Un interstice nommé D’Estimauville

Le secteur D'Estimauville
Photo: Capture d'écran - Google Street View Le secteur D'Estimauville

Le quartier D’Estimauville, à Québec, a été et est encore une sorte de faille à mi-chemin entre les pôles de Québec et de Beauport. Étant une marge entre deux pôles, D’Estimauville semble toujours un peu en retrait par rapport aux grands mouvements d’urbanisation. Il connaît toujours une sorte de développement par défaut. Le retour en ville qui dynamise Québec depuis le début des années 1980 a eu tendance à l’éviter pour cibler préférablement l’axe monumental. Parallèlement, le quartier a été une sorte de déversoir pour une pauvreté refoulée hors de Saint-Roch. Quant à l’étalement urbain, il vise des positions de plus en plus éloignées. Les grandes vagues d’urbanisation ont donc tendance à éviter ou à enjamber cette limite que serait D’Estimauville.

Au total, le développement de la Canardière et de D’Estimauville ne serait pas tant le fait de conditions intrinsèques à cette position, mais plutôt de ce qui se passe dans les positions voisines. Ainsi, l’avenir de D’Estimauville serait donc toujours infléchi par sa position d’interstice entre deux pôles plus dynamiques, pour ne pas dire plus attractifs.

Une fin de cycle

Et ce n’est pas tout ! Québec semble à la fin d’un cycle de rassemblement. Il faut savoir que depuis sa fondation en 1636, l’urbanisation de Québec est rythmée par des tendances à l’évasion qui alternent avec des tendances au retour en ville. Voilà quelque trente années que Québec connaît un rassemblement d’acteurs. Il y a lieu de penser qu’un tel mouvement tire à sa fin et pourrait faire place à une nouvelle tendance vers l’évasion. Non pas qu’il n’y ait pas eu d’évasion durant les trente dernières années, mais la tendance au retour en ville a été suffisamment intense pour laisser des traces dans les statistiques et surtout dans le paysage. Si Québec est à l’aube d’une nouvelle tendance à l’évasion, faut-il penser que D’Estimauville, une fois de plus, sera évité par un tel mouvement ? Si tel est le cas, les projets municipaux pourraient ne pas combler les espérances qu’ils portent. Dans une telle optique, notre proposition de retisser graduellement le quartier représente une approche capable de s’adapter aux différents rythmes qui peuvent cadencer l’urbanisation de cette partie de Québec.

Comme les conditions du développement varient dans l’espace selon la direction, et que ces conditions à D’Estimauville semblent à l’opposé de celles qui caractérisent Sainte-Foy ou Montcalm par exemple, il y a lieu de penser que les projets annoncés pour ce quartier risquent de ne pas livrer leur plein potentiel et donc d’avoir un effet mitigé sur le secteur.

Pas le fruit du hasard

L’organisation de Québec est donc caractérisée par un réseau de positions qualitativement différenciées relativement stable qui tend à maintenir une distribution inégale des conditions du développement. Dit autrement, son développement n’est pas le fruit du hasard, mais découle d’une certaine logique inhérente à sa forme urbaine. L’espace et son organisation sont donc en mesure de défier nos désirs de développement et nos projets. À ce titre, la position occupée par D’Estimauville ne serait donc pas étrangère à la qualité de son développement.

Nous pouvons copier des projets réalisés ailleurs, comme nous pouvons faire preuve de créativité et réaliser nos propres projets, devenant une référence pour d’autres villes. Dans cet esprit, nous pouvons penser le développement de Québec en termes de différences et voir dans quelle mesure ces différences peuvent inspirer et participer de nos projets. De fait, nos projets de développement seraient peut-être mieux articulés à leur contexte d’accueil, à ce « déjà là » déjà en devenir qui caractérise nos quartiers, contribuant à la richesse de nos collectivités. Certes, nous pouvons construire à peu près n’importe quoi n’importe où. Mais, dans un contexte de ressources collectives limitées et surtout dans un contexte où l’espace lui-même constitue une richesse (au propre comme au figuré), tenir compte du contexte d’intervention pourrait s’avérer porteur. La notion de développement durable prendrait alors un tout autre sens : un projet durable serait celui qui, en premier lieu, serait conçu en tenant compte des tendances lourdes qui emportent sa position de réalisation.

Dans ce contexte d’interstice, le projet d’écoquartier est apparu comme en décroché par rapport à la nature et à la dynamique de D’Estimauville. La recherche d’une solution clef en main pour un aussi vaste terrain a motivé la formulation d’un projet tout aussi vaste dont la réalisation arrive à un bien mauvais moment. Le caractère et la dynamique de sa position pourraient avoir tendance à restreindre l’impact des projets municipaux sur le devenir de D’Estimauville ; c’est un risque que nous suggère sa « morphogenèse » en regard de la nature des projets annoncés. Le commentaire paraît banal, mais il faut garder à l’esprit que la dynamique urbaine est complexe, fluide et qu’elle peut porter nos [projets] comme elle peut les étouffer. Il n’y a pas de recette miracle pour assurer la relance d’un quartier comme D’Estimauville. Mais il y a certainement lieu de chercher à comprendre sa dynamique de façon à identifier les piliers sur lesquels bâtir un projet porteur, ancré dans la réalité du lieu et proche des espérances de ses résidents.

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