Le cheval de la discorde

Depuis 32 ans, Raymond, photographié avec Anastasia, arpente les rues de Montréal en calèche.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Depuis 32 ans, Raymond, photographié avec Anastasia, arpente les rues de Montréal en calèche.

Le moratoire d’un an sur les calèches annoncé par le maire Coderre mercredi dernier a eu l’effet d’une bombe dans le petit milieu équin montréalais. Saluée par les uns, décriée par les autres, cette décision politique remet en question la place du cheval en ville. Mise en perspective.

Raymond est un vieux de la vieille. Depuis 32 ans, il arpente les rues de Montréal, bride en main, racontant la ville au son du cliquetis des sabots de son cheval. « J’ai fait ça toute ma vie, confie l’homme de 58 ans en posant la main sur la croupe d’Anastasia, sa jument noire. Ça fait un an que je travaille avec elle tous les jours. » Né à Saint-Jovite, le cocher a grandi avec les chevaux. C’est donc tout naturellement qu’il s’est tourné vers eux lorsqu’il a quitté son patelin pour la grande ville.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Depuis 32 ans, Raymond, photographié avec Anastasia, arpente les rues de Montréal en calèche.

Tous les jours, depuis plus de trente ans, Raymond passe par Griffintown où il récupère son attelage dans l’une des écuries du Sud-Ouest, vestiges d’une autre époque. Il se rend ensuite dans le Vieux-Montréal où il enchaîne les balades, trottinant dans les rues étroites de la vieille ville. Tous les jours, jusqu’à mardi. « Qu’est-ce que je suis censé faire ? demande-t-il, visiblement ébranlé. À mon âge, personne ne va m’embaucher. Et les chevaux, c’est toute ma vie… »

Pour la plupart des cochers, le moratoire décrété par l’administration municipale, à quelques jours seulement du début de la haute saison, est un drame qu’ils n’avaient pas pu prévoir. Et pour certains, l’été, qui leur permet normalement d’engranger un peu d’argent pour les mois plus difficiles, sera bien maigre cette année. Au mieux, ils pourront récupérer les 120 $ qu’ils avaient déboursés pour obtenir leur permis de cocher.

Drames humains

L’écrivaine Marie Hélène Poitras — à qui l’on doit notamment Griffintown, un western moderne publié en 2012 — connaît bien le monde des calèches. Amoureuse des chevaux, elle a travaillé aux côtés des cochers pendant deux ans à sa sortie de l’université. « Il y a beaucoup de rumeurs qui circulent sur cette industrie, laisse tomber l’écrivaine et cavalière. On entend parler de règles qui sont contournées, des accidents, des chevaux qui se font maltraiter… Il ne faut pas croire tout ce qui se dit ! »

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Depuis décembre 2011, c’est le nombre de permis d’exploitant de véhicules hippomobiles pour l’ensemble de la ville de Montréal. Avant cette date, on comptait 35 permis.

Source: Arrondissement de Ville-Marie

Rien n’est parfait, concède toutefois la jeune femme. « Ce n’est pas pour rien que j’ai campé mon roman dans une sorte de Far West urbain. Par contre, c’est faux de dire que les cochers n’accordent pas d’importance aux animaux avec qui ils travaillent. Travailler avec les chevaux, ça se fait dans un respect mutuel. C’est un échange. » Dans quelques cas, raconte celle qui a gardé des liens avec l’industrie au fil des ans, cette relation aurait même permis à certains cochers de se refaire une vie. « Il y en a qui sont d’anciens itinérants qui, grâce à leur travail de cocher, ont réussi à se replacer. »

Pour les propriétaires, le moratoire d’un an — qui devrait mener, au printemps 2017, à l’adoption d’une nouvelle « politique du cheval » — implique la perte du droit acquis qui leur permet d’avoir plus que les deux permis prescrits par le règlement municipal. Reste également à savoir ce qui arrivera aux chevaux qui, eux aussi, se retrouveront sans travail. En ce sens, la Ville de Montréal, en partenariat avec la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux, a indiqué qu’elle aiderait les propriétaires à replacer leurs bêtes dans des refuges.

