La brigade invisible

La présence d’un brigadier scolaire incite souvent les parents à laisser marcher leur enfant jusqu’à l’école.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La présence d’un brigadier scolaire incite souvent les parents à laisser marcher leur enfant jusqu’à l’école.

Malgré leur gilet jaune fluo, les brigadiers scolaires semblent parfois invisibles, un peu comme s’ils faisaient partie intégrante du décor urbain. Pourtant, alors que le nombre de voitures en circulation est en hausse, ils n’ont jamais été aussi essentiels à la sécurité des enfants marcheurs.

Monique Houle n’aime pas parler d’elle. Tout sourire, les yeux rieurs derrière ses lunettes teintées, la septuagénaire enfile son uniforme de brigadière tous les jours, beau temps, mauvais temps, depuis maintenant 26 ans. « Je peux vous dire que, cet hiver, ç’a été dur, s’exclame-t-elle en frissonnant au souvenir des températures glaciales des derniers mois. Mais j’étais là tous les jours ! »

En plus de 25 ans, cette résidente du quartier Hochelaga-Maisonneuve, dans l’est de Montréal, a vu les choses se bousculer aux alentours des écoles. Une augmentation significative du nombre de voitures et des parents de plus en plus inquiets de laisser marcher leurs enfants seuls font partie des transformations qu’elle a pu observer depuis ses débuts sur le terrain.

Même son de cloche du côté de Michel Charest, brigadier depuis près de 15 ans. « Le gros problème vient des automobiles, affirme l’homme de 60 ans, en embrassant du regard son coin de rue situé à deux pas de l’école Le Carignan, dans Montréal-Nord. Ils arrivent à toute vitesse et, si je ne siffle pas, ils ne s’arrêtent pas, malgré le panneau d’arrêt. » Il ajoute que, bien qu’il n’y ait jamais eu d’accidents durant ses quarts de travail, ce n’est pas parce que les circonstances n’y sont pas propices. « Si je n’avais pas été vigilant, il y aurait pu y avoir un accident impliquant moi ou les enfants, c’est certain. J’ai été chanceux. »

Ce constat, il est loin d’être le seul à l’avoir fait au cours des dernières années. Une vaste enquête, dirigée par Marie-Soleil Cloutier, professeure et chercheuse au Centre urbanisation culture société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et dont les résultats finaux seront rendus publics à l’automne, révèle que les brigadiers scolaires montréalais sont non seulement placés à des endroits stratégiques, mais qu’ils se mettent régulièrement en danger pour assurer la sécurité des jeunes écoliers dont ils ont la responsabilité.

« Les brigadiers que nous avons rencontrés sont presque unanimes, indique la géographe de formation. La priorité, c’est la sécurité des enfants, bien souvent au détriment de la leur. » Ainsi, sur les plus larges artères — comme Saint-Joseph, Pie-IX ou Christophe-Colomb, où se trouvent plusieurs écoles — les témoignages de quasi-accidents sont fréquents. « Certains nous ont dit que ça leur arrive au moins une fois par semaine de se faire frôler par un véhicule. »

Menée en deux temps, d’abord sous la forme d’un questionnaire auquel près de 60 % des quelque 700 brigadiers adultes de la métropole ont répondu, puis par l’observation sur le terrain des traverses scolaires, l’étude vise, entre autres choses, à cibler les intersections à risque. Réalisée en collaboration avec le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), duquel relèvent les brigadiers scolaires, elle est une des premières au monde à se pencher sur la réalité aux abords des écoles primaires.

Des yeux sur le terrain

Plus que de simples agents d’apaisement du trafic, les brigadiers jouent un rôle essentiel au sein des communautés dans lesquelles ils gravitent, selon les recherches réalisées sur le terrain par les étudiants de Mme Cloutier. « La plupart d’entre eux ont au moins 15 ans de service et, comme ils sont là tous les jours, ils connaissent tous les enfants », explique la professeure. Ces hommes et ces femmes deviennent donc rapidement des piliers pour les jeunes qu’ils croisent quotidiennement.

Avec le temps, s’ils ont une bonne relation avec l’école qu’ils desservent, ils agissent un peu comme les yeux de cette dernière sur le terrain. Et cette courroie de transmission est d’autant plus nécessaire dans les quartiers défavorisés. « Que ce soit des absences répétées ou des cas d’intimidation sur le chemin de l’école, ils sont une source d’information de première ligne pour les écoles, ajoute Marie-Soleil Cloutier. Certains nous ont même raconté des cas de violences ou d’abus qu’ils ont pu rapporter, c’est une plus-value énorme qui n’a rien à voir avec la sécurité routière. »

Ce niveau d’implication, bien qu’on ne puisse pas l’observer chez tous les brigadiers, dénote tout de même le rôle capital que peuvent exercer ces individus sur leur milieu. « On oublie souvent qu’ils sont là, un peu comme s’ils se fondaient dans le décor, lance la jeune professeure, avec un sourire en coin. Pourtant, ce sont des gens extrêmement dévoués qui sont un maillon essentiel dans la chaîne de déplacement entre l’école et le domicile. »La présence d’un brigadier joue d’ailleurs comme incitatif auprès des parents pour qu’ils laissent leur progéniture marcher jusqu’à l’école.

