L’emportiérage, le lot de trois cyclistes par semaine

À Montréal cette année, 137 cas d’emportiérage ont été rapportés à la police.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir À Montréal cette année, 137 cas d’emportiérage ont été rapportés à la police.
À Montréal, environ trois cyclistes sont victimes, chaque semaine, d’un emportiérage, cette portière de voiture qui frappe sans prévenir, selon les plus récents chiffres du Service de police de la Ville de Montréal. Ce nombre ne serait toutefois que la partie visible de l’iceberg puisqu’il ne comprend que les cas rapportés qui, bien souvent, sont les plus graves.


Patrick Laprise enfourche son vélo tous les jours. Cycliste aguerri, il déambule, beau temps, mauvais temps, dans les rues de Montréal depuis plus de 15 ans. Il y a environ cinq semaines, il a été percuté par une portière, ouverte à l’aveuglette, par un automobiliste. « Par expérience, je roule assez loin des voitures, indique ce père de famille. Ce sont mon mollet et ma pédale qui ont encaissé le coup. » Malgré l’allure mineure de ses blessures, le cycliste a tout de même tenu à faire venir la police sur les lieux pour que son cas soit enregistré quelque part.

Il fait toutefois figure d’exception. « Sur le coup, je n’étais pas vraiment blessé, raconte Charles Reny qui s’est retrouvé au sol il y a environ cinq ans, frappé de plein fouet par une portière. J’étais un peu sonné, mais je suis remonté sur mon vélo pour aller travailler. Ce n’est qu’une fois au bureau que je me suis rendu compte que je n’étais pas en mesure d’effectuer mes tâches de la journée. J’aurais dû aller à l’hôpital. » Sans blessure apparente, bien souvent en état de choc, bon nombre de cyclistes victimes d’un emportiérage « mineur » omettent d’appeler les services d’urgence pour remplir un rapport d’accident. Ce document est pourtant indispensable si les conséquences de l’impact se manifestent plus tard.

Sans lui, il est en effet beaucoup plus difficile de se faire indemniser par la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ) en cas de « dommages corporels ». « Le cycliste pourrait toujours déposer sa demande sans rapport policier, mais il aurait besoin d’un témoin ou d’une preuve qu’il a été transporté vers un centre hospitalier », explique Mario Vaillancourt, porte-parole pour la SAAQ.

Statistiques

Depuis trois ans, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) compile les cas d’emportiérage déclarés. L’an dernier, 164 rapports d’accident ont été remplis. Cette année, alors qu’il reste trois semaines au mois de décembre, 137 cas ont, jusqu’à présent, été répertoriés. Impossible toutefois de savoir si ces chiffres sont représentatifs puisque les policiers ne sont, souvent, dépêchés sur les lieux que dans les cas les plus graves.

« C’est certain qu’il y en a plus, lance Nathalie Valois, conseillère en sécurité routière au SPVM. Je ne peux pas m’avancer avec des chiffres, mais je le constate quand je suis sur le terrain. Il m’arrive régulièrement de voir des cyclistes faire une légère manoeuvre pour éviter une portière. Souvent, il s’en serait fallu de peu. » La policière indique d’ailleurs que, sur les cas rapportés, près de la moitié se terminent en ambulance. « Ce ne sont pas des cas légers, souligne-t-elle. Souvent, ils sont même très graves. »

« Il faut faire attention avec ces statistiques, ajoute la présidente de Vélo Québec, Suzanne Lareau en se réjouissant tout de même que des chiffres soient maintenant disponibles. À l’heure actuelle, nous sommes incapables de dire si elles représentent 20 %, 30 %, 50 % de l’ensemble des cas. Pourtant, presque tous les cyclistes peuvent dire qu’ils ont déjà évité un emportiérage. »

Avant 2012, il était impossible de savoir combien de cyclistes avaient été victimes d’une portière ouverte trop vite. Ni le SPVM ni la SAAQ ne compilaient alors ce genre de données, ces incidents n’étant pas considérés comme des accidents au sens de la loi. Pour être reconnu comme tel, deux véhicules en mouvement doivent être impliqués dans l’accrochage, une donnée manquante en cas d’emportiérage où la voiture est généralement à l’arrêt.

