La lucrative révolution du drone

La compagnie Elipto offre des services d’inspection de bâtiments grâce aux drones.
Photo: Équipe d'Elipto La compagnie Elipto offre des services d’inspection de bâtiments grâce aux drones.

Ils ne livrent pas encore des colis, mais les drones servent déjà beaucoup : opérations de sauvetage, surveillance des champs agricoles, tournage de vidéos aériennes… L’industrie des engins volants téléguidés se développe à une vitesse fulgurante, et les entreprises d’ici comptent bien avoir leur part du gâteau.

Benjamin Jébrak ne s’était jamais intéressé aux drones. Passionné d’informatique, c’est en naviguant sur des sites web spécialisés qu’il a découvert tout le potentiel des robots aériens et des données qu’ils pouvaient emmagasiner. Moins de deux ans plus tard, il fonde Elipto, une des premières compagnies de drones au Québec qui offre des services spécialisés, de l’inspection de bâtiments à la modélisation 3D, en passant par l’aménagement de berges… Munis de capteurs optiques et thermiques, et transportant avec stabilité une caméra, les drones d’Elipto servent pour des situations variées. «Disons que les affaires vont bien, il y a beaucoup de demandes!», lance tout sourire M. Jébrak.

Même son de cloche pour l’entrepreneur Martin Berger, qui s’est tourné d’abord vers la photo aérienne pour les courtiers immobiliers, puis vers le milieu du cinéma et de la télévision, où ses drones permettant des prises de vue impressionnantes. «Jusqu’à récemment, nous avions peu de concurrents, mais de plus en plus de personnes tentent de se faire une place avec leurs drones dans le milieu du divertissement», observe M. Berger, fondateur de Photovidéoaérienne.ca. Ce dernier, qui enseigne aussi le pilotage professionnel de drones au Centre québécois de formation aéronautique, constate un fort engouement commercial pour ces engins. En moins de deux ans, il estime que le centre a formé plus de 100 nouveaux pilotes de drone.

Transports Canada, qui gère la réglementation entourant les véhicules aériens sans pilote (UAV), a vu la demande pour les certificats d’opérations décupler. Si seulement 350 permis ont été délivrés en 2012, ce nombre est passé à 949 en 2013, pour grimper à 1672 en 2014!

Réglementation stricte

Les jeunes compagnies se targuant d’être «expertes des services par drone» poussent comme des champignons, au Québec et ailleurs au pays. «C’est un domaine qui se cherche encore, il y a beaucoup d’amateurs qui croient qu’en sachant piloter un drone récréatif, ils pourront tout faire», observe Benjamin Jébrak. Il se désole de voir que plusieurs ignorent encore les règles de base à respecter : pour tous types de drones, il est interdit de voler à proximité d’un aéroport, d’une route, d’une foule et d’une zone habitée.

Pour les UAV utilisés à des fins commerciales, un certificat est requis, auquel sont ajoutés des paramètres précis de vol, qui impliquent à coup sûr de ne pas dépasser 90 mètres au-dessus du sol et de maintenir le drone en tout temps dans son champ de vision. «Ceux qui ne suivent pas les règles reçoivent des amendes, certes, mais ils risquent aussi de causer des accidents et de nuire à l’image de l’industrie naissante», renchérit Martin Berger.

Le traitement d’une demande de vol à Transport Canada s’étire parfois jusqu’à trois semaines. Une situation qui peut agir comme un lourd frein à l’activité commerciale. «Oui, le traitement des demandes est parfois un peu long, mais c’est légitime de faire preuve d’autant de précautions, on parle après tout de machines qui volent au-dessus de nos têtes!» lance M. Jébrak. Le ciel est un lieu complexe à règlementer, poursuit-il, surtout au-dessus des zones densément peuplées, où on retrouve beaucoup de corridors aériens. Transport Canada évalue les risques propres à chaque utilisation et à chaque localisation, d’où la longueur de traitement.

Les drones sont de petits objets, mais ils peuvent causer beaucoup de dommages s’ils tombent de haut, d’où l’importance de ne jamais compromettre la sécurité au profit du commerce, fait valoir M. Jébrak. «C’est pour ça que la livraison par drones… ça me semble très peu réaliste.»

Le projet de livraison de colis par drone est porté et publicisé par le géant mondial du commerce en ligne, Amazon. Un projet qui divise les experts, certains le jugeant complètement farfelu, d’autres estimant qu’il va se concrétiser dans un futur rapproché. C’est le cas de Marc Moffatt, directeur général du Centre d'excellence sur les drones, basé à Alma. «Les législateurs canadiens et américains planchent sur de nouvelles lois à l’heure actuelle, ils veulent mieux encadrer l’industrie, et en même temps permettre aux joueurs sérieux de déployer plus facilement leurs services», analyse-t-il.

Alma ou la «Silicon Valley du drone»

M. Moffat rappelle qu’un groupe de travail sur les drones a été créé en 2010 par Transport Canada, composé d’intervenants du milieu aérien et technologique. Ces experts formuleront cette année des recommandations sur les changements règlementaires à intégrer pour faciliter l’activité commerciale liée aux UAV.

Depuis décembre, Amazon a d’ailleurs la permission de mener des tests de livraison par drone en Colombie-Britannique. Le tout pourrait se poursuivre à Alma dès le mois de mai, où des vols «hors vue» seront dorénavant autorisés, poursuit M. Moffat. Un grand espace aérien délimité et sécurisé pourra être utilisé par des compagnies souhaitant utiliser les drones pour des vols longue distance, au-delà du champ de vision de l’humain contrôlant la machine.

Des entreprises étrangères ont déjà souligné leur intérêt à effectuer des tests, assure M. Moffat, sans toutefois vouloir donner de noms. Il se dit enthousiaste à l’idée de voir sa municipalité se transformer en «Silicon Valley des drones». «Alma va pouvoir se positionner stratégiquement dans l’industrie du drone et devenir un lieu privilégié en Amérique du Nord pour la recherche et le développement», dit-il.

Au-delà des tests techniques, les lieux dédiés aux essais de drones doivent aussi attirés les chercheurs, pour réfléchir aux enjeux éthiques et juridiques liés aux drones, croit Camille François, experte en cybersécurité et chercheure à l’Université Harvard.

Les exemples de violations possibles font régulièrement les manchettes. En janvier, un drone a survolé l’Élysée, en France, suscitant de nombreuses questions sur les intentions des pilotes. Presque au même moment, en Belgique, un couple a remarqué un drone les filmant à travers la fenêtre de leur chambre, pour ensuite disparaître mystérieusement dans un camion qui a pris la fuite… Ces évènements témoignent du fait que la notion d’infraction à la propriété et à la vie privée, dans un contexte aérien, est encore floue pour beaucoup de gens et mérite d’être clarifiée dans la loi, souligne Mme François.

82 milliards
L’industrie des drones aux États-Unis pourrait injecter jusqu’à 82 milliards de dollars américains dans l’économie au courant des dix prochaines années. Une telle prédiction n’a pas encore été effectuée pour le Canada.

Source : Association internationale des véhicules aériens sans pilote
312
C’est le nombre d’entreprises en 2014 offrant des services liés aux drones au Canada. En 2008, on n'en recensait que 88.

Source : Conseil national de recherches du Canada
25 000 $
Si un utilisateur de drone ne se conforme pas aux exigences de Transports Canada, il risque une amende pouvant atteindre 25 000$ s’il s’agit d’une entreprise, et 5000$ s’il s’agit d’un particulier. 

Source : Transports Canada