 

Reconnaître l’article 311

En vertu de l’article 311 du Code de la sécurité routière, les brigadiers scolaires ont les pleins pouvoirs sur leur intersection. À un point tel que, même si le feu de circulation passe au vert, ils sont en droit d’exiger un arrêt complet de la part des véhicules le temps de terminer leur traversée. « Ils ont la possibilité de donner des contraventions par personne interposée, précise Marie-Soleil Cloutier. Si un automobiliste commet une infraction, ils peuvent prendre le numéro de plaque et le transmettre à leur poste de quartier. Ce dernier peut ensuite envoyer un constat aux conducteurs fautifs. »

Or, rares sont les automobilistes qui en sont conscients. Même les parents, qu’ils soient à bord de leur véhicule ou à pied, ne respectent pas toujours l’autorité des brigadiers. « Il y en a souvent qui n’attendent pas mon signal, déplore Monique Houle. Comment voulez-vous que leur enfant nous écoute après ! »

Si un travail de prévention est fait ponctuellement auprès des enfants dans les écoles, très peu d’informations circulent sur le rôle réel des brigadiers sur le terrain. « Une de nos recommandations que la Société de l’assurance automobile du Québec a retenues est de sensibiliser davantage les conducteurs », déclare Marie-Soleil Cloutier. Des feuillets explicatifs devraient ainsi faire leur apparition au courant des prochains mois.

Redessiner l’espace

Selon les résultats préliminaires de l’étude de l’INRS, la majorité des intersections munies d’un brigadier est bien choisie. L’équipe de recherche en a tout de même recensé une vingtaine qui, moyennant un réaménagement peu coûteux comme l’installation de dos d’âne ou d’avancées de trottoir, pourrait se passer d’une présence humaine.

Depuis 1999, le nombre de brigadiers est limité pour des raisons financières. C’est pour cela que, lorsqu’on veut ajouter un gardien à une nouvelle intersection, il faut nécessairement en enlever un ailleurs. « C’est une masse salariale fixe, explique Sophia Provost, agente conseillère à la division de la sécurité routière du SPVM. Je ne peux donc pas créer de nouvelle traverse d’école si je n’en abolis pas une autre sur le territoire. »

Bien souvent, l’insistance de certains parents combinée aux observations des policiers détermine si un brigadier restera en place ou non. Ces derniers n’ont cependant pas toujours le temps de mettre à jour leurs données, des intersections par lesquelles très peu d’enfants transitent peuvent donc jouir de la présence d’un brigadier au détriment d’une autre où les risques sont plus élevés.

Marie-Soleil Cloutier souhaiterait utiliser le fruit de ses recherches afin d’élaborer un outil objectif pour faciliter cette partie du travail du SPVM. « Nous voulons leur proposer une façon systématique de mesurer les dangers à partir d’informations qu’ils ont déjà, comme l’allure du réseau routier ou le portrait démographique des quartiers », expose la chercheuse. Questionné sur cette possibilité, le service de police montréalais a fait savoir qu’il évaluerait cette option en temps et lieu. « C’est certain que si ça peut nous faciliter la vie, on ne dira pas non », souligne toutefois l’agente Sophia Provost.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Héritage britannique

On peine à retracer les origines exactes des brigadiers scolaires. Ce qui est certain, cependant, c’est qu’ils ne font pas partie du paysage urbain de toutes les grandes villes du monde. «On en retrouve presque exclusivement dans les pays du Commonwealth, précise Marie-Soleil Cloutier. Les rares études que j’ai trouvées au fil de mes recherches viennent de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et d’Israël.» Au Québec, la naissance des premières brigades scolaires remonte aux années 1920, selon la SAAQ.
60 %
C’est le taux approximatif d’enfants qui marchent pour se rendre à l’école à Montréal. Un record en Amérique du Nord où, depuis les années 70, on note une diminution significative — de 70 à 30% — du nombre d’enfants marcheurs.

Source : Vélo Québec
521
C’est le nombre de brigadiers permanents qui se partagent les traverses scolaires de la métropole. Le SPVM dispose également d’une banque d’environ 180 surnuméraires pour assurer les remplacements.

Source : Service de police de la Ville de Montréal
55 ans
C’est la moyenne d’âge des brigadiers en service sur l’île de Montréal observée par l’équipe de l’INRS. Issus de tous les milieux, la plupart d’entre eux cumulent plus de 15 ans d’expérience sur le terrain.
Consulter une carte illustrant le risque d'accident impliquant un enfant piéton et un véhicule à Montréal (Source: Mathieu Rancourt, 2015)