Montréal dans les ligues majeures du vélo?

Il existe à Montréal une masse critique de cyclistes pour qui le vélo représente un moyen de transport.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Il existe à Montréal une masse critique de cyclistes pour qui le vélo représente un moyen de transport.

Montréal reste la meilleure ville cyclable en Amérique du Nord, mais perd du terrain par rapport aux championnes comme Copenhague ou Amsterdam, qui mettent les bouchées doubles pour faire davantage de place aux vélos. Partout dans le monde, on réduit l’espace alloué aux voitures. L’administration Coderre joue-t-elle dans les ligues majeures du vélo ?

C’est un impressionnant projet de réfection du boulevard Laurentien, dans Cartierville, au nord de Montréal : la vieille chaussée crevassée fera place à quatre voies de circulation, deux voies réservées pour les autobus et de larges trottoirs.

Mais il n’y a rien pour les vélos. C’est comme s’ils n’existaient pas. Une piste cyclable est prévue sur une petite rue adjacente, à côté. Les cyclistes n’auront qu’à faire le détour.

Cet exemple se répète un peu partout en ville, dans tous les grands chantiers prévus au cours des prochains mois. Sur la rue Sainte-Catherine, qui sera remise à neuf après des décennies d’abandon, deux voies pour les voitures. Espaces de stationnement en bordure de la chaussée. Larges trottoirs. Mais rien pour les vélos.

Avenue Laurier Ouest, à Outremont : les commerçants s’opposent au prolongement de la piste cyclable — très fréquentée — qui part du Plateau Mont-Royal vers la piste de la Côte-Sainte-Catherine. Rien pour les vélos. Ils n’auront qu’à rouler sur le boulevard Saint-Joseph, tout près de là, ont affirmé des commerçants.

« On entend toujours ce discours-là : “Les vélos passeront dans la rue voisine !” C’est comme si les cyclistes étaient toujours de trop », déplore Suzanne Lareau, présidente et directrice générale de Vélo Québec.

Une réputation à défendre

Ce discours, on l’entend pourtant dans la meilleure ville cyclable d’Amérique du Nord. Une simple promenade en ville suffit pour constater que la réputation de Montréal est amplement méritée : il y a des vélos partout ! Plus de 731 000 personnes (52 % de la population) se déplacent à vélo, à un moment ou l’autre de l’année. Des bouchons de circulation se forment dans les pistes cyclables aux heures de pointe dans les quartiers centraux.

De toute évidence, il existe à Montréal une masse critique de cyclistes pour qui le vélo représente un moyen de transport. On est tout de même loin d’avoir développé une véritable culture du vélo urbain comme celle de Copenhague, Amsterdam, Berlin et d’autres villes européennes. Pas étonnant que la métropole québécoise ait dégringolé du 14e au 20e rang dans le palmarès des meilleures villes cyclables du monde, dressé ce printemps par la firme Copenhagenize.

Déjà, l’automne dernier, le fondateur de Copenhagenize, Mikaël Colville-Andersen, avait sermonné l’administration Coderre. « Je ne roulerais pas ici avec mes enfants. Montréal n’en fait pas assez pour agrandir son réseau cyclable. Le statu quo est inacceptable dans ce monde où tout change plus rapidement que jamais. Vous pouvez être des leaders nord-américains en matière d’aménagement urbain. D’autres villes y mettent le paquet », avait déclaré le « pape du vélo urbain » au Devoir.

On avait rencontré Colville-Andersen dans un café de la rue Saint-Viateur, dans le Mile-End. Ce globe-trotter a déploré la réalité décrite par Vélo Québec : oui, Montréal compte une importante masse critique de cyclistes, mais la Ville oublie trop souvent les vélos quand vient le temps de réaménager les infrastructures. « En Amérique du Nord, vous avez tellement d’espace ! Vous pourriez facilement enlever de l’espace de stationnement pour ajouter des voies cyclables. Et ceux qui disent qu’on est au Canada et que le Canada est différent de Copenhague devraient se la fermer ! Les gens ici ont autant le droit d’avoir une ville agréable que ceux de Copenhague. »

Pour Mikaël Colville-Andersen (qui est né et a grandi en Alberta), le vélo représente « l’avenir des villes ». Les automobilistes qui chialent contre les cyclistes devraient réfléchir, selon lui. Plus il y a de vélos, moins on trouve d’autos dans les rues.

Volonté politique

« Il y a une volonté politique réelle du maire Denis Coderre d’améliorer les infrastructures cyclables. Il a reconnu que la Ville doit en faire plus, mais on a l’impression que la machine bureaucratique résiste », dit Suzanne Lareau, de Vélo Québec. Bon an mal an, la Ville promet 50 kilomètres additionnels de voies cyclables, mais n’en livre que 30 ou 35 kilomètres.