Conduite exigeante

Depuis ses débuts comme cocher, Raymond a vu le Vieux-Montréal se transformer. « Les rues n’ont jamais été aussi achalandées, lance-t-il. Quand j’ai commencé, il y avait quelques voitures, mais pas tant que ça. Aujourd’hui, il y a du trafic, de la construction, des camions et des piétons comme jamais. » Selon lui, conduire une calèche n’a jamais été aussi exigeant. « Et ce n’est pas parce que c’est plus physique qu’avant. C’est pour la tête que ça s’est complexifié. »

 

Et qui dit plus difficile pour les cochers, dit aussi plus difficile pour les animaux qui les accompagnent. Au cours des dernières années, les accidents semblent s’être multipliés, une réalité amplifiée par les médias et les réseaux sociaux. « Des accidents, il y en a toujours eu, affirme Raymond sans détour. On travaille avec des êtres vivants dans un environnement qui bouge tout le temps. Par contre, ce n’est pas vrai qu’il y en a au quotidien. »

Régulièrement pointé du doigt pour son laisser-aller des dernières années, l’arrondissement de Ville-Marie, responsable de cet épineux dossier, a resserré l’encadrement de l’industrie. Ainsi, les chevaux qui circulent dans le dédale des rues du Vieux-Montréal sont, depuis 2013, suivis par une équipe de vétérinaires. Des inspections des calèches sont également prévues deux fois par mois pour s’assurer que l’équipement est adéquat et sécuritaire. Ces mesures semblent toutefois avoir eu peu de prise sur le terrain, observe-t-on à l’arrondissement. « Le moratoire est devenu impératif […] pour qu’une réforme en profondeur du fonctionnement de cette industrie ait lieu », indique Anik de Repentigny, chargée de communication pour Ville-Marie.

Mutations urbaines

Berceau du passé équin montréalais, le Sud-Ouest connaît depuis quelques années un boom immobilier sans précédent. Les anciens bâtiments industriels cèdent leur place à d’imposantes tours d’habitation modernes. Ces transformations urbaines ont un impact majeur sur les infrastructures qui abritent les chevaux lorsque ceux-ci ne sont pas dans les rues. Le nombre d’écuries périclite et les espaces disponibles pour laisser les chevaux paître disparaissent à toute vitesse.

Pressions à venir

Les propriétaires de chevaux et les cochers ne comptent pas rendre les armes facilement. Dès mardi, une manifestation est prévue devant l’hôtel de ville pour exiger la suspension du moratoire. En parallèle, un regroupement de propriétaires compte déposer une injonction contre le décret municipal.

Pour pallier cela, des groupes citoyens se forment pour que ce pan de notre histoire soit préservé. C’est le cas, notamment, de la Fondation du Horse Palace de Griffintown qui milite depuis 2009 pour que la plus vieille écurie montréalaise soit restaurée et pour que les chevaux reprennent la place qui leur revient en ville. « On a eu tendance à l’oublier avec les années, mais les chevaux ont eu une grande importance dans le développement de la ville, assure Jonathan Cha, l’un des membres du conseil d’administration de la Fondation. À la base, ce sont eux qui ont permis l’industrialisation et l’urbanisation de Montréal. »

Plus encore, renchérit sa collègue Juliette Patterson, on observe depuis quelques années un retour de balancier. « Après avoir été longtemps mise de côté, la nature fait tranquillement son retour en ville, précise l’architecte paysagiste. On recommence à parler de biodiversité en milieu urbain. Les chevaux peuvent très certainement y participer. »


S’inspirer d’ailleurs

Trois-Pistoles Depuis le début de l’été 2015, les chevaux font un retour dans la petite ville du Bas-Saint-Laurent où ils participent à la collecte des matières recyclables.

Québec Adopté en 1980, le règlement sur les véhicules hippomobiles a été révisé en 2012. Depuis, des normes beaucoup plus strictes sont en vigueur dans la capitale, dont une formation obligatoire et des inspections régulières.

Toronto Bien que la pratique n’y soit pas explicitement prohibée, une annexe du règlement municipal interdit les calèches sur le territoire de la ville depuis 1998.

New York Le maire Bill de Blasio a été élu en 2014 en promettant qu’il ferait disparaître les calèches de Central Park. Deux ans plus tard, le débat fait rage, mais sur le terrain, des balades sont toujours offertes aux touristes.
3 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 24 mai 2016 05 h 06

    La solution? Un UBER chevalin!

    Je propose qu'UBER, le champion de la discorde, se porte à la rescousse du petit milieu équin montréalais.

    Doit bien y avoir une piastre à faire...

  • Francois Cossette - Inscrit 24 mai 2016 11 h 22

    Encore !!!!!

    Encore coderre avec ses gros sabots ...

    Est-ce qu'on peut laisser les gens vivrent un peu dans ce pays de reglements et de taxes.
    On comprends qu'il peut y avoir des mouvements qui trouvent que les gouvernements prennent trop de place parce que c'est le cas.

    Et le pire, c'est que, lorsque c'est le temps de mettre ses culottes pour le bien commun, les gouvernement s'effoirent comme des limaces, c'est le cas du plq dans le cas du projet energie est.

  • Jacques Deschesnes - Inscrit 25 mai 2016 08 h 04

    Pourquoi maintenant

    La seule question que je me pose est pourquoi avoir attendu au début de la saison des calèches pour instaurer un moratoire ?

    Ne pouvait-on pas faire ça cet hiver ?