À la rescousse du piéton québécois

Rue Sainte-Catherine, à Montréal. En 2014, c’est un piéton par semaine en moyenne qui a trouvé la mort au Québec.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rue Sainte-Catherine, à Montréal. En 2014, c’est un piéton par semaine en moyenne qui a trouvé la mort au Québec.
Le piéton est tout le monde et personne à la fois. Une figure « universelle », qui n’avait pourtant pas de voix pour la représenter. Piétons Québec est lancé aujourd’hui pour remettre les déplacements à pied au cœur des préoccupations de sécurité et d’aménagement.

Selon une enquête Origine-Destination du ministère des Transports, 41 % des adultes n’utilisent jamais la marche comme mode de déplacement. Les nuées d’enfants enfouis sous leurs sacs à dos seraient aussi de plus en plus rares, puisque seulement 30 % d’entre eux se rendent à l’école à pied, contre 80 % en 1971.

Le piéton mérite d’être remis dans la circulation, clament ceux qui sont à l’origine de l’initiative. « On devient piéton sans vraiment s’en rendre compte », constate Jeanne Robin, porte-parole du tout nouvel organisme. Il y a donc peu de sentiment de communauté et, par ricochet, de capacité d’indignation associés au fait de circuler à pied. « Piétons Québec veut être en mesure de dire “c’est trop” ou “ce serait mieux comme ceci” et de se faire entendre », ajoute-t-elle.

Le piéton, silencieux, lent, isolé, serait donc « sous-considéré », clame son collègue au Conseil régional de l’environnement de Montréal (CREMTL), Félix Gravel. Plusieurs groupes existants ont ainsi uni leurs forces dans ce nouvel organisme pour apporter leur expertise et leur réseau. Il leur importait cependant qu’il soit indépendant : « Nous étions nombreux à attendre une voix spécifiquement pour les piétons au Québec, Piétons Québec veut se positionner comme l’interlocuteur reconnu et privilégié », explique la porte-parole, au téléphone avec Le Devoir, la veille de la conférence de lancement.

En plus de Mme Robin et de M. Gravel, des représentants d’autres organismes qui s’intéressent de près à la mobilité durable et aux transports actifs formeront le conseil d’administration du dernier-né.

« Lorsque nous nous sommes assis pour participer à la révision du Code de la sécurité routière [en cours actuellement], il n’y avait aucune voix piétonne à la table », rapporte quant à lui M. Gravel. Ce n’est pas que les autres groupes consultés par le ministre des Transports Robert Poëti, comme Vélo Québec, ne soient pas en mesure de porter leurs préoccupations, mais le piéton reste le parent pauvre des déplacements.

Cette révision du Code sera justement le premier cheval de bataille de Piétons Québec, qui voudrait y voir le « principe de prudence » inscrit. Ce principe stipule en fait que le citoyen doit protéger l’utilisateur de la route le plus vulnérable ; les automobilistes prennent garde aux cyclistes et les cyclistes font preuve de prudence envers les piétons.

En 2014, c’est en effet un piéton par semaine en moyenne qui a trouvé la mort sur les routes du Québec, soit 52 pour toute l’année contre 11 cyclistes. Ce sont pourtant les accidents de vélos qui ont fait les manchettes dans les dernières années. « Oui, il y a un décalage, presque une impression que c’est normal », note Mme Robin, qui travaille également pour Vivre en ville.

Ils souhaitent aussi s’attaquer à une révision des normes de confection des rues, au cadre légal d’aménagement des trottoirs par exemple, pour qu’ils soient assez larges pour l’affluence. « Les quartiers évoluent, mais ils sont de moins en moins adaptés aux besoins des personnes qui marchent. Avec le vieillissement de la population, il faut d’autant plus revoir les villes et les villages à l’échelle des piétons », explique Jeanne Robin. Les traversées de rue devraient être assez longues pour permettre un franchissement sécuritaire et la vitesse de la circulation automobile réduite, poursuit-elle.

« Il faut que le piéton ait une voix forte pour trouver autant sa place que les autres usagers de la route », renchérit Véronique Fournier, directrice générale du Centre d’écologie urbaine de Montréal (CEUM). Si, par exemple, les piétons représentent 20 % de l’espace public sur une artère donnée, la rue Sainte-Catherine par exemple, pourquoi devraient-ils jouer des coudes sur 5 % de trottoirs ?

La réflexion de ceux qui se heurtent à ce genre « d’aberrations » pourrait y remédier. Le CEUM et le CREMTL organisent des marches de quartier avec les citoyens, pour constater ce qui fait obstacle à leurs déplacements. Lors d’une activité de ce type dans ce Cartierville, le constat était rude : « Sur le boulevard Laurentien, au sud du boulevard Gouin, il n’y a aucun trottoir sur 500 mètres, juste devant une résidence pour personnes âgées », rapporte Félix Gravel. Après cette « marche d’urbanisme participatif », en discutant de l’enjeu avec des élus et des fonctionnaires, il a constaté que les lacunes n’avaient tout simplement jamais été soulignées.

Et ce « réflexe piéton », qui semble déjà être devenu le slogan du nouvel organisme, doit aussi s’acquérir en amont, lors des travaux. Les marcheurs veulent avoir leurs cônes orange, des aires de protection où ils ne devront pas marcher en pleine rue pour contourner les excavatrices.

Le confort devrait ainsi s’ajouter à la sécurité des piétons, prêche Mme Fournier, du CEUM. Et à ceux qui trouvent que les saillies de trottoir, ces avancées en forme de bulbe aux coins des rues, coûtent trop cher, Félix Gravel rétorque que la sédentarité pèse aussi dans le portefeuille de la santé publique. Surtout, il déplore que le fardeau de démontrer qu’un aménagement en vaut la peine repose sur le piéton, « comme si son déplacement n’était que futilité ». Il donne l’exemple de la dalle-parc, prévue à l’origine dans la réfection de l’échangeur Turcot. « Les plans initiaux mitigeaient la frontière entre les quartiers scindés par cette autoroute, mais on a trouvé que c’était trop cher… dans un chantier qui coûtera au moins 3,7 milliards de dollars », s’exclame ce responsable des campagnes transport, GES et aménagement du territoire au CREMTL.

Alors que plus de 4,5 millions de véhicules de promenade circulent sur les routes du Québec et que l’amour pour la voiture ne se dément pas, il importe de trouver des solutions à une situation énergivore insoutenable. Renforcer la « culture piétonnière » est aussi une manière d’intéresser les citoyens à leurs villes, « c’est un véhicule privilégié pour voir nos quartiers, un outil de dialogue », conclut Véronique Fournier. Poétique, la marche ? Au lieu de traverser « l’espace urbain le plus vite possible, elle permet de rencontrer l’autre, de profiter du cadre bâti et de repenser notre usage de la ville », dit M. Gravel.

Décès sur les routes du Québec

Piétons
2006 : 82
2014 : 52

Cyclistes
2006 : 20
2014 : 11

Bilan routier total
2006 : 717
2014 : 336

Globalement, le nombre de Québécois qui perdent la vie sur le réseau routier a été réduit de plus de la moitié en huit ans. Toutefois, la baisse est plus lente pour les piétons: le nombre de piétons morts n’a baissé que d’un peu plus du tiers pendant la même période.

Source : SAAQ


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