Plus qu’une voiture, un réseau intelligent

Un employé de Toyota testant, dans les rues de Tokyo, un prototype de voiture autonome.
Photo: Koji Sasahara Associated Press Un employé de Toyota testant, dans les rues de Tokyo, un prototype de voiture autonome.

Si elles semblaient tout droit sorties d’un film de science-fiction il y a quelques années, les voitures autonomes feront leurs premiers essais routiers au Canada à compter de l’hiver prochain. Leur arrivée suscite bon nombre de questionnements techniques et éthiques, mais permet aussi de rêver… à un réseau de transport plus intelligent.

Il y a moins de deux semaines, l’Ontario annonçait que les premières voitures autonomes pourraient commencer à déambuler sur ses routes à compter de janvier 2016, faisant de nos voisins la première province canadienne à en autoriser la circulation. Le gouvernement ontarien emboîte ainsi le pas à la Californie et au Nevada, véritables incubateurs de ces véhicules « intelligents ». Ces premiers essais, qui dans un premier temps se feront avec un conducteur et visent principalement les fabricants et les chercheurs, laissent tout de même entrevoir la commercialisation de ces automobiles dans un avenir pas si lointain.

« Vous savez, il existe déjà de nombreux véhicules qui ont des fonctionnalités autonomes, soutient Nicolas Saunier, professeur à l’École Polytechnique de Montréal spécialisé en transports intelligents. On n’a qu’à penser au régulateur de vitesse et aux stationnements automatiques. On trouve déjà un véhicule autonome sur le marché. »

Le professeur au Département de génie électrique et de génie informatique à l’Université de Sherbrooke Denis Gingras est moins optimiste et est plutôt d’avis qu’il faudra attendre encore plusieurs années avant de voir ces voitures circuler librement sur nos routes. « Oui, la technologie est là, mais elle demeure instable, tempère-t-il. Et l’environnement californien, où la plupart des tests sont effectués en ce moment, avec son climat idéal, ne nous garantit pas que ces véhicules seront capables de fonctionner dans des conditions extrêmes comme celles que nous avons au Québec. »

Transport intelligent

Si leurs prédictions quant à la commercialisation de ces modèles autonomes ne concordent pas, les deux spécialistes s’entendent tout de même sur le fait que les décideurs publics auront nécessairement un rôle à jouer dans leur déploiement sur les routes du Québec. « Ça n’aurait simplement aucun sens de remplacer l’ensemble des véhicules actuels par des voitures indépendantes, la possession particulière est inutile », affirme Nicolas Saunier. Selon le chercheur associé au Centre d’excellence canadien des véhicules autonomes, il serait beaucoup plus intéressant que ces machines soient intégrées aux réseaux de transport collectif. « Ces taxis robots pourraient nous permettre de personnaliser au maximum le transport en commun et, par le fait même, de le rendre attrayant », soutient Denis Gingras avec enthousiasme.

S’ils ne le font pas, ce sont d’autres joueurs — comme Uber, pour ne pas le nommer — qui sauteront dans l’arène, croient les experts. L’entreprise californienne a d’ailleurs déjà manifesté son intérêt pour le déploiement d’une flotte de véhicules autonomes. « Ce sont des bouleversements majeurs que les gouvernements devraient commencer à anticiper, car ils touchent des enjeux sociétaux fondamentaux », insiste Nicolas Saunier.

On parle entre autres de secteurs d’emplois qui pourraient être amenés à disparaître, et même de la possibilité de reconfigurer complètement nos villes. « À l’heure actuelle, nos voitures passent environ 90 % de leur temps immobiles, avance le chercheur. Imaginez une ville où ces véhicules autonomes, propriétés d’une société de transport, seraient, un peu comme nos autobus et taxis actuels, continuellement en circulation. Une ville où les stationnements seraient inutiles… Tous ces espaces qu’on pourrait récupérer. »

D’éthique et de responsabilité

L’arrivée imminente des véhicules autonomes sur les routes — même si ce ne sera d’abord qu’à petite échelle et de manière contrôlée — suppose des ajustements légaux, en ce qui concerne la responsabilité en cas d’accrochage, par exemple. « Dans le cas d’une voiture standard, il n’y a rien de bien compliqué, soutient Jean-Guy Meunier, professeur au Département de philosophie de l’Université du Québec à Montréal. Le propriétaire de l’auto est responsable. Mais que fait-on dans le cas où il n’y a pas de conducteur, où le propriétaire est assis sur la banquette arrière ? Où commence la responsabilité de ce dernier ? Peut-il vraiment être tenu responsable d’une décision qu’il n’a pas prise ? Surtout dans la mesure où la compagnie qui lui a vendu le véhicule lui aura sans doute assuré qu’elle est “intelligente”. »

Des changements du côté des polices d’assurance, mais aussi des législations gouvernementales elles-mêmes, devront rapidement être faits pour inclure ces nouvelles composantes. « Nous suivons ce dossier avec beaucoup de sérieux, précise Caroline Phémius, conseillère en affaires publiques au Bureau d’assurance du Canada. Mais aucun travail n’a encore été effectué en ce sens. Il est trop tôt, ces voitures ne sont pas encore sur nos routes. »

