Des taxis et des femmes

Selon les deux chauffeuses rencontrées, le sexisme ne vient pas des clients, mais plutôt des chauffeurs et des propriétaires masculins.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Selon les deux chauffeuses rencontrées, le sexisme ne vient pas des clients, mais plutôt des chauffeurs et des propriétaires masculins.
Traditionnellement masculine, l’industrie du taxi compte moins de 1 % de femmes derrière ses volants. Leur faible représentation ne serait toutefois pas due à la peur du danger, mais plutôt au sexisme qui prédomine encore dans le milieu.
 

Leonilla Mukakalinda a toujours fait ce que les hommes faisaient. « J’ai commencé à conduire une moto à 17 ans, lance-t-elle d’emblée avec un large sourire. Et au Rwanda, d’où je viens, ce n’était pas bien vu. J’ai étudié, j’ai travaillé pour le service de police… Jamais je ne me suis empêchée de faire quelque chose parce que je suis une femme. Et jamais je ne le ferai ! »

À son arrivée au Québec, il y a plus de 15 ans, quelques années après le génocide de 1994 au cours duquel elle a perdu son mari et ses parents, la quadragénaire a d’abord été préposée aux bénéficiaires, puis chauffeuse de transport adapté. Il y a environ six mois, elle a finalement décidé de se lancer dans le taxi. « J’aime travailler avec le public, j’aime conduire, j’aime être responsable de mon temps et de mon argent, énumère-t-elle. Le taxi est parfait pour moi. »

Elle a donc entrepris la formation de 15 semaines nécessaire pour faire du taxi au Québec. Mais, à peine arrivé sur les bancs d’école, Leonilla Mukakalinda a senti que les choses étaient différentes pour elle. « Juste quand je me suis inscrite, on m’a tout de suite dit que j’étais courageuse, que les femmes ne faisaient pas long feu dans le milieu. »

À Montréal, on compte environ 11 625 chauffeurs de taxi. Sur ce nombre, seulement 113 femmes déambulent dans les rues de la métropole, soit moins de 1 %, selon les plus récents chiffres du Bureau du taxi de Montréal. Et si cette statistique est relativement stable, on note tout de même un roulement important, la gent féminine n’ayant pas tendance à demeurer longtemps dans l’industrie.

« Les clients sont toujours surpris lorsqu’ils voient que c’est une femme qui conduit », dit en riant Leonilla Mukakalinda. Selon elle, ce sont même les autres femmes qui sont le plus étonnées de la trouver derrière le volant. « La nuit, elles me demandent souvent si j’ai peur. Mais elles ? Elles n’ont pas peur de se promener le soir. Ce n’est pas plus dangereux pour moi. »

Elle ajoute que les chauffeurs de taxi sont formés pour réagir dans des situations un peu plus difficiles. « On a un bouton panique pour ce genre de situations, indique-t-elle. Je ne suis pas inquiète. »

Sexisme ambiant

Car à ce sujet, la Rwandaise est claire. Ce ne sont pas tant les clients qui posent problème que les chauffeurs et propriétaires masculins. Regards déplacés, commentaires sur sa façon de s’habiller et remise en question de ses compétences sont quelques-uns des comportements sexistes avec lesquels elle doit apprendre à composer tous les jours. « Ça arrive souvent qu’on refuse de me louer un véhicule parce que je suis une femme, comme s’ils n’avaient pas confiance, laisse tomber Leonilla Mukakalinda, une légère pointe de colère dans la voix. On me demande si je fais les démarches pour mon mari et, quand je dis non, on me répond qu’on me rappellera. Ils ne le font pratiquement jamais. »

Un propriétaire lui a déjà demandé qu’un homme se porte caution pour elle, ce qu’elle a refusé. « Je n’ai même pas besoin de faire ça pour emprunter à la banque. Tant pis pour lui ! » Pire encore, un autre lui a proposé, il y a quelques semaines, de partager une voiture… à condition qu’elle partage aussi son lit. « Je vous laisse imaginer ce que je lui ai répondu », lâche-t-elle avec un clin d’oeil.

