Le choc des titans

Des chauffeurs d’Uber protestant devant la Commission du taxi de New York, où l’on veut régulariser le service.
Photo: Seth Wenig Associated Press Des chauffeurs d’Uber protestant devant la Commission du taxi de New York, où l’on veut régulariser le service.
Adulée par les uns, décriée par les autres, l’arrivée du géant californien Uber force les gouvernements à repenser leur façon d’envisager le transport de personnes sur leur territoire. Or, si le service de « covoiturage urbain » réussit à s’imposer aux quatre coins de la planète, certaines villes lui ont plutôt montré la porte. Tour d’horizon en quête d’inspiration.
 

Qu’il soit légalisé à Londres, banni à Berlin ou réglementé à Chicago, Uber ébranle les industries du taxi partout dans le monde, les repoussant jusque dans leurs derniers retranchements. Et s’il est clair que les problèmes du taxi ne datent ni d’hier ni d’Uber, il n’en demeure pas moins que l’arrivée du géant californien force bien souvent la remise en question d’un système hautement réglementé vieillissant.


« C’est un choc des titans, lance tout de go Jacques Nantel, professeur au Département de marketing de HEC Montréal. On assiste à un puissant choc de valeurs entre deux modèles de revenu différents, deux conceptions économiques à l’opposé. D’un côté, nous avons une industrie historiquement très réglementée et, de l’autre, une entreprise émergente qui est une des illustrations les plus éloquentes d’une économie de marché pure et parfaite. Ça ne pouvait qu’être brutal ! »

Le vrai problème, selon lui, est que personne n’a été en mesure de faire preuve de clairvoyance et de pressentir ce profond changement de paradigmes, et ce, même si, à Montréal, le controversé service a fait son apparition près de quatre ans après son implantation à San Francisco. « Partout, les gouvernements ont été incapables d’anticiper l’arrivée de ces nouveaux modèles, note le spécialiste. Personne n’a été en mesure de le faire. C’est la même chose avec le commerce électronique — de plus en plus populaire — ou Netflix. Encore aujourd’hui, beaucoup sont complètement tétanisés. Ils commencent tout juste à prendre conscience de l’ampleur de la problématique. »

Entre réglementation et prohibition

Devant les avances répétées d’Uber, de nombreuses villes ont choisi d’assouplir leur cadre réglementaire ou, encore, de créer une taxe compensatoire pour faire taire les doléances d’une industrie du taxi en mal d’amour. C’est ainsi le cas en Australie, qui est l’un des premiers pays à avoir procédé à une libéralisation des activités de transport permises sur son territoire. Plus près du Québec, Edmonton est devenue, à la mi-janvier, la première ville canadienne à faire le saut et à encadrer officiellement le service de transport. La capitale albertaine a ainsi emboîté le pas à plus de 370 villes dans le monde. Au Canada, Toronto, Ottawa et Waterloo ont aussi annoncé leur intention de réformer leur réglementation.

Rares sont toutefois les juridictions qui ont cédé sans résistance devant Uber, bon nombre d’entre elles ayant d’abord livré une bataille acharnée au géant californien dans l’espoir de mettre un frein à ses activités. De Portland à Bangkok, en passant par Londres, Paris et Bruxelles — pour ne nommer que celles-là —, l’entreprise américaine cumule les jugements « d’opérations illégales », de « pratiques trompeuses » et de « violation des réglementations existantes ». Pourtant, malgré ces aléas juridiques, Uber arrive généralement à s’en sortir en adaptant ses services ou en en faisant disparaître un au profit d’un autre.

Ombres au tableau

Des ombres persistent tout de même au tableau quasi parfait de l’entreprise. Parmi celles-ci notons son incapacité à percer les marchés allemand, japonais, brésilien, chinois, sud-coréen et même, dans une certaine mesure, canadien… Difficile toutefois de comprendre pourquoi le transfert des taxis vers ce nouveau transporteur s’y fait plus difficilement qu’ailleurs.

Officiellement, Uber ne s’avoue cependant jamais vaincu, les retraits des services étant toujours présentés comme temporaires. Parmi les hypothèses, notons le fait que le taux d’emploi est souvent plus élevé, ce qui limite le nombre de potentiels « chauffeurs partenaires », que les permis de taxis se vendent parfois à un prix concurrentiel, que le ratio taxi-habitant est très élevé, qu’une application mobile permet depuis déjà un moment de commander une voiture ou qu’il est possible de payer par carte. Le poids des syndicats et des lobbys qui militent pour l’industrie du taxi pèse aussi parfois très lourd dans la balance.