Il aura fallu un mort, il y a environ trois ans, pour que les policiers de la métropole commencent à dénombrer ce type d’accrochage. Il s’agit du seul service de police au Québec qui compile ce genre de statistiques. « C’était la première fois qu’on était réellement confrontés à la gravité de ce geste, souligne l’agente Nathalie Valois. Nous avions un cycliste décédé et il n’était nulle part dans nos statistiques. »

Problème légal

Au Québec, l’article 430 du Code de la sécurité routière stipule pourtant que « nul ne peut ouvrir la portière d’un véhicule routier […] sans s’être assuré qu’il peut effectuer cette manoeuvre sans danger ». Or, si les conséquences pour le cycliste peuvent être très graves, voire mortelles, l’amende associée à cette infraction est « ridiculement basse », souligne la présidente de Vélo Québec, Suzanne Lareau. Une trentaine de dollars, tout au plus. À titre de comparaison, le même délit entraîne une amende de près de 500 $ en Ontario. « Il faut que le message soit clair, insiste-t-elle. C’est un geste qui peut avoir des conséquences importantes, il faut que l’amende reflète la gravité du geste. » En ce sens, la Ville de Montréal a indiqué, en septembre dernier, qu’elle appuierait l’organisme dans ses demandes pour que la réforme du Code de la sécurité routière comporte des sanctions plus sévères pour les cas d’emportiérage.

Au-delà de l’amende, c’est la place réservée aux cyclistes dans la loi et dans l’espace qui doit être repensée. « En ce moment, la législation favorise l’emportiérage, déplore Pierre Rogué, instigateur de la campagne « Une porte, une vie » lancée en avril 2014 pour sensibiliser la population à cet enjeu. Selon le Code, les cyclistes sont dans l’obligation de rouler à l’extrême droite de la chaussée, dans la zone de portières. » Idem pour les aménagements cyclables qui sont nombreux à être situés le long de ce dangereux corridor. « On invite les gens à circuler dans cette zone alors que c’est probablement l’endroit le plus à risque pour eux. »

Cours de conduite

Plus encore, la sensibilisation devrait commencer dès les cours de conduite, insiste Suzanne Lareau. « Les autres usagers doivent avoir plus de place dans cette formation. On doit apprendre aux gens à conduire en tenant compte des plus vulnérables. » Concrètement, le Québec pourrait s’inspirer de ce qui se fait ailleurs pour changer, tranquillement, le comportement des automobilistes. « Aux Pays-Bas, les futurs automobilistes apprennent à ouvrir leur portière de la main droite, suggère celle qui tient les rênes de l’organisation cycliste depuis 2001. Cette manière de faire forcerait une attention naturelle vers l’arrière, vers ceux qui s’en viennent. »

Car les cyclistes interrogés sont unanimes : il est presque impossible d’anticiper un emportiérage, même en étant particulièrement attentif. « Tu te sens complètement impuissant quand ça arrive, lâche Charles Roy qui a été victime d’un emportiérage il y a un peu plus d’un mois alors qu’il roulait sur l’avenue du Mont-Royal. J’ai eu beau faire attention, je ne l’ai jamais vu venir. » Heureusement pour lui, seul le sac accroché à son porte-bagages a été heurté. « J’étais tellement surpris, tellement fâché, lance le comédien de 27 ans. Je me suis arrêté pour parler à l’automobiliste, pour essayer de lui faire prendre conscience de la gravité de son geste. »

Tous n’ont pas cette chance. En août dernier, le petit frère de Francisco Carignan roulait tranquillement rue Saint-Denis lorsqu’il a été surpris par une portière. En essayant de l’éviter, Bernard, 27 ans, a été happé mortellement par la voiture qui le suivait. « Quand j’ai été emportiéré, on venait d’installer le vélo fantôme du jeune cycliste décédé rue Saint-Denis, précise Patrick Laprise, avec un léger soupir. C’est pour lui et pour tous ceux qui ont été blessés grièvement que j’ai appelé la police. » Parce que, pour le moment, la sensibilisation passe encore par là.

