Les Y, la génération mobile

Les jeunes adultes de la génération Y qui choisissent de s’installer dans la métropole retardent largement l’achat de leur premier véhicule motorisé, selon l’urbaniste Félix Gravel.<br />
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Les jeunes adultes de la génération Y qui choisissent de s’installer dans la métropole retardent largement l’achat de leur premier véhicule motorisé, selon l’urbaniste Félix Gravel.

Enfants des banlieues, les jeunes adultes âgés entre 18 et 35 ans qui affluent vers les quartiers centraux montréalais changent peu à peu leurs habitudes en matière de transport. Covoiturage, autopartage, transport collectif et actif font maintenant partie du langage courant de ces nouveaux citadins.

François-Xavier Charlebois a grandi à Pincourt, en banlieue ouest de Montréal. À 30 ans, celui qui habite aujourd’hui dans Saint-Henri n’a jamais ressenti le besoin d’avoir une voiture à lui. Au tournant de la vingtaine, inconfortable à l’idée d’utiliser seul la vieille auto que ses parents ne voulaient plus, il a décidé de la mettre à la disposition de toute sa colocation. « Elle était devant l’appartement, raconte le jeune chargé de cours. Nous avions un journal de transport et, à chaque sortie, nous notions notre kilométrage. » Les dépenses d’entretien étaient ensuite séparées entre tous les conducteurs selon l’usage de chacun. Idem pour les frais de plaque, d’assurances et de changements de pneus annuels. Ce partage a duré près de trois ans, jusqu’au dernier vrombissement du véhicule.

Depuis, il emprunte de temps à autre la voiture d’un ami, surtout lorsqu’il doit quitter la ville. Mais la plupart du temps, c’est en pédalant qu’il sillonne les rues de Montréal. « Je suis un cycliste jusqu’à la moelle, lance celui qui enfourche son vélo 365 jours par année. Il est hors de question que je m’achète une auto ! Il y a déjà bien assez de ferraille dans le monde. »

Bien que les statistiques concernant le partage privé de véhicules motorisés soient quasiment inexistantes, de plus en plus de jeunes citadins semblent s’adonner à cette pratique. En plus de diminuer les coûts liés à la possession d’une voiture, cette manière de faire permet de réduire les responsabilités inhérentes. « C’était agréable de pouvoir compter sur quelqu’un d’autre pour le fardeau du stationnement, surtout l’hiver, souligne Émilie Clavel, 25 ans, qui a, pour sa part, partagé une voiture avec un ami pendant quelques années. Si j’avais été toute seule à l’utiliser, j’aurais constamment oublié de la changer de côté. Les contraventions se seraient accumulées… »

La jeune femme soutient toutefois que, la plupart du temps, ses déplacements se faisaient tout de même en métro ou en Bixi. Quand son véhicule a rendu l’âme, elle n’a donc pas cru bon de le remplacer.

Croître sans les jeunes

Malgré tout, le rythme de croissance du parc automobile observé depuis 15 ans au Québec ne décélère pas, et Montréal n’échappe pas à cet engouement continu pour la voiture. Rien qu’entre 2008 et 2013, le nombre de déplacements individuels a augmenté de 15 % dans la grande région de Montréal. Or, cette hausse s’explique principalement en raison du vieillissement de la population et du fait qu’environ 90 % des baby-boomers utilisent encore activement un véhicule motorisé.

En effet, selon l’urbaniste Félix Gravel, responsable des campagnes « Transport, GES et aménagement du territoire » au Conseil régional de l’environnement de Montréal (CREM), les jeunes adultes de la génération Y qui choisissent de s’installer dans la métropole — et qui représentent plus de 25 % de la population de la ville — retardent largement l’achat de leur premier véhicule, bien souvent une fois atteint le cap du quart de siècle.

Plus encore, certains ne passent carrément pas leur permis de conduire, soit par manque d’intérêt ou parce qu’ils n’en voient pas la nécessité. Et si les données récoltées chez nos voisins du Sud sont plus probantes, une tendance similaire commence tout de même à se dessiner de notre côté de la frontière, « ce qui était tout à fait improbable au tournant des années 90 », précise M. Gravel.