Pour le professeur Jacques Nantel, cet effet corporatiste ne suffira toutefois pas à rayer complètement Uber de la carte s’il n’est pas accompagné d’une qualité de service hautement supérieure à ce que l’entreprise américaine est capable d’offrir. Tout au plus ralentira-t-il son implantation.

Mi-chemin québécois

À l’heure actuelle, le Québec se situe quelque part entre les deux, à mi-chemin entre la prise de bec judiciaire et la réglementation gouvernementale. Entamée à l’aube du mois de février par une partie de l’industrie du taxi, la bataille juridique ne fait que commencer. Selon Youri Chassin, de l’Institut économique de Montréal (IEDM), ces procédures sont cependant perdues d’avance, Uber ayant déjà prouvé à de nombreuses reprises qu’il a les reins suffisamment solides pour amorcer à peu près n’importe quel choc. « C’est un peu comme si l’industrie du taxi ne comprenait pas où est le débat, lance l’économiste avec aplomb. Ce ne sont pas des outils juridiques qui vont leur permettre de renverser la situation. C’est un jeu de perception, d’appréciation de la part des consommateurs, et amener ce dossier devant les tribunaux ne va certainement pas les aider à s’attirer la faveur du public. Car même si Uber était reconnu comme étant illégal, il a gagné la bataille de la légitimité à partir du moment où la population l’a adopté. »

À son sens, l’industrie gagnerait à travailler de pair avec le gouvernement pour trouver une solution qui atteindrait le point d’équilibre entre une réglementation vieillissante et un libre marché sans foi ni loi. C’est d’ailleurs dans cette voie que le nouveau ministre des Transports, Jacques Daoust, semble vouloir aller. Ce dernier a récemment pris l’engagement de tenir une commission parlementaire afin de mettre sur pied, à terme, un cadre réglementaire « équitable ». Il va sans dire que ce changement de ton a été accueilli très favorablement par la section québécoise d’Uber, qui voit là un signe d’« ouverture encourageante ».

Du côté de l’industrie du taxi elle-même, ce virage idéologique, qui détonne avec le discours que tenait l’ancien ministre Robert Poëti, est perçu comme un désaveu de la part du gouvernement, et ce, même si cette nouvelle réglementation peut s’accompagner d’un système d’indemnisation.

« L’important est de rendre à l’industrie du taxi ce qui lui revient, soutient Jacques Nantel. De compenser des gens qui ont, bien souvent, mis toutes leurs économies dans un permis, une voiture, tout en tenant compte de ces nouvelles réalités qui s’imposent. » Plus encore, selon Youri Chassin de l’IEDM, « le gouvernement doit garder en tête, qu’au-delà des pressions d’Uber et de l’industrie du taxi, c’est aux citoyens qu’il est redevable et que, dans bien des cas, ces derniers veulent tout simplement avoir le choix ».

Abécédaire d’Uber

Uber (ou UberTaxi) : Ce service fait appel à des chauffeurs de taxi professionnels qui sont aussi membres d’Uber. Au Québec, bien que cette pratique existe, elle est considérée comme étant illégale par le Bureau du taxi de Montréal. De lourdes amendes attendent d’ailleurs les chauffeurs qui se font prendre.

UberX (appelé UberPop en Europe) : Ce service, offert au Québec depuis octobre 2014, permet à quiconque le souhaite de devenir un « partenaire chauffeur » et de transporter des clients à bord de leur voiture personnelle. C’est essentiellement contre ce service que les chauffeurs de taxi s’insurgent.

UberPool : Dernier né du géant californien, ce service permet à plusieurs usagers de partager une même course à l’aide de l’application mobile. D’abord lancé à San Francisco, celui-ci est maintenant disponible dans plus de 15 villes, dont Toronto.

Uber offre également deux autres services (UberXL et Uber Select) qui offrent des véhicules plus grands ou plus luxueux à un tarif un peu plus élevé.
300 000
C’est environ le nombre de requêtes Uber qui sont faites chaque mois à Montréal.

Source : Uber Canada
60
C’est environ le nombre de pays où le géant californien opère actuellement.

Source : Uber
50 milliards $US
C’est ce que vaudrait l’entreprise californienne en bourse.

Source : «Wall Street Journal»
Dernière heure — Les chauffeurs tchèques manifestent

Prague — Des centaines de chauffeurs de taxis tchèques ont bloqué lundi une grande artère au cœur de Prague pour réclamer des salaires plus élevés et dénoncer des services alternatifs comme Uber.

La manifestation a démarré lundi matin quand les chauffeurs ont bloqué deux des trois voies, dans les deux directions, d’une grande artère près de la gare centrale de Prague, provoquant des bouchons importants.

