Patrimoine à vendre

À Montréal, le patrimoine urbain est mis à mal, selon Jean-Claude Marsan.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir À Montréal, le patrimoine urbain est mis à mal, selon Jean-Claude Marsan.

Jean-Claude Marsan se bat depuis 40 ans pour donner une nouvelle vie aux trésors de l’architecture et de l’histoire montréalaises. Il soupire quand on lui parle de l’actualité récente : c’est comme si on revenait à l’ère Drapeau, quand on rasait des quartiers complets pour construire des autoroutes, affirme le professeur à la retraite.

À Montréal, on se comporte comme si l’histoire ne valait rien. On transforme des chefs-d’oeuvre de l’architecture religieuse en copropriétés. On met en vente en catimini la Bibliothèque Saint-Sulpice. On offre une portion de l’île Sainte-Hélène — un bien public depuis plus de deux siècles — à Guy Laliberté pour un projet de rites funéraires réinventés, à mi-chemin entre cirque et cimetière.

« À partir de l’ère de Drapeau, on a commencé à s’intéresser au patrimoine, parce que les lieux et les monuments étaient menacés. On peut dire qu’on a assez bien réussi, d’une certaine façon, dans le Vieux-Port et le Vieux-Montréal, notamment », dit le professeur, urbaniste et architecte de 76 ans, attablé sur la terrasse de sa résidence entourée d’arbres, à Montréal.

« Mais depuis une décennie, on a régressé à Montréal. Si vous voyagez au Canada, aux États-Unis et ailleurs, on voit que la notion de patrimoine a changé. On est de plus en plus préoccupé par la valeur immatérielle du patrimoine. Au même moment, ici, on a l’impression qu’on retourne aux années 70. On se préoccupe uniquement du matériel, mais pas de la valeur historique et culturelle du patrimoine », ajoute l’ancien doyen de la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal.

Les professeurs émérites comme lui gardent normalement le privilège d’avoir un bureau à leur ancienne université. Pas Jean-Claude Marsan : il critique l’Université de Montréal de façon tellement virulente, pour sa gestion du bâtiment historique du 1420, boulevard Mont-Royal, qu’il s’est fait enlever son bureau. Mais il s’en moque. Personne ne l’empêchera de dire ce qu’il a à dire.

« On s’en va vers un scandale majeur avec ça, peut-être aussi important que celui de l’îlot Voyageur », dit-il à propos du vaste bâtiment du boulevard Mont-Royal à Outremont, acheté par l’Université de Montréal sous la direction de l’ancien recteur Robert Lacroix, en 2003.

Ce beau bâtiment a longtemps abrité la congrégation des soeurs des Saints Noms de Jésus et de Marie. L’Université devait y loger une série de départements qui manquent d’espace dans leurs locaux actuels. L’administration du recteur Guy Breton a changé d’idée devant les coûts estimés de rénovation de l’endroit. Le promoteur immobilier Olivier Leclerc vient d’acheter l’immeuble pour aménager une centaine d’appartements de luxe.

« Ce sont les religieux qui ont assuré tous nos besoins sociaux pendant trois ou quatre siècles et on bazarde tout ça : il n’y a aucun problème si on respecte les fenêtres ! », s’insurge Jean-Claude Marsan.

« On fait des condos avec un témoin important de notre passé religieux. C’est irresponsable ! À Toronto, ça ne passerait pas. Aucune société normale ne tolérerait ça. L’Université de Montréal se comporte comme un promoteur privé sans culture ! Comment une institution qui doit être à l’avant-garde des connaissances peut-elle se comporter de façon aussi rétrograde ? »

Des exemples inspirants

Pour Jean-Claude Marsan, il faut absolument garder la vocation de service public de cet édifice patrimonial, qui comporte notamment une superbe chapelle. C’est ce qu’a fait l’Université Concordia avec le couvent des Soeurs grises, au centre-ville, transformé en résidences d’étudiants en 2007. L’Université de Montréal a elle-même donné l’exemple en 1968 : sa Faculté d’aménagement (dont Jean-Claude Marsan a été doyen) a été implantée dans l’ancien couvent des soeurs de l’Immaculée-Conception.

