Forcer les automobilistes à partager leurs boulevards

À Bogotá (notre photo) comme à Toronto, les promeneurs du dimanche sont désormais des cyclistes. Plusieurs villes ont en effet pris l’initiative de fermer chaque semaine de larges artères pour permettre aux citoyens de circuler à vélo.
Photo: Eitan Abramovich Agence France-Presse À Bogotá (notre photo) comme à Toronto, les promeneurs du dimanche sont désormais des cyclistes. Plusieurs villes ont en effet pris l’initiative de fermer chaque semaine de larges artères pour permettre aux citoyens de circuler à vélo.

Fermer les rues à la circulation le temps d’un marathon ou d’un tour cycliste, c’est normal à Montréal. Ailleurs, l’exception est devenue la règle. Des boulevards entiers sont fermés aux voitures une fois par semaine et se transforment en véritables havres pour les piétons et les cyclistes. L’objectif est simple : mettre fin au tout-à-l’auto.

« Ciclovia », « rues ouvertes », « vélo-dimanche »… Des noms différents pour un même événement, répandu à l’échelle planétaire, qui vise à créer un rendez-vous dominical dans les métropoles, durant lequel les citoyens prennent possession de dizaines de kilomètres de rue. « Y a-t-il un moyen plus efficace et aussi peu coûteux de permettre aux gens, peu importe leur classe sociale ou leur âge, de s’approprier leur ville ? Non ! » lance Gil Penalosa. Expert en aménagement urbain et en mobilité active, M. Penalosa a parcouru plus de 150 villes à travers le monde pour aider les décideurs à replacer l’humain au coeur de la vie urbaine.

Il est de passage à Montréal, où il donnera une conférence jeudi dans le cadre du Festival Go vélo Montréal. « C’est bien beau les discours, mais moi, je cherche surtout à proposer des solutions concrètes pour transformer rapidement les villes », dit le fondateur de 8-80 Cities, une organisation établie à Toronto. Le nom de l’organisme fait référence au coeur de sa philosophie : bâtir les villes pour les enfants de 8 ans et les aînés de 80 ans. Selon lui, ces deux groupes d’âge servent « d’indicateurs de qualité de la ville ». S’ils sont en mesure de se déplacer facilement et de façon sécuritaire à pied ou à vélo, c’est signe que la métropole est un lieu de vie agréable pour tous. « Il faut arrêter de penser les villes en fonction de la fluidité automobile… On en oublie complètement les citoyens les plus vulnérables, qui sont pris dans un environnement hostile », soupire-t-il, rappelant que dans sa ville d’adoption, Toronto, un piéton est blessé par une voiture toutes les trois heures.

L’exemple de Bogotá

Transformer rapidement une ville, c’est ce qu’a fait M. Penalosa à Bogotá, capitale de son pays d’origine, la Colombie. À la fin des années 90, à titre de commissaire des parcs et du sport, il a développé à une vitesse fulgurante l’événement Ciclovia (qui signifie piste cyclable en espagnol) avant d’en faire la promotion à l’international. Le circuit qui ne comptait que 10 km de rues fermées les dimanches et une poignée de fidèles des secteurs aisés s’est transformé sous sa gouverne en 121 km et plus de 1,3 million de participants, provenant de tous les secteurs de la ville. Il y a aujourd’hui 67 ciclovias en Colombie.

« Un ciclovia doit se dérouler sur de grandes artères qui traversent la ville d’un quartier à l’autre, c’est comme ça qu’on découvre l’ensemble d’un territoire […] Et il faut que ce soit récurrent pour que ça devienne une habitude », dit-il.

Des centaines de villes ont adopté le concept du ciclovia hebdomadaire, du Mexique à l’Australie, en passant par la France et l’Afrique du Sud. Au Canada, seules les villes d’Ottawa et de Gatineau organisent un vélo-dimanche chaque semaine. Sans surprise, Gil Penalosa exerce beaucoup de pression sur l’administration de Toronto pour que des ciclovias voient le jour.

À Bogotá, M. Penalosa a aussi collaboré à l’essor des parcs (son frère Enrique a été maire durant une partie de son mandat de commissionnaire). Au total, lui et son successeur en ont fait apparaître plus de 800 en quelques années ! « Avant, les terrains verts de la ville étaient réservés à l’élite, maintenant tout le monde peut avoir accès à des espaces vivants et vibrants », dit-il.

