Le stationnement intelligent avant le béton

Des experts plaident pour que Montréal améliore la gestion du réseau de stationnement avant de bétonner de nouveaux espaces.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Des experts plaident pour que Montréal améliore la gestion du réseau de stationnement avant de bétonner de nouveaux espaces.

Tourner en rond à Montréal à la recherche de stationnement, ça vous dit quelque chose ? Le maire Denis Coderre affirme depuis plus d’un an qu’il va changer cette situation qui cause tant de congestion au centre-ville. Sa très attendue « politique du stationnement » devrait inclure la construction de nouveaux espaces et un système de gestion « intelligent »… Des idées qui méritent d’être approfondies.

Il y a deux ans, le trafic automobile au centre-ville de San Francisco était 30 % plus élevé qu’aujourd’hui. Ce qui a tout changé : « une politique de stationnement visionnaire, qui a fait disparaître les milliers d’automobilistes qui tournent éternellement en rond », déclare sans détour Timothy Papandreou, directeur de l’Agence municipale de transport de San Francisco. « J’ai longtemps cru que la seule façon de régler le problème de stationnement, c’était d’en construire plus. Mais la réalité c’est que plus on en construit, plus il y a de la congestion », ajoute celui qui sera de passage dans la métropole le 16 mars prochain.

Invité à un colloque organisé par le Conseil régional de l’Environnement (CRE) de Montréal, M. Papandreou, qui travaille depuis plus de 15 ans pour des organisations publiques du secteur des transports, viendra discuter stationnement avec des experts d’ici. Il parlera de la stratégie derrière « SF Park ». Soutenue par un investissement gouvernemental, San Francisco a déployé un système d’affichage informatique (et une application mobile) qui indique en temps réel où se trouvent les places libres. À cela a été ajouté une modulation des tarifs selon l’achalandage dans la journée, et une possibilité de prolonger le stationnement au-delà des deux heures traditionnelles.

Autrement dit, les espaces moins occupés — parfois à quelques pas des pâtés de maisons hypersollicités — deviennent moins chers, donc plus attirants. Résultat : meilleure répartition des voitures au centre-ville, moins de contraventions de stationnement, et circulation plus fluide des autobus et des vélos.

Nul besoin de construire

Il y a un an, Denis Coderre avait annoncé l’octroi de 300 000 $ pour la réalisation d’un inventaire exhaustif des espaces stationnement sur le territoire métropolitain, qui devrait mener à une consultation publique suivie de l’adoption d’une politique de stationnement, avant la fin 2015. « Pour l’instant, je ne peux confirmer aucun échéancier », s’est contenté de dire l’attachée de presse du maire, Catherine Maurice, questionnée par Le Devoir.

En décembre 2014, toutefois, M. Coderre avait laissé entendre qu’il manquait 1400 places au centre-ville et qu’il étudiait la possibilité de construire un stationnement souterrain ou en surface sur l’îlot Clark (à l’angle des rues Clark et Sainte-Catherine). Il a aussi répété que son équipe travaillait sur un système informatique de stationnement intelligent, inspiré notamment par San Francisco.

Mis au courant des idées de l’administration montréalaise de construire plus de stationnements, Tim Papandreou y va de ses conseils. « Améliorez d’abord votre gestion des places existantes. Puis multipliez les options de déplacement au centre-ville ; autobus, métro, stations de vélo et de voiture en libre-service… Je suis assez convaincu qu’il n’y aura pas besoin de construire ! », s’exclame le spécialiste américain en gestion des transports.

Dominic Chartrand, fondateur du système de stationnement partagé VenueParking, assure également que le centre-ville de Montréal a assez de stationnements. « Ce n’est pas l’offre qui manque ! Ce qui manque, c’est l’information et la créativité nécessaires pour la faire circuler », avance-t-il. Seulement dans le quadrilatère du Quartier des spectacles, il a recensé près de 6000 places.

Son entreprise propose un système de réservation des places de stationnements appartenant à des gestionnaires divers, dont le Complexe Desjardins, le CHUM Hôtel-Dieu ou encore l’hôtel Sofitel. Surtout présent sur les sites de billetterie, il offre la possibilité de réserver et de payer à l’avance une place dans les environs du spectacle. Il offre aussi aux travailleurs des forfaits à l’heure, à la semaine, ou encore au mois et à l’année. Un concept efficace, qui permet d’exploiter des milliers de places vacantes, et qui est déjà bien implanté en France, notamment.

Il y a moyen de repenser complètement la gestion du stationnement, et VenueParking fait partie des solutions, renchérit Félix Gravel, responsable de la campagne transports au CRE de Montréal. Impatient de connaître la politique de l’administration Coderre, il espère que les dirigeants feront preuve d’imagination plutôt que de se borner à construire de nouveaux stationnements. « S’ils prouvent qu’il y a vraiment un manque de places, il faut absolument que la construction soit souterraine, les stationnements en surface, ce n’est qu’une géante source d’îlots de chaleur », rappelle-t-il. Dans un scénario où la Ville persisterait à vouloir ajouter de l’offre, il faudrait à son avis que le secteur privé assume les frais, qui s’élèveront à des centaines de milliers de dollars.