Autre coup de maître inspirant, le Musée des beaux-arts de Montréal a donné une nouvelle vie à la superbe église presbytérienne Erskine and American, construite au XIXe siècle, rue Sherbrooke. Ce temple est d’origine écossaise. Les Écossais ne badinent pas avec le patrimoine, l’histoire et le sens de la communauté. « Pour eux, c’est sacré », dit Jean-Claude Marsan, qui a eu la piqûre de l’aménagement urbain sur le campus de l’Université d’Édimbourg, en Écosse, chef-d’oeuvre de l’architecture gothique où il a étudié.

Les revenus de taxes d’abord

« Un des problèmes des Québécois francophones, c’est qu’on ne voyage pas, on ne se compare pas au reste du monde », déplore-t-il.

Il n’y a qu’au Québec qu’on peut envisager de sacrifier une portion de terre publique grande comme 24 terrains de football pour permettre à un promoteur privé d’aménager une sorte de temple laïque pour des célébrations funéraires, croit Jean-Claude Marsan. Le maire Denis Coderre dit avoir lui-même contacté le milliardaire Guy Laliberté pour le convaincre de réaliser son projet Pangéa dans l’île Sainte-Hélène.

« L’île Sainte-Hélène est un bien public depuis 200 ans. Un gars arrive et veut enterrer ses chiens là ? C’est de l’ignorance crasse. J’aime bien Guy Laliberté, j’ai du respect pour le personnage, mais son projet n’a pas de sens dans un lieu public inscrit dans l’histoire. »

Même chose pour le projet Royalmount, mégacentre commercial semblable au quartier DIX30 que veut aménager le promoteur Carbonleo au croisement des autoroutes 15 et 40, au coeur de Montréal. « Royalmount, c’est con comme la lune. Ça n’a aucun bon sens. On ramène la banlieue dans la ville de Montréal », dit le professeur.

« Les politiciens pensent juste à avoir des revenus de taxes foncières. Montréal est pourtant la ville universitaire la plus importante au Canada. Nous avons quatre universités issues de deux cultures. Profitons-en. Demandons à nos facultés d’aménagement de proposer des modèles de développement qui pourront nous inspirer. Mais non : on préfère laisser la voie libre aux promoteurs. »

L’urbanisme montréalais en cinq dates

13 septembre 1962 Inauguration de la Place Ville-Marie, qui a créé un nouveau pôle de développement du centre-ville

1962 Début de la ville intérieure (qualificatif plus approprié que «ville souterraine»)

14 octobre 1966 Inauguration du métro

Printemps 1992 Relance du Vieux-Port

Juin 2004 Inauguration du Quartier international, qui a dynamisé le patrimoine du square Victoria
8 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 1 juin 2015 03 h 15

    Il y a le feu à la maison...

    Depuis la destruction "par besoin de restructuration urbaine commerciale" du Montréal français, celui-là du Vieux Régime et sous prétexte de danger d'incendie majeur, en passant par l'incendie volontaire du Parlement, allumé par des marchands anglais vengeurs et celui resté "inexpliqué" des faubourgs populaires autour de Radio-Canada, alors qu'il y avait grève des pompiers, la seule véritable politique patrimoniale durable des administrations municipales successives (sauf peut-être celle de Monsieur Doré) me semble être celle dite "de la terre brulée".
    Heureusement que parfois, il soit arrivé qu'une Dame Lambert-Bronfman se lève pour s'opposer aux saccages par des sauvetages d'urgence !
    Alors, merci Monsieur Marsan de refuser de garder le silence, comme d'autres m'apparaissent le faire par souci de "confort professionnel" ! Euphémisme courant à mon avis, pour "lacheté facile"...
    Et merci aussi à Monsieur Fortier et à mon journal de refuser de regarder ailleurs, alors que nous disparaissons en présence visuelle urbaine, à Montréal mais aussi à Québec, au même rythme que nous le faisons aussi, commercialement, culturellement et linguistiquement.
    Le rêve du gumballow a si bien envahi nos esprits individualistes québécois, que le simple et convivial vivre ensemble nous apparaît maintenant comme une punition, réservée à celles et ceux "qui ne peuvent pas faire autrement".
    Perception qui en réalité, ne peut être qu'une aberration anti-sociale.
    A Montréal, selon moi, il y a aujourd'hui "le feu à la maison".
    Mais qui donc de nos élus pensera simplement à ne pas y jeter de l'huile sur le brasier, prétextant ainsi vouloir aider à l'éteindre ?
    Surtout que la seule extinction véritable qui est en jeu, au final, c'est celle de notre propre société. De celle-ci et par extension, des simples traces physiques qu'elle laisse d'une présence urbaine francophone si particulière.