1,20 mètre
C’est la distance à laquelle les cyclistes devraient se tenir des voitures stationnées pour éviter les portières.

Source : Une porte, une vie
48 h
C’est le temps dont dispose un cycliste victime d’un emportiérage pour obtenir un rapport d’accident. Il n’a qu’à se présenter à son poste de quartier.

Source : Service de police de la Ville de Montréal
10 commentaires
  • Marc Leclair - Inscrit 14 décembre 2015 03 h 32

    l'emportiérage n'est pas banal

    Ma fille de dix-sept ans a vécu son premier emportiérage il y a trois semaines environs. Elle souffre depuis de sévères douleurs à la jambe et au bras droit, et doit prendre de la morphine pour les atténuées. Il semblerait même qu'elle ait subi une déchirure à un muscle. Ça aurait pu être bien plus sérieux vous me direz. L'ennui c'est que sous le choc elle n'a pas eu le réflexe de demander au fautif ses coordonnées. Le responsable s'est défilé et la facture quant à elle risque elle d'être salée. Un moment d'inattention peu arrivé à n'importe qui, je peux le comprendre, mais pourquoi donc l'automobiliste s'est-il tiré sans même se soucier du sort de ma fille? C'est ça qui m'estomaque! Du coup elle a rangé son vélo.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 14 décembre 2015 06 h 32

    Pratique préventive

    C'est certain que que la problématique doit être revue en profondeur, mais le meilleur truc que j'ai trouvé pour éviter l'emportiérage est de rouler à 1 M des véhicules, tout en évitant toutes les grandes artères de Montréal vu la vitesse des automobiles.

    • Jean Santerre - Abonné 14 décembre 2015 08 h 02

      Ce qui est malheureusement impossible à plusieurs endroits et expose le cycliste à l'impatience et l'ignorance de trop d'automobiliste sur leurs responsabilités et obligation.
      D'autre part, malgré le droit du partage de la route qui inclut les cyclistes, il est peu recommandable de s'exposer davantage aux risques d'être frappé par un véhicule.
      Les gens sont souvent distraits et cela ne joue pas en faveur des plus vulnérables.
      Il y a beaucoup d’éducation à faire pour la sécurité routière.

  • Sylvain Auclair - Abonné 14 décembre 2015 08 h 02

    Mauvaise éducation

    Dans certains pays d'Europe, on apprend aux conducteurs à ouvrir leur portière avec la main opposée — avec la main droite si l'on est derrière le volant, par exemple — de manière à s'assurer qu'on voie l'angle mort.

  • Jean-Pierre Brouillette - Inscrit 14 décembre 2015 08 h 16

    Main droite pour les conducteurs et les portières

    Malgré l’expérience et les années cumulées de bitume, on le sait, un jour tout cycliste frappera un mur. Que dis-je? Une portière d’automobile avec les conséquences qui s’en suivent. Tout cycliste ne pourra toujours indéfiniment contourner ce problème. Bref, inévitablement ce sera l’accident. En attendant, je crois que tout conducteur de véhicule devrait ouvrir sa porte avec la main droite. Je n’y avais jamais pensé avant la lecture de cet article, mais en ouvrant la porte avec la main droite, la trajectoire de la portière se limiterait dans sa portée occasionnant du même coup un arrêt, une pause providentielle pour tout cycliste dans la ligne de mire du rétroviseur. Pas bête comme idée et j’adopte ce comportement maintenant. Ce sera déjà ça de gagner.

  • Jean Lacoursière - Abonné 14 décembre 2015 08 h 21

    Presque impossible d’anticiper un emportiérage...

    ... surtout avec l’augmentation fulgurante sur les voitures de vitres arrières teintées. Autrefois, on pouvait détecter la présence d’une tête dans le siège du conducteur et ce cas échéant, adopter une trajectoire un brin plus éloignée de cette voiture, et (ou) placer ses doigts prêts à freiner. Maintenant, à cause des vitres teintées, presque toutes les voitures sont des bombes potentielles prêtes à nous exploser en plein visage.