L’excuse du climat

Ralentir la limite de vitesse à 30 km/h, construire des parcs, élargir les trottoirs, aménager des pistes cyclables, organiser des ciclovias et des fêtes de rue, autant de conseils que M. Penalosa donne aux décideurs municipaux qu’il rencontre. Celui qui a visité à plusieurs reprises Montréal juge que l’aménagement urbain est insatisfaisant. « Montréal est une ville qui fait de bonnes choses, mais elle est loin de faire de son mieux », lâche-t-il. Comme à Toronto, il remarque que le « climat nordique » sert souvent d’excuse à l’inaction. « Il ne faut pas penser l’aménagement en fonction de 100 ou 150 pires jours de l’année, il faut s’accrocher aux 250 autres où les gens peuvent facilement se déplacer dehors. »

Vendredi, il rencontrera les planificateurs urbains de la Ville de Montréal. « Je crains toujours la complaisance des autorités, admet-il. Souvent, ils ont tendance à se comparer à des villes qui font pire, pour se dire qu’ils font mieux. Montréal ne doit pas se comparer à Toronto ou à Vancouver, elle doit essayer de concurrencer Copenhague ou Berlin ! », lance-t-il, des villes où le pourcentage de personnes se rendant au travail à vélo quotidiennement frôle les 40 %, contrairement aux 2 % de la grande région montréalaise.

Les gestionnaires qui prennent les décisions liées à l’aménagement et à la mobilité sont souvent des hommes du même groupe d’âge (génération baby-boomers), remarque M. Penalosa. À ses yeux, il faut autour de la table plus de femmes, mais aussi des jeunes de la génération du « millénaire », qui font leur entrée sur le marché du travail. « Ils ont une relation à l’auto complètement différente, le statut social n’y est plus lié. Ils sont prêts à payer des loyers extrêmement chers pour être dans un quartier où tout se fait à pied, ils veulent une ville à l’échelle humaine. On a besoin d’eux pour changer les choses. »

La refonte du Code de la route, une occasion manquée?

La réforme prévue au Code de la sécurité routière (CSR) risque d’être timide. C’est ce que craignent en tout cas certains membres du groupe de discussion formé à l’automne dernier pour conseiller le ministère des Transports. «Mes attentes ont beaucoup diminué, mon impression est que le nouveau Code ne contiendra pas le principe de prudence», dit Suzanne Lareau, présidente-directrice générale de Vélo Québec.

L’intégration explicite du principe de prudence serait un changement de paradigme, explique-t-elle, puisqu’il reconnaît que tous les usagers ne sont pas égaux sur la route et oblige l’usager le plus fort à faire preuve de prudence accrue face à l’usager le plus vulnérable. La France et la Belgique ont notamment adopté ce principe.

Selon un document rendu public il y a quelques jours, qui fait état des discussions du groupe et dévoile le tournant souhaité par le ministère, il semblerait que le principe de prudence ne sera qu’énoncé dans le préambule du CSR, ce qui est insuffisant, poursuit Pierre Rogué, coordonnateur de la campagne Une porte, une vie.

Il faut selon lui que l’ensemble du Code soit teinté par ce principe, pour obliger la responsabilisation des automobilistes et des cyclistes. M. Rogué dénonce par ailleurs le fait qu’aucun avocat n’était présent durant les discussions. «Nous étions tous là à proposer des changements au Code, sans qu’un expert juridique puisse valider leur faisabilité, ça augure mal pour la réforme», soupire-t-il.
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Au Canada, seulement cinq villes tiennent des événements réguliers de type ciclovia ou vélo-dimanche, dont Ottawa, Thunder Bay et Hamilton. Aux États-Unis, 127 municipalités en organisent quelques fois par année.

Source : 8-80 Cities
40 %
C’est le pourcentage de Québécois qui pensent que les cyclistes nuisent à la circulation. Ils sont aussi 32 % à penser que les cyclistes n’ont rien à faire sur la route.
85 %
Chaque semaine au Québec, entre avril et novembre, 85 % des automobilistes côtoient des cyclistes dans les rues.

Source : SAAQ
9 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 25 mai 2015 08 h 35

    Des mentalités à changer, et ça presse

    « 40 % C’est le pourcentage de Québécois qui pensent que les cyclistes nuisent à la circulation. Ils sont aussi 32 % à penser que les cyclistes n’ont rien à faire sur la route. »

    Lire une telle chose fait frémir. Il y a des mentalités à changer, et ça presse.