Cette manifestation a été organisée après l’effondrement, à la fin de l’an dernier, des pourparlers entre les autorités municipales et une compagnie qui représente les chauffeurs.
Les chauffeurs prétendent qu’Uber et d’autres services similaires sont illégaux puisqu’ils ne sont pas soumis aux mêmes règles que les taxis traditionnels. Ils exigent aussi de pouvoir exiger plus que le maximum actuel de 1,16 $US du kilomètre à leurs clients.

La mairesse de Prague, Adriana Krnacova, a déclaré que les chauffeurs n’ont aucune bonne raison de manifester.

Associated Press
4 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 8 février 2016 09 h 53

    Ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas

    Bien sûr, les voix néolibérales de l'Institut économique de Montréal s'élèvent pour dire que la partie est perdue d'avance, ce qui veut dire pour cette organisation, campée très à droite, qu'il ne sert à rien pour l'état d'intervenir.

    Et on va plus loin : « C’est un jeu de perception, d’appréciation de la part des consommateurs » – Un jeu de perception ? Il faudrait voir s'il n'y a pas un faux jeu de perception impliquant tout un réseau de falsification de l'information, chose rendue on ne peut plus facile avec les réseaux sociaux et les divers forums échappant à tout contrôle, sinon de ceux qui en tirent profit.

    C'est connu : de plus en plus de gens s'alimentent aux cyberforums et aux réseaux sociaux. Or, le truc est simple : vous allez sur FB, vous placez une photo qui attire l'attention, et vous dites que vous avez connu le paradis terrestre grâce à Uber. Comme vous aviez eu l'habitude de solliciter le plus grand nombre possible d'amis FB, votre message sera partagé par une centaine de vos amis qui à leur tour vont le faire partager par les leurs : c'est pyramidal et ça va vite. Avec les forums, il est très facile à quiconque de se multiplier puisque son identité sera cachée sous un pseudonyme.

    Cette technique de propagation est particulièrement utilisée dans les entreprises fortement dépendantes du web. C'est efficace et très rentable. Alors, quand l'IEDM parle de perception des gens, se pourrait-il que l'on ait volontairement oublié de nous dire que cette perception venait de...

    Les clients d'Uber devraient tous être informés du fait que pour une course de 20 $, 5 $ sortent du Québec pour aller enrichir une société milliardaire américaine. Est-ce le meilleur moyen d'enrichir le Québec ? Et comme les juteux profits de l'entreprise californienne ne génèrent aucun revenu d'impôt pour les états fédéral et provincial, c'est un appauvrissement net. Une certaine éducation des gens pourrait parfois changer leur perception.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 8 février 2016 13 h 31

      Wouin...

      Les voix libérale ici sont de l'oxygène pour une population devant un système de capitalisme à la Poutine, ou la règlementation, en principe faite pour le bien commun, qui donne un droit exclusif de faire un travail, est transformé en actif financier et en droit de propriété privé à mettre au enchères dans la pure tradition capitaliste, mais sans la compétition qui se doit d'y être associée a ce capitalisme...

  • Nicole Balvay-Haillot - Inscrite 8 février 2016 11 h 19

    Il faut parler d'AirBnB et autres plateformes du même type

    Même problème, sauf qu'un permis pour ouvrir et garder un hébergement dit « légal » (lisez classifié) coûte moins cher qu'un permis de taxi. Impossible d'empêcher des consommateurs de choisir des chambres, des maisons, des appartements sur une plateforme de location comme AirBnB, qui coûtent moins cher puisque les propriétaires ne sont pas assujettis aux mêmes contraintes que ceux d'hébergements reconnus par le gouvernement. Et ne sont pas obligés de déclarer leurs revenus. Du travail au noir qui permet d'arrondir ses fins de mois ou de se payer un séjour ailleurs en passant par... AirBnB.

  • Paul de Bellefeuille - Abonné 8 février 2016 11 h 30

    HEC, IEDM et qui d'autres?

    Je trouve votre éventail d'opinions très étroit. S'en tenir à un représentant des HEC (Hautes études commerciales) et de l'IEDM (Institut économique de Montréal) ne me semble pas suffisant et satisfaisant. Il y a d'autres acteurs ou observateurs qui auraient certainement pu aussi donner une opinion sur le phénomène Uber. Je reste, en conséquence, sur ma faim. Votre article mérite d'aller plus loin et d'ainsi satisfaire au besoin d'une information plus complète sur le sujet. Votre regard peut certainement se tourner vers la gauche du spectre des opinions. Pour le moment, seule la droite, presque libertarienne, et le centre droit trouvent grâce à vos yeux.