Imaginer de nouveaux rapports de voisinage

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Photo: iStock

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Alors que, partout dans le monde, les villes se densifient, le temps est venu de créer de nouveaux espaces à occuper en ville. L’occupation des toits ainsi que la réalisation d’écoquartiers font partie de cette nouvelle tendance, qui oblige dans un même élan à repenser les rapports de voisinage.

Selon la définition du romancier Georges Perec, un écoquartier « est une portion de ville dans laquelle on se déplace à pied ou, pour dire la même chose sous la forme d’une lapalissade, une partie de la ville dans laquelle on n’a pas besoin de se rendre, puisqu’on y est ».

Un village, un quartier qui pourraient vivre en autarcie ou presque, et qui seraient notamment énergétiquement autosuffisants.

« Créer un écoquartier, c’est créer un morceau de ville, explique Pierre Boyer-Mercier, professeur agrégé à la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal. Un morceau de ville multipolaire, qui intègre les dimensions sociales, culturelles, économiques et écologiques. Qui soit habitable, qui favorise l’implantation d’entreprises et d’activités, au sein duquel on se sent en sécurité, notamment parce que le piéton y est prioritaire, qui encourage la mixité sociale et les pratiques écoresponsables. Un lieu qui soit propice pour les jeunes familles afin que celles-ci préfèrent rester en ville plutôt que d’aller s’installer en banlieue, avec tous les impacts négatifs que cela peut avoir, notamment en matière d’environnement. »

M. Boyer-Mercier revient d’un voyage d’études aux Pays-Bas où il a été fasciné par le modèle du woonerf. En néerlandais, le terme signifie « cour résidentielle ». Il s’agit en fait d’un aménagement de la rue qui permet à la fonction habitat de prendre le dessus sur la circulation. L’automobile n’y est pas bannie, mais la priorité est donnée au piéton et l’aménagement est propice à la tenue de diverses activités.

« Il n’y a pas par exemple de démarcation entre le trottoir et la rue de telle sorte que les enfants peuvent jouer sur tout l’espace, indique l’universitaire. Les voitures ne dépassent pas les 20 kilomètres à l’heure. Il s’agit d’un espace intermédiaire entre la maison, l’appartement, l’intime, et la rue, l’espace public. C’est un modèle que l’on pourrait très bien transposer à Montréal dans nos ruelles, ajoute-t-il. Si les sorties de secours devenaient les entrées principales de nos résidences, nos ruelles pourraient très bien tenir ce rôle d’espace intermédiaire. »

Des espaces intermédiaires qui obligent à repenser les rapports de voisinage. Parce que, par nature, les écoquartiers sont denses — au moins 100 habitants par hectare —, parce qu’ils favorisent les transports actifs et en commun, parce que la nature y est présente, des parcs, des squares, des bancs, etc., parce que le dépanneur, l’école, les lieux de loisir sont à distance pédestre, les gens recommencent naturellement à se parler et à s’entraider.

« On sort du rapport binaire avec d’un côté le chez-soi, de l’autre la rue, explique M. Boyer-Mercier. Dans cet entre-deux, il y a de nouvelles échelles de voisinage qui se créent. Ce sont des espaces communs, des endroits de partage, les enfants évoluent en toute sécurité. Les occupants font en sorte que l’espace reste beau et propre, que ce soit un lieu de vie agréable. »

Autre lieu de plus en plus occupé en ces temps de densification urbaine : le toit.

« Ce n’est pas si nouveau que ça, d’ailleurs, tient à souligner Alena Prochazka, chercheuse à l’Observatoire Ivanhoé Cambridge du développement urbain et immobilier de l’Université de Montréal. Déjàau tournant du XXe siècle, dans la lignée du mouvement hygiéniste, il y avait cette volonté d’accéder au soleil. Bains de soleil, exercices, cures, les toits-terrasses étaient devenus des lieux favorisant la santé. Le Corbusier a beaucoup utilisé les toits habités. Et durant la Seconde Guerre mondiale, à Paris, on y cultivait de la nourriture. »

Tout comme aujourd’hui, c’est une de ses principales fonctions, d’ailleurs. À Montréal, les Fermes Lufa ont installé des serres sur le toit d’un immeuble pour y produire des tomates, concombres, aubergines et autres légumes. Le pensionnat du Saint-Nom-de-Marie a également mis sur pied un projet de toit-jardin biologique.

« Ces surfaces ensoleillées sont propices à l’agriculture urbaine, affirme Mme Prochazka. Elles sont également battues par le vent, la pluie, la neige, il y a matière à collecter ces ressources et à les transformer en énergie et services de manière à les convertir de nuisances en opportunités. Il y a des villes dans le monde qui se sont dotées de programmes ambitieux, je pense notamment à Paris pour ce qui est de la végétalisation et de l’installation de capteurs photovoltaïques. L’Allemagne est également très avancée. Ici, à Montréal, le mouvement est lancé et nous avons notamment l’appui de la Ville. Mais le verdissement et l’usage multifonctionnel des toits posent aujourd’hui encore un problème normatif au niveau de la Régie du bâtiment. »

Transformer les îlots de chaleur que sont ces étendues de gravier en îlots de fraîcheur en les verdissant serait pourtant un véritable atout pour la ville, croit la chercheuse, qui voit de très grandes opportunités, notamment du côté des hectares de toits industriels, des centres d’achat, etc. Selon elle, le mouvement deviendra inéluctable au fur et à mesure que la ville va se densifier.

« Lorsque l’on survole New York, par exemple, on se rend compte à quel point les toits sont utilisés, note-t-elle. Plus une ville est dense, moins il y a d’espace disponible, plus on va chercher cette cinquième façade que constitue le toit. À Montréal, il faut que les urbanistes, les architectes, les législateurs et autres décideurs contribuent de concert à développer véritablement ce nouveau territoire, qui occupe plus d’un tiers de la surface de nos villes. »

Un nouveau territoire synonyme de meilleure gestion énergétique, mais également de plaisir. Celui par exemple d’y partager un barbecue entre amis, entre voisins.

« Parce que c’est ça l’idée aussi, conclut Alena Prochazka. Le toit doit être un lieu de loisir et de rencontres. Il faudra inventer une manière de partager cet espace, pas seulement de le privatiser. C’est un territoire qui pourrait être accessible à tous. »