Sans vision, le Québec multiplie les incohérences coûteuses

Les quartiers résidentiels qui encouragent la sédentarité à travers une politique du tout-à-l’automobile se multiplient.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les quartiers résidentiels qui encouragent la sédentarité à travers une politique du tout-à-l’automobile se multiplient.

Nous vivons au Québec. Acteurs de terrain, chercheurs ou enseignants, professionnels expérimentés et de la relève, nous avons à coeur notre prospérité et notre qualité de vie. Un constat général nous préoccupe : des douzaines de lois, de directives et de règlements président au fouillis général dans lequel évoluent les acteurs du milieu municipal de même que de multiples ministères et organismes du gouvernement. Peu de pratiques ont autant d’influence que celle de la gestion de notre territoire, et peu de champs d’action connaissent autant de désordre dans la manière dont ils s’exercent.

C’est pourtant sans vision générale que le gouvernement du Québec et les acteurs municipaux s’apprêtent cette année à réviser les lois et les orientations structurantes, de même que le partage des responsabilités et des compétences dans les domaines de l’aménagement, de l’urbanisme et de la fiscalité municipale.

Les décisions qui seront prises auront des impacts directs sur l’utilisation des terres agricoles, l’étalement urbain, les émissions de gaz à effet de serre, le développement économique local et régional, la santé publique et l’exploitation des ressources naturelles.

Sans vision d’ensemble comme il en existe ailleurs dans le monde —en Suisse ou, plus près de chez nous, en Ontario—, le fouillis actuel se poursuivra, tout comme le développement semi-anarchique du territoire. L’année qui vient offre l’occasion de corriger le tir.

Des incohérences qui coûtent cher

Acteur central, l’État québécois défait régulièrement d’une main ce qu’il tente d’ériger de l’autre. Comment protéger les terres agricoles de la vallée du Saint-Laurent, quand les infrastructures routières desservent toujours plus loin les pourtours métropolitains, attirant la spéculation foncière ? Comment dynamiser les centres-villes, quand des sociétés d’État menacent de les quitter ou que des ministères refusent de s’y installer, au mépris tant des orientations gouvernementales en aménagement que de la vision de développement des municipalités ?

Comment prioriser la lutte contre l’obésité par des milieux de vie plus actifs, alors que se multiplient les quartiers résidentiels qui encouragent la sédentarité à travers une politique du tout-à-l’automobile ? Et combien faudra-t-il investir en revitalisation, soutien et sensibilisation pour réparer les pots cassés ?

Manque de perspective

Chaque ministère, chaque organisme prend des décisions qui s’ancreront de façon permanente sur le territoire et dans nos villes. Du ministère de l’Éducation à celui des Transports, aucun ne met en perspective le résultat de ses actions sur la forme de nos milieux de vie. Nul ne mesure non plus le coût des nécessaires infrastructures et des services publics, sans parler des effets environnementaux et sociaux du mode de développement favorisant un étalement urbain sans fin.

Du côté municipal, les décisions sont trop souvent guidées par les seuls bénéfices à court terme, un écueil qu’aggrave encore le partage déresponsabilisant de certains coûts associés au mode d’occupation du territoire.

La fiscalité municipale — l’Union des municipalités du Québec l’a bien exprimé — est ainsi un des moteurs de l’étalement urbain. C’est à qui accaparera la plus grande part possible de la croissance espérée, au détriment de la cohérence urbaine, de l’optimisation des infrastructures, et en tout dédain des coûts à assumer dans un futur pas si lointain.

Pour une politique nationale

La révision qui s’amorce de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme, de même que la poursuite de la négociation d’un nouveau Pacte fiscal et d’un nouveau partage des compétences entre Québec et les municipalités sont l’occasion d’établir une vision claire. La poursuite de l’épanouissement de notre culture et de notre qualité de vie nécessite un « désormais » en matière d’aménagement du territoire. Cela commence par une prise de conscience de l’ampleur des défis à surmonter et de la nécessité, pour les acteurs concernés, de travailler dans le même sens.

Il nous apparaît urgent de réunir, dans un texte ayant statut de politique nationale, un ensemble de principes fondamentaux et une vision d’ensemble de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme. Canevas ordonné et durable des actions gouvernementales, cette politique nationale assurerait leur cohérence, en même temps qu’elle établirait les bases du partenariat entre État et municipalités.

Pour établir cette nécessaire Politique, tant Québec que les instances municipales devront mettre la main à la pâte, sans oublier les groupes de la société civile et les citoyens, qui souhaitent ardemment être entendus dans ce débat bien plus qu’administratif ; un débat de société.

Nous sommes à un moment charnière. Les révisions en cours ne peuvent se limiter à un dépoussiérage administratif de l’arsenal législatif et de la gouvernance en urbanisme. Pour cesser de payer pour des décisions de courte vue, pour que chaque investissement soit au profit de l’amélioration durable de notre qualité de vie, notre vision de développement de notre territoire et de nos villes doit s’incarner dans une politique ambitieuse et inclusive. C’est par ce moyen que nous reprendrons la maîtrise de nos dépenses, et de notre avenir.

 

*Ont signé cette lettre : Clément Demers, architecte et urbaniste, professeur titulaire à la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal ; Florence Junca-Adenot, professeure au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM et directrice du Forum URBA 2015 ; Ron Rayside, architecte associé chez Rayside Labossière ; Raphaël Fischler, professeur agrégé et directeur de l’École d’urbanisme de l’Université McGill ; Christian Savard, directeur général de Vivre en Ville ; Serge Filion, urbaniste ; Joël Thibert, urbaniste, coordonnateur de Marcher la région ; Pierre-Olivier Pineau, professeur titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal ; Jean-Paul L’Allier, ex-maire de Québec ; Hugo Séguin, Fellow du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM) et conseiller principal chez COPTICOM ; Karel Mayrand, directeur général pour le Québec de la Fondation David Suzuki ; Mario Gauthier, professeur titulaire à l’Université du Québec en Outaouais ; Jean Mercier, professeur titulaire au Département de science politique de l’Université Laval ; Julie Guicheteau, ingénieure en environnement dans le secteur public et présidente du conseil d’administration du Centre d’écologie urbaine de Montréal ; Louis Drouin, médecin spécialiste en santé communautaire et professeur adjoint de clinique à l’École de santé publique de l’Université de Montréal ;  Bernard Vachon, professeur retraité du Département de géographie de l’UQAM ; Laurent Deslauriers, coordonnateur aux affaires externes à l’Unité de travail pour l’implantation de logement étudiant et premier vice-président du Forum jeunesse de l’île de Montréal ; Paul Lewis, doyen et professeur titulaire à la Faculté de l’aménagement de l'Université de Montréal ; Marie-Odile Trépanier, professeure honoraire à l'Institut d'urbanisme de l'Université de Montréal ; Steven Guilbeault, directeur principal d’Équiterre

Comment prioriser la lutte contre l’obésité par des milieux de vie plus actifs, alors que se multiplient les quartiers résidentiels qui encouragent la sédentarité à travers une politique du tout-à-l’automobile ?

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