Tout dégradé

Une église moderne la semaine dernière, une résidence historique hier, la Maison Alcan, le Domaine-de-L’Estérel il y a quelques mois… Tous des bijoux, tous menacés. En dépit des classements, des protestations, des propositions, notre patrimoine immobilier reste toujours le grand sacrifié de la gestion des affaires publiques. Rapport à l’argent, bien sûr.

« On peut se demander si les municipalités sont vraiment les bonnes gardiennes du patrimoine », s’interrogeait la directrice générale d’Action patrimoine, Émilie Vézina-Doré, dans l’article du Devoir consacré aux menaces de démolition qui planent sur la maison Chénier-Sauvé, à Saint-Eustache, lieu qui a vu se succéder des figures politiques majeures du Québec. La question est fondamentale, car le conflit d’intérêts est là. À part quelques esprits éclairés (merci, Jean-Paul L’Allier), que veut un maire au Québec ? N’importe quoi qui lui coûtera peu (sus à l’entretien, surtout des vieilles affaires !) et rapportera (vive les taxes !).

Ceci explique qu’à Saint-Jean-sur-Richelieu, la très originale église Saint-Gérard-Majella, tout en courbes, devra céder la place à un complexe de 104 appartements. Elle est pourtant l’une des rares églises du Québec à avoir reçu la cote A du Conseil du patrimoine du religieux, ce qui la classe dans la même catégorie que la basilique Notre-Dame de Montréal. On rapprochera le sort de cette église moderne à celui d’une autre, Notre-Dame-de-Fatima, elle aussi construite en 1962 dans ce qui s’appelait alors Jonquière, elle aussi saluée pour son architecture audacieuse, reconnue même en 2006 comme « site du patrimoine » par la Ville de Saguenay. Sa démolition est pourtant imminente, histoire d’y construire en lieu et place 48 maisons de ville, sans sous-sol. Autant dire sans vision.

Mais la vision coûte cher et, de toute manière, un nombre effarant d’élus s’en moquent. À Saint-Jean, par exemple, le maire n’a même pas daigné répondre à une lettre envoyée il y a des mois par un organisme de protection du patrimoine. À Québec, le maire Régis Labeaume rétorquait ainsi, cet automne, à une citoyenne soucieuse d’urbanisme qui s’inquiétait de la densification de son quartier, Sillery : « C’est cette arrogance-là et cette suffisance-là, bourgeoises au possible, qui irritent toute la population. »

Alors non, tout cela n’a pas rapport à l’argent : on en trouve bien pour les arénas, chéris des élus et des « populations ». C’est toujours le beau qui dérange, vite catalogué snob, comme si ce Québec n’arrivait jamais à se convaincre de son envergure et de sa maturité. Alors on laisse les choses se dégrader, ce qui justifie ensuite de tout raser. Nous manquons de racines, au fond ; pire, nous n’en voulons pas.

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