Scepticisme

Dans les rangs de l’opposition, les élus municipaux se disent inquiets de voir émerger une politique du stationnement « sans vision ». Le conseiller Marvin Rotrand, du parti Coalition Montréal, s’impatiente. Il avait convaincu l’ensemble du conseil municipal, il y a deux ans, de voter pour la mise en place d’un projet-pilote qui testerait le tarif de stationnement basé sur la demande, à l’instar du système de San Francisco. « Il semblerait que le tout a été effectué, mais on nage dans le brouillard, c’est très frustrant », déplore-t-il.

Le responsable des transports au comité exécutif, Aref Salem, a confirmé à M. Rotrand qu’une étude sur le tarif modulé avait été réalisée par Stationnement de Montréal, au coût de 400 000 $, mais refuse de la rendre publique. « Si ce document existe véritablement, pourquoi ne pas le partager ? Afin qu’on puisse collectivement tirer des conclusions et prendre des décisions », fait-il valoir.

L’incompréhension de M. Rotrand est partagée par Craig Sauvé, porte-parole en matière de Transport pour le parti Projet Montréal. « Si l’administration s’est vraiment lancée dans un inventaire exhaustif de l’offre de stationnement, elle devrait partager ces données, et nous permettre de faire des suggestions », soutient-il.

M. Sauvé estime que trop de dirigeants croient encore, à tort, que le succès commercial dépend de l’offre de stationnement. « À notre époque, ce qui assure une viabilité économique, ce sont des rues qui offrent à la fois la sécurité et la convivialité, des espaces invitants qui permettent aux gens de se rencontrer, de se déplacer en toute quiétude… Je ne crois pas qu’en construisant des parkings on va atteindre cet objectif », dit-il.

1/3
Près du tiers de la congestion automobile en ville est causé par les personnes cherchant une place de stationnement, selon le chercheur Donald Shoup, de l’Université de Californie à Los Angeles.

14 %
Le nouveau système de «stationnement intelligent» à San Francisco, qui offre des heures prolongées et un tarif modulé selon l’achalandage, a fait chuter le nombre de contraventions de stationnement de 14 %.

4000 $
Le coût d’entretien annuel d’une place de stationnement public peut varier de 500 à 4000 $, selon une étude réalisée par l’Institut de recherche canadien Victoria Transport Policy.
Source : Institut de recherche Victoria Transport Policy
5 commentaires
  • Monique Deschaintres - Abonnée 2 mars 2015 04 h 04

    Places

    Peut-être que Mr Couillard pourrait il aller visiter les pancartes lumineuses annonçant le nombre de places restantes dans les différents stationnements des villes en France et aussi en Suisse et en parler avec Mr Coderre. Ça serait au moins ça de fait.

    • Jean Richard - Abonné 2 mars 2015 09 h 33

      Je crois au contraire que M. Couillard-Plus-Six devrait s'en ternir à moins d'interventionisme face à la métropole. La vision urbaine des gouvernements qui se sont succédés à Québec a toujours été désastreuse pour la métropole.

      Pour M. Couillard et son équipe, ce sont les forces du marché qui dictent l'ordre des choses. Ainsi, la direction de la métropole devrait être laissée à Walmart, McDonald, Loblaws, Bombardier, Costco...

    • Sylvain Auclair - Abonné 2 mars 2015 10 h 06

      Je regrette, mais ces pancartes existent déjà à Montréal.

  • Hélène Paulette - Abonnée 2 mars 2015 08 h 24

    Vous comprenez rien...

    Les ''pousseux de béton'' qui ont payé pour la campagne de Coderre (et celle de Mélanie Joli par la même occasion) en veulent pour leur argent!

  • Jean Richard - Abonné 2 mars 2015 09 h 21

    Des mentalités à changer

    « M. Sauvé estime que trop de dirigeants croient encore, à tort, que le succès commercial dépend de l’offre de stationnement. »

    Trop vrai hélas ! Travailler à augmenter l'offre de stationnement, c'est imiter le modèle de la banlieue et des mégacentres commerciaux. Ce modèle ne peut tout simplement pas être importé en ville, un milieu plus dense qui ne se prête pas à une telle approche. Miser sur ce modèle, c'est partir perdant.

    Le modèle mégacentre des banlieues a ses faiblesses : piètre desserte des transports en commun, inaccessibilité à pieds ou à bicyclette, manque de convivialité et, à l'occasion, une congestion locale de la circulation automobile qui démontre les limites du système.

    Pour rester sain, le centre-ville doit offrir un modèle à l'opposé de celui de la banlieue, ce qui veut dire améliorer l'offre en transports en commun et rendre la rue et les places publiques plus conviviales pour les transports actifs.