    Il ne faut pas voir très clair pour ne pas voir que ce qui nuit à la mobilité urbaine, ce n'est pas le vélo mais bien l'auto. Un bouchon sur une voie urbaine, c'est comme un caillot de sang dans les artères : ça peut empêcher le cœur de fonctionner correctement et mener à la paralysie, ou pire, à la mort.

    Et qu'est-ce qui cause les bouchons, même dans une ville de taille moyenne comme Québec ? Ce ne sont pas les cyclistes mais bien les automobilistes. L'automobile s'accapare un espace démesuré, qui n'est plus disponible dans une ville qui veut être autre chose que des autoroutes et des espaces de stationnement.

    • Marc Davignon - Abonné 25 mai 2015 10 h 49

      Vous oublier le «full lycra»!

      Le «full lycra» ne se balade pas, il fait du vélo. C'est pour cette raison que ceux-ci, lorsque qu'ils se baladent (pardon, se déplacent) en groupe, le font à deux ou trois de larges (selon la grosseur du banc). C'est pour cela, aussi, qu'ils doivent être les premiers à une lumière (malgré le fait que vous soyez le premier!) Attendre en ligne? Eux, aux mollets d'acier (qu'ils exhibent fièrement), ils se doivent de passé devant tout le monde (et surtout devant vous) puisqu’eux peuvent se mouvoir à plus de trente kilomètres-heure! Vous leur demanderiez de respecter de faire la file? De respecter des règles faites pour «promeneurs du dimanche»! Quelle horreur!

      Il y a aussi le «full lycra» en mode jogging qui le fait de façon scientifique, dans la piste cyclable, car le béton, c'est trop dur!

      Vous disiez ?

    • Gaétan Sirois - Abonné 25 mai 2015 20 h 45

      Je suis d'accord, les cyclistes causent des accidents.

  • Bernard Terreault - Abonné 25 mai 2015 08 h 42

    Moi qui nous croyait avancés!

    Se faire damer le pion non seulement par Toronto mais par Bogota, une ville du Tiers Monde ravagée par la guerre civile et le trafic de drogues. Réveillez-vous les Coderre, Labeaume, St-Hilaire et autres Demers!

    • Marc Davignon - Abonné 25 mai 2015 10 h 52

      Vous avez oublié les nombreuses tempêtes de neige qui s'abattent sur Bogota! C'est tellement vrai que l'on peut comparé l'une et l'autre!

  • Jean Richard - Abonné 25 mai 2015 08 h 46

    Le vélo du dimanche

    Bien sûr, ce sera toujours agréable pour nombre de gens de s'approprier une fois la semaine un petit coin de sanctuaire automobile. Mais il faut faire attention à un effet secondaire possible : celui de continuer d'associer le vélo à un simple véhicule ludique, qui n'a pas d'autre fonction que celui d'un jouet pour adulte.

    À Montréal, le vélo utilitaire progresse, lentement, très lentement, mais sûrement. Il semble qu'on ne puisse en dire autant de bien d'autres villes, à commencer par celles de la banlieue de Montréal, qui s'obstinent à rester des paradis pour automobilistes.

    • Sylvain Auclair - Abonné 25 mai 2015 13 h 57

      Tout à fait d'accord.

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 25 mai 2015 15 h 53

    Bloquer des rues... le dimanche!

    Ce sera difficile de bloquer plus de rues le dimanche qu'il ne l'est actuellement. Un très grand nombre d'artère centrales sont déjà bloquées le dimanche et, lorsque ouvertes, sont à peine carossables d'une extrémité à l'autre. Il fut un temps où les rues de Montréal étaient carrossables, les trous bouchés, la marquée, la signalisation relativement bien coordonnée. Je suis assez âgé pour m'en souvenir. Mes enfants cyclistes quadragénaires le peuvent-ils? La ville ne mue pas, elle mute. La rage sécuritaire de certains citadins à l'esprit banlieusard achève de tuer les rues commerciales du Plateau et des autres quartiers centraux. Interdire l'automobile n'est plus une chimère: elle n'existe plus pius eux.
    @ Bernard Terreault: Bogota est loin de ce que vous décrivez.

  • Guy Wera - Abonné 26 mai 2015 07 h 44

    On est loin de faire de notre mieux!

    LA je suis daccord. Je trouve bizarre que il y as des gens sur se forum qui on rien compris au vélo et tout ce que le vélo nous donne. OUI blvd. oouvert au cyclists le dimanche est tout a fait normal. ÇA serasi normal aussi d'avoir st Catherine sans voiture a l'année mais sans voiture veux just dire que la voiture vas moins vite que un piéton C'est tout simple.