Pour les chercheurs, il est pourtant évident que même si ces véhicules ne deviennent disponibles pour tout le monde que dans 50 ans, il est déjà plus que temps que les gouvernements se penchent sur ces questions. « Ce n’est pas quand elles seront là, prêtes à être commercialisées, qu’il faudra y penser, insiste Nicolas Saunier de Polytechnique Montréal. Ça prend des années, voire des décennies pour qu’un plan de transport se mette en oeuvre. Il est donc primordial que les décisions d’aujourd’hui tiennent compte des variables de demain, et la voiture autonome sera sans aucun doute l’une d’elles. »

« La question n’est plus de savoir si la technologie existe ou si ce sera possible de se déplacer, un jour, à bord d’une voiture autonome, renchérit Denis Gingras. Les questions sont plutôt : quand pourra-t-on le faire et comment pourrons-nous intégrer intelligemment cette technologie à nos modèles déjà existants. »

Question de vocabulaire

L’usage du terme « intelligent » lorsqu’on parle des véhicules autonomes n’est pas à prendre à la légère. Pour le philosophe Jean-Guy Meunier, qui s’intéresse à ces questions depuis une trentaine d’années, on peut difficilement parler d’intelligence — et même d’intelligence artificielle — lorsqu’on en vient à ces voitures. « L’intelligence suppose que ces véhicules ont une forme de responsabilité morale, qu’elles ont des motivations, qu’elles sont dotées d’émotions, explique-t-il. Ça va beaucoup plus loin que de simplement pouvoir se déplacer en tenant compte de son environnement. »

Potentiel économique

Selon le professeur Denis Gingras, le Québec aurait le potentiel de devenir un joueur important dans le développement des voitures autonomes, entre autres pour tout ce qui est homologation et tests des véhicules. « On ne parle plus juste de fabricants automobiles traditionnels, assure le directeur du Laboratoire en intelligence véhiculaire. Une bonne partie de leur conception se fait dans les secteurs de l’informatique et de la robotique. Dans une certaine mesure, une partie des procédés en jeu s’apparente même à l’aéronautique. Tous des domaines où le Québec et Montréal sont des chefs de fil. » On trouve déjà à Blainville un des plus importants sites d’essai pour les voitures traditionnelles et une équipe travaille actuellement à développer une couche technologique pour faire face aux besoins particuliers des véhicules « intelligents ». « Nous avons tout ce qu’il faut pour s’imposer dans ce domaine, lance Denis Gingras. Juste nos conditions climatiques font de nous un candidat de choix pour ce genre de tâches. Tout ce qu’il manque, c’est un peu de vision de la part de nos décideurs ! »
2020

L’année de commercialisation prévue par General Motors. Google prévoit, pour sa part, être en mesure de lancer son modèle en 2017.

5 milliards

Le nombre d’heures que les Canadiens passent dans le trafic par année. Selon le CAVCOE, l’utilisation des voitures autonomes pourrait réduire considérablement ce temps de congestion.

Source : Centre d’excellence canadien des véhicules autonomes
2 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 26 octobre 2015 09 h 12

    L'auto-immobile

    « À l’heure actuelle, nos voitures passent environ 90 % de leur temps immobiles, (...) Une ville où les stationnements seraient inutiles… Tous ces espaces qu’on pourrait récupérer. »

    L'idée fait lentement, trop lentement son chemin : le modèle actuel, centré autour de la voiture individuelle en milieu urbain, est voué à l'échec. La raison en est simple : d'une part, cette automobile individuelle est en réalité une auto-immobile, et d'autre part, cette auto-immobile est d'une grande voracité en espace urbain. Dans des arrondissements tels le Plateau, Rosemont-Petite-Patrie, Côte-des-Neiges, l'aire occupée par des voitures individuelles immobiles est plus importante que celle dédiée au logement. L'aire moyenne d'une case de stationnement est d'environ 25 mètres carrés et il y a entre 2 et 3 espaces par voiture. Si on y ajoute l'espace pour rouler, énorme, on dépasse amplement les 100 mètres carrés alors que bien des familles s'entassent à 3 ou 4 dans des logements de 75 mètres carrés.

    N'en déplaise à une petite poignée de commerçants du Plateau, la multiplication des espaces de stationnement pour auto-immobiles individuelles n'est pas du tout la réponse à un urbanisme moderne, urbanisme qui doit miser sur un usage plus intelligent de l'espace public, une ressource limitée.

    Souhaitons par ailleurs qu'on retrouve à la tête du Québec des gens un peu plus éclairés que ceux qu'on a actuellement. Nos dirigeants à la vision passéiste des années 50 réussissent à faire dérailler les transports collectifs pour mieux y imposer leur mode de transport privilégié, la voiture individuelle, avec une tonne de batteries de préférence. Cette cécité destructrice de nos dirigeants provinciaux nous empêche de rêver d'une métropole moderne, digne du XXIe siècle, et par la suite d'un pays.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 26 octobre 2015 22 h 29

    L a mediocrité gouvernementale au cube.

    Aucune vision avec pas de mains sur le volant vers le mur qui approche.Vraiment on est gaté ou gateux....... J-P.Grisé