Toronto rêve d’intermodalité intelligente

Toronto entend mieux planifier l’offre de transport collectif.
Photo: Source Metrolinx Toronto entend mieux planifier l’offre de transport collectif.
Application mobile régionale, planification intermodale et crédit à la mobilité sont quelques-unes des idées qui foisonnent dans la tête d’Antoine Belaieff, le directeur de la planification régionale de Metrolinx, l’agence métropolitaine de transport de Toronto. Et si certaines sont encore à l’état embryonnaire, d’autres ont quitté la table à dessin depuis déjà quelques mois. Entrevue.​
 

Il n’est pas toujours facile de circuler en transport collectif lorsqu’on quitte le centre des grandes villes, et ce, même quand on ne s’en écarte que de quelques kilomètres. Planifiés pour les quartiers à forte densité, ces services alternatifs à la voiture sont souvent bien mal adaptés aux besoins de ceux qui ont opté pour les banlieues. Gares éloignées des zones résidentielles, trajets interminables et horaires disparates finissent par en décourager plusieurs.

Pour résoudre ces problèmes d’accessibilité, l’agence responsable des transports collectifs pour la région du grand Toronto et de Hamilton, Metrolinx, mise de plus en plus sur un service intermodal intelligent — au sens technologique du terme — où les usagers peuvent facilement passer d’un mode de transport à un autre.

« Il faut arrêter de penser la ville comme une entité homogène, lance son directeur de la planification régionale, Antoine Belaieff. Tous les jours, des gens ne peuvent pas choisir l’option des transports en commun parce que ces derniers ne sont pas adaptés à leur environnement urbain. Ces questions ne se posent pas lorsqu’on peut facilement passer de sa résidence à la station de métro, puis faire les derniers pas à l’extérieur sans se soucier de la distance. »

De passage à Montréal, où il donnera une conférence mardi dans le cadre du Forum URBA 2015 et organisée conjointement avec le Conseil régional de l’environnement de Montréal, celui qui occupe ses fonctions depuis cinq ans estime que l’intégration des nouvelles technologies à la planification des transports pourrait grandement contribuer à l’élaboration d’un réseau à l’image hétéroclite des usagers d’aujourd’hui et, par le fait même, réduire de beaucoup les problèmes liés à la congestion dans la région.

« L’utilisation de plus en plus répandue des appareils mobiles et des technologies connexes a complètement changé la façon dont il faut concevoir les transports et nous force à revoir nos manières de faire, avance-t-il. Cela fait, entre autres choses, en sorte que le public s’attend de plus en plus à pouvoir obtenir un service personnalisé et des renseignements sur ce dernier en temps réel. »

Mobilité à l’essai

En ce sens, de nombreux projets pilotes ont vu le jour au cours des derniers mois pour faciliter les déplacements dans les différents secteurs du large réseau torontois. L’un d’entre eux, lancé un peu plus tôt cette année, permet justement aux usagers des zones plus éloignées d’opter pour un transport collectif à la demande.

« En utilisant leur téléphone intelligent, ils peuvent commander une liaison entre leur domicile et la gare, explique Antoine Belaieff. Le service, complètement autonome, optimise les trajets pour aller chercher le plus de gens possible dans le même secteur en taxi ou en minibus. » L’idée ici est de rentabiliser les déplacements des véhicules tout en diminuant le nombre de voitures personnelles stationnées aux abords des gares.

Un autre projet, à l’essai depuis mai dernier, donne, pour sa part, l’occasion aux usagers de planifier leurs itinéraires, même si ceux-ci doivent les mener d’une municipalité à une autre. Ainsi, cette nouvelle application mobile, appelée Triplinx, permet aux résidants des environs de la capitale ontarienne de circuler des chutes Niagara jusqu’aux confins de la région de Durham située au nord du lac Ontario, en passant par le centre-ville de Toronto. Un peu comme ce que propose déjà la plateforme Web de l’Agence métropolitaine de transport pour la grande région de Montréal. Impossible toutefois d’avoir accès, pour l’instant, à ces données sur une seule application mobile.