    Merci de m'avoir lu.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 juin 2015 07 h 28

    Les accointances...

    fortement imbriquées du monde politique et du monde universitaire serait un des problèmes qui font perdurer ce système de "tu me grattes le dos, je te gratte le dos".
    Quand on est cul par dessus tête avec le ministre untel et/ou le recteur untel, que l'on se croit faire partie d'une secte d'intouchables...voilà ce qui arrive.

    Le "dieu" argent $$$ fait le reste...Mais il est également vrai que la culture d'un peuple qui ne connait (et se complait) que (dans) sa cour arrière...ce n'est rien pour améliorer une ouverture d'esprit sur ce qui se passe ici...et encore moins ailleurs. Pourtant nous sommes, en majorité, des descendants d'un pays appelé
    France...où la conservation du patrimoine est synonyme d'une richesse, d'une appartenance à une culture millénaire...cherchez l'erreur!

    Faut croire que, quand l'Histoire fait défaut ...tout fait défaut.

  • Robert Beauchamp - Abonné 1 juin 2015 08 h 53

    Franchise et clairvoyance

    Espérons que votre intervention allume et stimule vos anciens collègues, philosophes, professeurs émérites, sociologues et autres à se mobiliser pour nous sauver de tous de ces démolisseurs populistes en manquedejugement. Je souhaite ardemment que votre intervention fasse boule de neige auprès d'autres sages des domaines du patrimoine, de l'éducation, de la santé, de l'agriculture, de la culture, des ressources naturelles, du monde coopératif, des sociétés d'état, qui ont beaucoup donné et qui peuvent utiliser la parole en soutien à notre société contre certains intégrismes politiques. Il le faut. Mobilisez vos collègues M. Marsan. Beaucoup vous suivront, et j'en suis.
    Robert Beauchamp, retraité.

  • Colette Pagé - Abonnée 1 juin 2015 10 h 24

    Les retombées économiques : le nouveau crédo des politiciens !

    Cette expression devenue le nouveau mantra des décideurs publics désireux de passer à la postérité permet toutes les extravagances : stade olympique, vente annoncée puis annulée de la biblothèque St-Sulpice, vente étudiée d'une partie de l'ile St-Hélène, rêve d'un maire souhaitant faire plaisir à un milliardaire, mégacentre Royalmount sans oublier l'Amphithéâtre de Québec futur éléphant blanc de la Capitale.

    Quant à la beauté des immeubles elle ne fait pas plus partie des critères recherchés par les architectes. À preuve le nouveau CHUM une bâtisse sans envergure avec à l'arrière vue sur l'autoroute Ville-Marie. De quoi prolonger la convalescences des patients. Misère de misère !

  • Gilles Delisle - Abonné 1 juin 2015 10 h 33

    Merci M. Marsan!

    Même à la retraite, M. Marsan continue de dire tout haut, ce que le peuple ne pense pas tout bas! Il y a là un manque évident d'Education Populaire en ce qui a trait à l'architecture , à l'histoire, et à la volonté de vouloir protéger et défendre son patrimoine. Mais surtout, il y a des gens en situation d'autorité qui sont prêts à brader notre patrimoine religieux et historique ( et même territorial) pour quelques dollars. Les maires de nos grandes villes, des recteurs, des membres influents de l'archevêché, et bien sûr, des députés et ministres sans culture, qui étaient prêts à vendre l'une des plus belles bibliothèques du Québec (laissée à l'abandon depuis plus de dix ans!) comme on vendrait un duplex du plateau! Cette dilapidation du bien public et historique que le peuple québécois ne semble pas voir, devrait susciter la grogne et des batailles populaires pour que ce Québec patrimonial demeure la propriété du peuple. Tout représentant élu, et autres décideurs devraient être automatiquement suspendu ou congédié pour atteinte au patrimoine, de quelque nature qu'il soit.