Liberté relative

Ainsi, alors que la voiture a longtemps été synonyme de liberté — les nombreuses figures culturelles du road trip en témoignent —, elle semble peu à peu perdre son aura. « Aujourd’hui, que ce soit en ville ou ailleurs, on devient rapidement captif de l’auto », insiste Félix Gravel. Captif en raison des mesures d’apaisement de la circulation de plus en plus populaires dans les centres urbains ou à cause du nombre limité de solutions de remplacement à l’auto solo dans les municipalités avoisinantes. « Il ne faut pas se leurrer, beaucoup de gens qui utilisent la voiture tous les jours souhaiteraient pouvoir se déplacer en transport en commun, mais ils n’ont pas d’autres choix », note la codirectrice de l’Observatoire de la mobilité durable, Paula Negron, en faisant référence aux quartiers situés aux extrémités de l’île de Montréal et aux banlieues des environs.

Et à ce sujet, les statistiques sont claires : plus l’offre de transport est diversifiée, plus les usagers ont tendance à délaisser l’automobile au profit des modes alternatifs. « On a qu’à jeter un oeil aux habitudes des résidants du Plateau, de Rosemont, de Villeray, énumère Félix Gravel, avec un sourire dans la voix. Dans ces quartiers [très prisés par les jeunes professionnels et les nouvelles familles], près de 75 % des déplacements se font à pied, en vélo ou en transports collectifs. »

Une étude commandée par la Direction de l’habitation de la Ville de Montréal en avril 2014 révélait d’ailleurs que les jeunes propriétaires qui s’installent dans les récents condos des quartiers centraux aspirent, bien souvent, à être « moins dépendants de l’automobile pour [leurs] déplacements quotidiens ».

Et bien qu’à l’heure actuelle la voiture personnelle soit le mode de transport privilégié, leurs habitudes risquent de changer une fois qu’ils auront emménagé. Une proportion non négligeable (39 %) n’a même pas acquis l’espace de stationnement qui accompagne normalement les condos. « Cela témoigne d’une toute nouvelle réalité, car de telles proportions auraient été impensables il y a une dizaine d’années à peine », explique Jacques-Alain Lavallée, du service des communications de la Ville de Montréal.

Phénomène montréalais

Il ne faudrait toutefois pas faire l’erreur de généraliser la situation montréalaise à l’ensemble du Québec, tempère Nicolas Girard, directeur général du Fonds d’action québécois pour le développement durable. « C’est plus facile lorsque les gens habitent plus près de leur milieu de travail et quand l’aménagement du territoire favorise le transport actif », soutient celui qui oeuvre depuis 15 ans dans le domaine des transports. Même son de cloche du côté de Paula Negron : « Environ 80 % des travailleurs de la région métropolitaine de Montréal n’ont pas à aller quotidiennement au centre-ville. C’est pourtant là que le transport en commun est le plus efficace. »

« C’est certain que lorsqu’on habite seul ou en couple, qu’on n’a pas d’enfants, on peut aisément s’installer dans le quartier le plus central de Montréal », ajoute la codirectrice de l’Observatoire de la mobilité durable. Elle précise toutefois qu’il est encore trop tôt pour savoir si les enfants des banlieues suivront les traces de leurs parents lorsqu’ils fonderont une famille à leur tour.

Communauto pour jeunes familles

Alors que le service Communauto était considéré par plusieurs comme un choix «grano» à ses débuts, il y a une vingtaine d’années, il est aujourd’hui une solution de remplacement à la voiture de plus en plus prisée par les familles urbaines. «Nos abonnés ont entre 25 et 50 ans, précise le directeur du développement de l’entreprise, Marco Viviani. Nous sommes la solution pour les familles qui ne veulent pas avoir de voiture à cause du format de nos véhicules, mais aussi parce que notre service s’inscrit dans un mode de vie un peu plus organisé.» De fait, on retrouve un taux similaire de couples avec enfant parmi les usagers de Communauto à celui dans la population générale.

Autopartage entre voisins

Depuis 2012, une solution de remplacement à l’automobile fait tranquillement son chemin à Montréal. Et cette fois, plutôt que de courtiser les individus, ce sont les promoteurs immobiliers et les syndicats de copropriétaires qui sont invités à opter pour LibrOTO, un service d’autopartage exclusif.

4,5 M

C’est le nombre de véhicules de promenade en circulation appartenant à des particuliers recensé au Québec à la fin de 2013. Ce sont les derniers chiffres rendus publics.

Source : Desjardins – Études économiques

Photo: Olivier Zuida Le Devoir
40 %
C’est à ce pourcentage que s’élève le nombre de jeunes adultes, âgés de 18 à 34 ans, dans l’arrondissement Ville-Marie.

Source : Ville de Montréal
23 %
C’est la part de marché approximative des transports collectifs, sur une base quotidienne, au Québec. Ce chiffre est demeuré stable depuis 2008.

Source : Enquête Origine-Destination 2013