Même son de cloche du côté de Mikelcie Fils-Aimé. Chauffeuse depuis 2006, elle est rapidement devenue inactive en raison des pressions du milieu. « Les clients, bien souvent, sont très contents que ce soit une femme qui conduise, soutient celle qui retente sa chance depuis quelques mois. Ils se sentent en sécurité. Ce sont les hommes de l’industrie qui sont décourageants. »

Pour les deux femmes, l’idéal serait encore d’acheter un permis et de devenir, ainsi, complètement indépendantes, mais les prix exorbitants les forcent, pour le moment, à demeurer locataires.

Division sexuelle

Selon le sociologue du travail Angelo Soares, l’industrie du taxi est le reflet de la division sexuelle du travail longtemps imposée par la société. « Il existe toujours de lourds préjugés quant aux compétences des individus, explique le professeur titulaire au département d’organisation et ressources humaines de l’Université du Québec à Montréal. C’est ce qui fait qu’on associe certains milieux de travail aux femmes et d’autres aux hommes, c’est culturel. » Ainsi, encore aujourd’hui, malgré le fait qu’il n’y a jamais eu autant de femmes avec un diplôme d’études supérieures, ces dernières sont concentrées dans des domaines très précis, surtout à caractère social, comme l’enseignement et les soins infirmiers.

De l’avis du chercheur, la capacité de conduire et de rester calme dans des situations de stress, comme d’effectuer rapidement un trajet en voiture lorsqu’il y a de la congestion, sont encore des aptitudes considérées comme étant « profondément masculines ». « On a déjà refusé de me louer un taxi qui prenait des gens à l’aéroport parce que c’est supposément trop difficile psychologiquement pour une femme, ajoute Leonilla Mukakalinda. Mais voulez-vous bien me dire où est la différence ? »

Uber veut plus de femmes

Si peu de femmes se sentent à leur place dans l’industrie du taxi, Uber, joueur de plus en plus important dans le secteur du transport de particuliers, souhaite inciter plus de femmes à intégrer les rangs de ses divisions locales d’ici 2020. À l’échelle mondiale, l’entreprise espère en voir un million devenir « partenaires », et ce, même dans les pays où les femmes n’ont pas le droit de prendre le volant, comme en Arabie saoudite. Cette initiative s’inscrit dans une collaboration entre la compagnie américaine et ONU Femmes « dans le but d’offrir plus de possibilités de développement économique aux femmes ».

À Montréal, l’équipe vise 15 % sur plusieurs milliers de chauffeurs (le chiffre exact demeure secret) d’ici janvier 2016. Pour y arriver, le groupe mise sur la sécurité et, surtout, sur la flexibilité de ses horaires. « Nous avons plusieurs mères de famille qui travaillent pour nous lorsque leurs enfants sont à l’école par exemple », explique le directeur général d’Uber à Montréal, Jean-Nicolas Guillemette. Déjà, depuis le lancement de la campagne au printemps, la filiale québécoise a fait monter ses statistiques de 3 % à 7 %.

« C’est encourageant de voir qu’il y a un désir de donner à ces femmes une occasion de revenir sur le marché du travail, soutient le sociologue Angelo Soares. Ce qu’il manque, dans l’industrie du taxi, c’est une volonté politique claire en ce sens. » Volonté que l’on commence à remarquer dans d’autres secteurs du transport, comme à la Société de transport de Montréal (STM) où le nombre de chauffeuses a considérablement augmenté au cours des dernières années.
50 ans
C’est l’âge moyen des chauffeurs de taxi à Montréal, hommes et femmes confondus.
2013
C’est en novembre de cette année que la plateforme Uber a été lancée à Montréal.
180 000 $
C’est le montant minimum à débourser pour obtenir un permis de taxi permettant d’exercer la profession à Montréal. Ce dernier ne comprend pas le véhicule.
2 commentaires
  • Lise Bélanger - Abonnée 17 août 2015 07 h 33

    Bravo Mme Mukakalinda! Continuez!

  • Marc Langlais - Inscrit 17 août 2015 12 h 53

    Deux chiffres...

    Oui bravo à Mme Mukakalinda, pas facile de sortir des cavernes!!

    Deux chiffres sidérants:
    - 180 000$ pour un permis (Je sais, c'est en raison des quotas, mais tout de même!)
    - 15 semaines de formation!!

    Très québécois: avez-vous votre formation? Votre permis?

    Désolé d'être hors propos.