Des villages sans route, «perdus au bout du monde»

Il faut débourser plus de 1000 $ pour aller de Gros-Mécatina à Blanc-Sablon (notre photo), alors que cela constitue un trajet de 15 minutes d’avion.
Photo: Didier Naulleau / CC Il faut débourser plus de 1000 $ pour aller de Gros-Mécatina à Blanc-Sablon (notre photo), alors que cela constitue un trajet de 15 minutes d’avion.
Sans accès routier, la Basse-Côte-Nord a des airs de bout du monde. À plus de 2000 kilomètres, à vol d’oiseau, des grands centres québécois, certains villages sont complètement isolés et doivent se rabattre sur un transport maritime et aérien qui, faute d’investissement, est désuet.


Il y a quatre ans, Randy Jones a subi une importante opération au cœur. Depuis, la santé fragile du maire de Gros-Mécatina, petit village côtier, repose sur l’ingestion d’une soixantaine de médicaments par jour et sur de multiples injections. Deux semaines avant son entretien avec Le Devoir, son infirmière lui a fait savoir qu’il devait être rapidement hospitalisé afin que sa dose d’insuline quotidienne soit ajustée.

Seul problème : le centre de soins est à Blanc-Sablon, à un peu moins d’une centaine de kilomètres de là. « Je devais quitter lundi dernier, mais, avec la brume, l’avion n’est pas rentré à temps, raconte l’homme de 59 ans. On l’attend encore d’ailleurs. » Entre-temps, son infirmière est partie en vacances. 

« Régler soi-même son diabète, quand on ne sait pas trop comment ça fonctionne, ce n’est pas évident tous les jours », laisse-t-il tomber avec un rire sans joie. Son prochain rendez-vous est dans quelques semaines. D’ici là, Randy Jones ne peut qu’espérer que la météo sera, cette fois, de son côté.

Ce village maritime n’est pas le seul dans cette situation sur la Basse-Côte-Nord. Entre Kegashka, là où la route 138 s’arrête actuellement, et Vieux-Fort, où le chemin reprend pour rejoindre la Translabradorienne, on compte une dizaine de petites municipalités, 5000 habitants tout au plus.

 Accrochées en bordure du fleuve, ces bourgades ont longtemps assuré leur survie grâce à l’industrie de la pêche. Depuis quelques années, avec l’imposition de quotas sur certaines espèces et la fermeture des usines de transformation, la vie est de plus en plus difficile dans la région et le revenu moyen dégringole au fil des saisons.

Pour diversifier leur économie, surtout dans les secteurs minier et touristique, ces villes comptent sur le prolongement de la route 138, promesse que les gouvernements provinciaux et fédéraux réitèrent, mais peinent à tenir depuis plus de 20 ans. « Nos villages sont en train de mourir, déplore le maire de Gros-Mécatina, qui a toujours vécu sur la Basse-Côte-Nord. Si on pouvait avoir accès au territoire, qui sait ce qu’on pourrait faire ! »

Promesse en suspens

En avril dernier, le gouvernement Couillard a promis un investissement de 232 millions pour relier les deux tronçons de la 138 dans le cadre du Plan Nord. Cette annonce a été reçue comme une bouée par les élus du secteur, mais depuis, c’est le silence radio.

Pour Armand Joncas, maire de Blanc-Sablon depuis 2013, c’est un non-sens. « Cette route changerait complètement le portrait de la région, souligne-t-il. C’est l’investissement du siècle parce qu’économiquement parlant, tout est à faire ici. »

Avec une route, « ce territoire pourrait devenir une plus-value, plutôt que d’être la remorque du reste du Québec », explique Russel Tremblay, directeur adjoint et commissaire aux infrastructures stratégiques pour Développement économique Sept-Îles.

« On ne comprend pas pourquoi le gouvernement languit, ajoute, découragé, le maire de Blanc-Sablon. Quand on regarde ailleurs, chaque cultivateur a une route secondaire qui lui permet de se rendre sur une route nationale… Nous sommes un peuple oublié depuis longtemps. »

Quasi-monopole

Sans route, les Bas-Côtiers doivent se rabattre sur le transport aérien pour circuler de village en village ou pour rejoindre les centres urbains. Dans ce cas-ci, ce ne sont pas tant les distances qui refroidissent les ardeurs des habitants de la région que les tarifs astronomiques. « Ça me coûterait quasiment moins cher de partir de Montréal pour aller en France deux fois l’an que de faire le voyage entre La Tabatière et le sud de la province », assure Randy Jones.

En effet, alors qu’en haute saison, un aller-retour Montréal-Paris coûte environ 950 $, il faut compter presque 2000 $ pour rejoindre la métropole par la voie des airs via la Basse-Côte-Nord. « Même les prix entre les villages sont exorbitants, indique le maire de Gros-Mécatina. Il faudra que je débourse plus de 1000 $ pour aller à l’hôpital à Blanc-Sablon, alors que c’est 15 minutes d’avion. »

Et bien qu’il existe un Programme de réduction des tarifs aériens pour faciliter les allées et venues des habitants de ces villages, ce dernier ne répond pas aux besoins de la population. Construit sous forme de remboursement, le programme permet « aux résidants de certaines régions éloignées et isolées du Québec de se déplacer à moindre coût […] pour des raisons personnelles ou pour accompagner un patient devant recevoir des soins de santé ».