Pour que Montréal reste parmi les championnes du vélo, la Ville doit rénover les infrastructures existantes, qui datent pour la plupart de l’ère Drapeau, dans les années 80, rappelle-t-elle. Des pistes comme celle de la rue Cherrier, sur le Plateau Mont-Royal, ont besoin d’une sérieuse remise à niveau. Trop étroites, pleines de trous, elles représentent un danger pour les milliers de cyclistes qui les empruntent chaque jour.

Il faut aussi créer des liens entre les voies cyclables existantes, selon Suzanne Lareau. Il y a des chaînons manquants dans le réseau, tant dans les axes nord-sud qu’est-ouest. « Monsieur et madame Tout-le-Monde ont des difficultés à s’y retrouver. Je vous mets au défi de vous rendre de l’arrondissement Saint-Laurent au Vieux-Montréal à vélo sans utiliser le GPS de votre téléphone », dit Ronald Houde, cycliste urbain de 58 ans qui roule été comme hiver à Montréal. Il milite au sein de la Coalition vélo Montréal, créée il y a deux ans pour représenter les adeptes du vélo en ville.

« Les cyclistes les plus aguerris sont à l’aise dans la circulation, mais pour devenir une vraie ville de cyclistes, Montréal doit aménager davantage de pistes séparées physiquement de la chaussée », croit Ronald Houde. Il voit souvent des parents et leurs enfants rouler sur les trottoirs, même en présence de voies cyclables peintes sur la chaussée. Mikaël Colville-Andersen dit la même chose : les vraies villes de vélo sont conçues pour les 7 à 77 ans.

« Penser vélo »

Ronald Houde est convaincu que le nombre de cyclistes a plafonné à Montréal depuis un an ou deux. Parce que les infrastructures ne répondent plus à la demande. La seule façon de faire progresser la pratique du vélo — et décongestionner les rues des quartiers centraux — est de créer les conditions pour que les cyclistes « ordinaires » se sentent en sécurité, selon lui.

Ronald Houde note lui aussi une volonté politique du maire Coderre et d’Aref Salem, responsable des transports au comité exécutif. Il remarque cependant la même résistance des fonctionnaires à « penser vélo » en matière d’aménagement. « Les meilleures intentions politiques peuvent devenir un cauchemar dans la réalité », dit-il.

Exemple : le design de la nouvelle piste cyclable aménagée sous le viaduc du boulevard Saint-Laurent près de la rue de Bellechasse, dans Rosemont, provoque des frictions entre piétons, cyclistes et voitures. « On avait prévenu la Ville que l’aménagement proposé n’avait pas de bon sens, mais nos suggestions ont été ignorées », dit Ronald Houde. L’intersection Décarie/De Maisonneuve, près du nouveau Centre universitaire de santé McGill, représente aussi un bordel urbanistique où se côtoient voitures, vélos, piétons et autobus, note le cycliste.

Une ville qui aspire au statut de championne cycliste devrait pourtant tout faire pour que les usagers de la route se côtoient sans se foncer dessus.

2,2 %
Proportion des Montréalais qui vont travailler à vélo
 
9,7 %
Proportion des résidants du Plateau-Mont-Royal qui vont travailler à vélo
 
731 000
Nombre de Montréalais qui font du vélo
 
2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 11 juillet 2015 13 h 15

    Si c'est vrai

    Si Montréal est la plus accueuillante d'Amérique pour le vélo, qu'est-ce que ça doit être ailleurs! Je suis toujours étonné du nombre de cyclistes à Montréal compte tenu: 1) de notre climat; 2) de la dangerosité d'y circuler. Quand je vois même des bouts de chou avec leurs parents sur les pistes débordées ou certaines rues achalandées, je tremble.

    • Jean Richard - Abonné 12 juillet 2015 12 h 04

      Le climat n'est pas un handicap. Ce qui le devient, et pas seulement pour les cyclistes mais aussi les piétons, c'est la façon de garder les trottoirs et les voies cyclables en état de service pour ceux qui y circulent.

      L'approche de nos voiries municipales, qui consiste à passer d'immenses grattes et de non moins immenses souffleuses pour chasser les flocons de neige à mesure qu'ils tombent est tout simplement dépassée et le plus grand défi sera de changer les habitudes des cols bleus, chez qui règne une culture ultra-conservatrice.

      Que voit-on sur les pistes de ski ? Des milliers de personnes qui ne craignent pas le froid car ils ont les vêtements et la technologie adéquates pour se sentir bien à l'aise, même par -20 °C.

      Des vêtements adéquats et la technologie (du vélo) existent pour qu'il soit possible de circuler à vélo en hiver comme en été. Ce qui est inadapté, ce sont les méthodes archaïques (pensées pour la voiture et uniquement la voiture) d'entretien des rues en hiver.