Un seul tableau de bord

À l’heure actuelle, Triplinx ne rassemble que les informations des trains, bus et autres trams. À terme, Metrolinx souhaite, toutefois, colliger les données de l’ensemble des services alternatifs sur un portail unique, des trajets en métro aux stations de vélos en libre-service, en passant par le covoiturage et l’autopartage. « L’objectif serait que toutes ces options fassent partie d’une large chaîne de transport, souligne le directeur de la planification régionale. D’avoir un seul tableau de bord qui permettrait aux gens de commencer leur trajet en covoiturage, de le poursuivre en autobus et de le terminer en vélo, sans se casser la tête. »

Active depuis à peine cinq mois, la plateforme devrait être mise à jour au courant de la prochaine année, notamment pour y ajouter les trajets du traversier reliant le port de la capitale ontarienne aux îles de Toronto et les stations de vélos en libre-service éparpillées aux quatre coins de la ville.

Pour l’urbaniste de formation, l’idée de permettre aux usagers d’aller d’un mode de transport à l’autre s’inscrit dans une réflexion plus large. Encore aujourd’hui, avance-t-il, trop d’utilisateurs résidant dans les banlieues, par exemple, n’ont d’autre choix que celui de la voiture pour accéder aux réseaux. « Les banlieues sont des espaces de plus en plus complexes, affirme-t-il avec sérieux. Il faut arrêter de les voir comme de simples dortoirs où rien ne se passe. Elles se réinventent tranquillement et il y a de plus en plus d’emplois qui s’y créent. Les gens qui y habitent souhaitent donc avoir un lien rapide et simple avec le grand centre le plus proche. »

Pour y arriver, Antoine Belaieff est toutefois conscient qu’un vaste travail de collaboration est à faire entre les onze partenaires qui relèvent de Metrolinx, travail dont son équipe a eu un avant-goût pour mettre sur pied l’actuelle application. Il estime également que l’implication de joueurs privés, qui possèdent déjà l’expertise pour intégrer une grande quantité de données, devra être envisagée par les pouvoirs publics si ces derniers veulent que ce rêve devienne réalité.

Récompenser la mobilité

Les bienfaits des transports collectifs sur l’environnement sont rarement un incitatif suffisant pour modifier les habitudes des gens. « La lutte contre les changements climatiques peut servir de motivateur pour une toute petite portion de la population, explique Antoine Belaieff. Les autres, souvent, sont plus pragmatiques. Ils veulent savoir ce que ça va changer pour eux, personnellement. » Dans cette optique, la santé et les économies à réaliser sont la base d’un argumentaire beaucoup plus persuasif.

En ce sens, le directeur de la planification régionale espère pouvoir mettre sur pied, dans un avenir assez rapproché, un système pour récompenser ceux qui empruntent les transports alternatifs. « Imaginez une sorte de “compte de mobilité” qui permettrait d’obtenir des crédits à chaque déplacement vert, suggère-t-il sur un ton rêveur. Un système où le covoiturage permet d’amasser des points qui donneront l’occasion, par la suite, de louer un vélo en libre-service, par exemple. »

Toujours en gardant en tête que l’objectif est de réduire le nombre d’automobilistes qui voyagent en solo sur les routes. Mais selon lui, les preuves ne sont plus à faire : la demande est là. Reste maintenant aux agences et autres sociétés de transport à s’assurer que l’offre est à sa hauteur.

30
C’est le nombre de municipalités qui composent la région du Grand Toronto et de Hamilton. Sur ce territoire, plus d’une dizaine de sociétés de transport collaborent pour offrir les services de transports collectifs.

57 millions

C’est le nombre d’usagers qui empruntaient GO Transit, le service de transport interrégional torontois, en 2011. La Stratégie quinquennale 2011-2016 prévoit que ce nombre passera à 75 millions en 2016.
200
C’est le nombre de projets actuellement en cours pour améliorer les services de transport dans la région de la capitale ontarienne.
«L’objectif serait que toutes ces options fassent partie d’une large chaîne de transport. D’avoir un seul tableau de bord qui permettrait aux gens de commencer leur trajet en covoiturage, de le poursuivre en autobus et de le terminer en vélo, sans se casser la tête.»

Le directeur de la planification régionale chez Metrolinx, Antoine Belaieff