qualité (classes 2 et 3) et propice à l’agriculture maraîchère. Mais que peut-on faire pour mettre en valeur ces terres? me direz-vous.

Rares sont les grandes villes qui ont la chance, en 2016, d’avoir en leur sein de vastes terres agricoles d’une grande qualité. Face à cette incroyable occasion, il faut voir plus loin que de nouveaux lotissements résidentiels. Il faut imaginer collectivement une vision rassembleuse pour que cet espace ouvert devienne un immense parc agricole et récréatif, accessible à tous, qui fera rêver les villes du monde dans 100 ans et plus encore.

Ferme urbaine

À vocation d’abord nourricière, cet espace ouvert au public pourrait comprendre un incubateur d’entreprises agriurbaines, une ferme maraîchère bio-intensive et un verger diversifié destinés à nourrir des milliers de familles et à approvisionner les banques alimentaires, des parcelles de culture en location pour les citoyens désirant cultiver eux-mêmes leurs aliments, des prairies mellifères pour enrichir le paysage et créer des habitats pour les pollinisateurs, des sentiers pédestres et cyclables pour permettre à la population de bénéficier pleinement de cet espace tout en faisant de l’activité physique, des espaces pour accueillir des foires artistiques, gourmandes ou agricoles, des activités de recherche et d’enseignement, des camps de jour, des classes nature et j’en passe !

Vous croyez que tout cela est utopique ? Loin de là. Des projets similaires existent au Québec et ailleurs. Prenez par exemple la Ferme Heritage Miner à Granby, la Ferme Moore soutenue par la Ville de Gatineau, la Ferme Solidar des Soeurs du Bon Conseil à Saguenay, l’Éco-territoire en devenir à Longueuil ou encore l’Intervale à Burlington au Vermont. Tous ces projets renforcent à leur manière les liens entre les mangeurs et les agriculteurs, entre le développement urbain et l’agriculture de proximité. Aucun de ces projets, toutefois, ne dispose d’un potentiel aussi important que les terres des Soeurs de la Charité de Québec. Allons-nous saisir cette occasion ?

Un projet d’aménagement participatif

Nombreux sont les citoyens qui aiment leur ville et qui souhaitent aussi la rendre plus attrayante, plus durable et plus résiliente. Nous sommes en droit d’espérer participer à définir l’avenir de cet immense domaine dont la mission fondamentale est de nourrir la population. Pourquoi ne pas en faire un vaste projet d’aménagement participatif ? Oui, un tel projet exigera plusieurs années de travail et un montage financier créatif. Ce que ça rapportera, en termes de services écologiques, d’éducation, d’occasions d’entrepreneuriat, de qualité de vie et d’attractivité pour notre cité est toutefois inestimable. Sur la base d’une volonté politique clairement exprimée, la mobilisation citoyenne et l’expertise suivront pour faire de ce projet un grand succès collectif. Et les enfants de nos enfants nous remercieront d’avoir su conserver un grand coeur vert et nourricier dans notre capitale.

À voir en vidéo