Les sas vélo, ou l’art d’imposer l’harmonie

À Montréal, l’aménagement d’un nouveau sas vélo coûte entre 5000 et 10 000$, en grande partie en raison de la peinture de type thermoplastique utilisée.
Photo: Zvi Leve À Montréal, l’aménagement d’un nouveau sas vélo coûte entre 5000 et 10 000$, en grande partie en raison de la peinture de type thermoplastique utilisée.

Afin de diminuer les tensions vives entre les cyclistes et les automobilistes, les urbanistes ont imaginé un outil d’aménagement tout simple : le sas vélo. Un carré de peinture, où les vélos peuvent se placer devant les voitures à la ligne d’arrêt d’une intersection. Au Québec, il n’y en a qu’une poignée à Montréal. En faudrait-il plus ? Question simple, réponse compliquée.

Les sas vélo ne datent pas d’hier. Introduits en 1998 dans le Code de la route français, ils ont ensuite proliféré un peu partout en Europe, en Asie, et plus récemment en Amérique du Nord, à New York, Chicago, Portland… et même à Vancouver et à Toronto ! « J’en ai vu des sas, de tous les types, de toutes les couleurs, c’est une mesure très efficace », déclare Jean-François Bruneau, professeur associé en génie civil à l’Université de Sherbrooke, qui a parcouru une demi-douzaine de pays européens réputés pour leur partage harmonieux de la route.

Aux yeux de M. Bruneau, le sas, c’est bien plus qu’« un simple carré de peinture », c’est un outil indispensable pour changer les mentalités, « pour qu’on s’habitue tous au fait que les cyclistes ont leur place dans la rue ». Ces zones refuges pour vélos diminuent les risques potentiels de conflits avec les autres usagers de la route et facilitent le virage à gauche des cyclistes. Comme ils couvrent la majorité de l’intersection, les sas permettent aux vélos de manoeuvrer dans presque toutes les directions et de l’indiquer clairement aux automobilistes. « Les vélos ne sont plus dans l’angle mort des voitures et des camions et, en plus, ils ne respirent plus les émanations polluantes », souligne M. Bruneau, aussi porte-parole du groupe Vélo Urbain Sherbrooke. Les sas préviennent aussi un type d’accident très fréquent, ajoute-t-il, soit la collision entre une voiture tournant à droite et un cycliste poursuivant son chemin tout droit.

« Si ce n’était que de moi, il y aurait déjà une cinquantaine de sas à Montréal […] et dans plusieurs autres villes de la province », affirme la présidente et directrice générale de Vélo Québec, Suzanne Lareau. Selon la cycliste, les sas sont intéressants pour leur rapport coût-bénéfice, et elle s’explique mal la lenteur de leur déploiement à Montréal. Depuis le premier projet-pilote en 2011, à l’angle des rues Milton et University, l’administration municipale a implanté seulement sept sas, pour la majorité dans les quartiers où les volumes d’autos et de cyclistes sont élevés. Selon Mme Lareau, les Montréalais ne s’habitueront pas à utiliser correctement les sas s’il y en a si peu sur le territoire. « Les sas visent à changer les comportements, et pas juste des automobilistes… mais aussi des cyclistes ! Ils doivent être plus prévisibles, dire aux voitures où ils se dirigent », dit-elle.

Entre désir et limite technique

À la division des transports actifs et collectifs de la Ville de Montréal, on explique que le déploiement à grande échelle des sas ne sera pas bénéfique. « Si on met un sas à un endroit où il n’y a jamais de vélo, les automobilistes ne respecteront pas cette nouvelle signalisation. Et on ne changera pas les comportements. Il faut être stratégique et progressif », fait valoir la chef d’équipe Katie Tremblay. De plus, l’aménagement d’un sas coûte entre 5000 $ et 10 000 $, explique-t-elle. Ce qui coûte « si cher » ? La peinture de type thermoplastique utilisée, qui doit avoir des composés à la fois abrasifs et réfléchissants, en plus d’être résistants au climat. La « simple peinture de marquage » serait donc trop glissante pour convenir.

Au dire du responsable des Transports au comité exécutif de la Ville, Aref Salem, de nouveaux sas seront ajoutés cette année. « [Les sas vélo] font partie d’un éventail d’outils que la Ville entend mettre à disposition des cyclistes. Notre administration annoncera prochainement plusieurs mesures pour améliorer le confort et la sécurité des cyclistes dans nos rues », s’est-il contenté de dire par courriel.

L’implantation de sas doit se faire sur des intersections stratégiques, ajoute pour sa part Zvi Leve, expert de la modélisation des transports et porte-parole de la Coalition Vélo Montréal. « Il faut des sas là où les conflits sont fréquents entre les cyclistes et les automobilistes. Mais je crois que la Ville pourrait accélérer le pas », tranche-t-il.

Les élus devraient surtout accélérer le pas pour éduquer le public au sas vélo, renchérit l’urbaniste Félix Gravel. Il suggère la création de « sas pédagogiques », peints avec un produit de moindre coût, dont la durée de vie serait limitée à une ou deux saisons. « Ça coûte moins cher, ça dure moins longtemps, mais ce serait tout juste assez pour faire une campagne de sensibilisation, appuyée par une présence policière là où sont les sas », explique-t-il. C’est selon lui la meilleure façon de faire évoluer les mentalités. Ensuite, même s’il n’y a plus de sas, « les automobilistes toléreront mieux d’avoir des cyclistes postés devant eux au feu rouge », souligne-t-il.

Mobilisation à Bromont

À Bromont, les voitures et les camions sont très peu respectueux des cyclistes, et le peu de signalisation n’aide pas la cause de ceux qui veulent circuler à deux roues. C’est du moins ce que déplore Nicolas Legault, directeur général du Centre national de cyclisme de Bromont. « Chaque début de saison, je dis à tout le monde d’être très prudent, beaucoup d’automobilistes agissent comme si nous n’existions pas », lance-t-il. Ce dernier multiplie les démarches auprès des élus municipaux pour qu’ils diminuent la vitesse aux abords du Centre, mais aussi pour qu’ils investissent dans divers aménagements cyclistes.

Dans sa région, les cyclistes de tous les âges sont de plus en plus nombreux, observe M. Legault, et la Ville de Bromont aurait tout intérêt à se munir de quelques sas vélo, aux intersections des grands boulevards. « Ça va aider à la sécurité de tous et, en plus, ça lancerait un signal clair, comme quoi Bromont est une ville où tous les utilisateurs de la route ont leur place. »

58 %

À Lyon, en France, où il y a de nombreux sas vélo, 58% des véhicules respectent ces zones réservées aux cyclistes et n’empiètent pas.

Source : CoTITA Île-de-France

79 %

À Nantes, en France, où il y a un grand nombre de sas vélo, 79% des cyclistes se tiennent dans cette zone et 49% des automobilistes n’empiètent pas. Le respect de la zone sans autos s’accentue en présence des policiers et fait grimper ce chiffre à 65%.

Source : Direction territoriale Ouest, Nantes

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Sept sas vélos ont été aménagés à Montréal depuis le projet-pilote de 2011 à l’intersection de Milton et University. Ils sont situés pour la majorité dans les quartiers où le volume d’autos et de cyclistes est élevé. À Québec, l’administration n’a pas l’intention d’utiliser cet outil dans un avenir rapproché.

Les sas visent à changer les comportements, et pas juste des automobilistes… mais aussi des cyclistes! Ils doivent être plus prévisibles, dire aux voitures où ils se dirigent.