« Le système rembourse 30 % de nos billets, précise le président de la Conférence régionale des élus de la Côte-Nord, Claude Dahl. Entre vous et moi, ce n’est pas avec ça qu’on va bien loin. » Il ajoute que le processus de demande de subvention est « extrêmement complexe », ce qui en décourage plusieurs.

« Le programme a été approuvé par le Secrétariat du Conseil du trésor et a débuté en avril 2014, explique Martin Girard, porte-parole de Transports Québec. Il est valide pour trois ans. » D’ici 2017, le ministère n’entend donc pas le réviser. « En cas d’urgence, j’espère que les [Bas-Côtiers] ont un bon coussin s’ils doivent sortir de la région, lance Claude Dahl. On ne se rend pas compte de la chance qu’on a d’avoir accès à une route. »

De plus petits transporteurs ont bien essayé de venir s’installer dans la région pour offrir des vols à prix modiques, mais la concurrence de Jazz (Air Canada) les a presque tous fait fuir. « C’est pratiquement un monopole », insiste Claude Dahl, un soupir dans la voix. Selon lui, dès qu’un nouveau joueur arrive, Jazz réduit ses prix « jusqu’à ce que ça fasse mourir les autres », puis ils les augmentent à nouveau. « La région est prise en tenailles par cette entreprise », dénonce Russel Tremblay de Développement Sept-Îles.

L’an dernier, l’un des seuls concurrents de Jazz, Pascan Aviation, a d’ailleurs connu d’importantes difficultés financières, à un point tel que le transporteur régional a dû réduire considérablement son offre de services dans les régions les plus éloignées. Au moment d’écrire ces lignes, aucune compagnie aérienne n’avait répondu aux demandes d’entrevues du Devoir.

Si près et si loin

Les problèmes de transport sont tels que les villages peinent même à communiquer et à entretenir des relations entre eux. Car, quand ce n’est pas l’avion qui ne peut atterrir, c’est la liaison maritime qui fait défaut. « Il y a des gens qui vivent à Gros-Mécatina qui n’ont jamais vu Tête-à-la-Baleine l’été, [malgré la vingtaine de kilomètres qui séparent les deux municipalités] », affirme Randy Jones, la voix brisée. Seule la route blanche, cette voie entretenue par le ministère des Transports durant la saison froide pour que les motoneiges puissent circuler, permet aux habitants de se déplacer.

« Il y a deux ans, l’hiver a été tellement doux, que la neige n’a jamais pris. On a passé quatre mois complètement isolés, comme si on avait été parachutés sur une île. Comme si on était perdus au bout du monde. »

2010 km

Distance à parcourir entre Québec et Blanc-Sablon par voie terrestre. Pour y arriver, il faut toutefois passer par les provinces maritimes. Les plus téméraires peuvent aussi emprunter la 389 à partir de Baie-Comeau, mais cette route est considérée comme « une des plus dangereuses du Québec ».


525 km
Il s’agit de la longueur de la route blanche, ce sentier de motoneige qui relie Natashquan à Blanc-Sablon et qui est entretenue tous les hivers par Transports Québec. Le tracé de la route peut varier d’année en année selon les conditions climatiques.


10 ans
Nombre d’années prévues par le gouvernement québécois pour compléter la route 138.
Source : Plan Nord


1050 $
Montant annuel maximal que le Programme de réduction des tarifs aériens rembourse aux résidents des collectivités n’ayant accès à aucune forme de transport. Pour celles avec desserte maritime ou ferroviaire, la somme s’élève toutefois à 700 $.
Source: Transports Québec
2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 10 août 2015 09 h 28

    Est-ce vraiment la solution?

    Une route va-t-elle transformer économiquement cette région? Elle ne changera pas les quotas de pêche, elle n'adoucira pas le climat pour y faire pousser des légumes, elle ne fera pas hausser le prix mondial de la tonne de fer pour y ouvrir d'hypothétiques mines, ça ne sera pas assez pour que l'industrie du jeu vidéo ou Samsung aille s'y installer.

  • Normand Renaud - Inscrit 10 août 2015 12 h 07

    Développement

    Non seulement la construction de la route est nécessaire mais en plus il faudrait aussi trouver un secteur économique en développement ailleurs que dans les pêches. Pour la création d'emplois en ce sens il faudrait mandater le ministre du développement et du travailm pour élaborer un plan.
    M. Couillard il n'y a pas juste un plan minier pour développer une région.
    Mais ça prend de l'imagination. Partir de rien comme l'a fait le Curé Labelle jadis.