Se brancher pour ne plus attendre en vain

La STM ne fournit toujours pas de données sur les trajets en temps réel aux développeurs d’applications mobiles, contrairement à la Société des transports de Laval.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La STM ne fournit toujours pas de données sur les trajets en temps réel aux développeurs d’applications mobiles, contrairement à la Société des transports de Laval.
L’hiver glacial met à rude épreuve la patience des usagers du transport collectif. Grelottant à l’arrêt d’autobus, ils sont nombreux à envier les automobilistes, bien au chaud. Si une technologie permettait de connaître la minute exacte où l’autobus passera, l’expérience du transport en commun serait-elle vraiment transformée ?​
 

Comme des milliers de Montréalais, Laurence Lessard-Jean brave tous les jours le froid, dans l’attente — trop souvent interminable — de l’autobus qui l’amènera au travail. Au fait, ce sont deux autobus qu’elle doit prendre. Le premier arrive en retard, et elle manque le second. Le scénario se répète, et se répète, et… « Un jour, j’ai décidé que c’en était assez. Je m’étais pourtant juré que jamais je n’aurais besoin d’une voiture, mais ça y est, je viens de m’en acheter une », raconte la jeune femme dans la vingtaine, qui réside à l’est de l’avenue Papineau, dans le Plateau-Mont-Royal.

La crainte d’attendre dans le froid et, surtout, le manque de ponctualité des autobus. Voilà quelques facteurs qui poussent des milliers de personnes, chaque année, à se tourner vers la voiture pour se rendre au travail. Même dans une ville aussi congestionnée que Montréal. « Le fait d’avoir une technologie qui informe du trajet en temps réel va-t-il convaincre ces personnes de rester dans les transports en commun ? Je ne sais pas », déclare Sam Vermette, cofondateur de l’application mobile Transit. « Une chose est sûre, poursuit-il, quand on a créé Transit, en 2009, on s’est dit qu’il fallait changer l’expérience des usagers, leur rendre la vie plus facile », explique le développeur informatique basé à Montréal.

Le Devoir a testé Transit dans divers quartiers de la ville. Constat : cette application est efficace et simple à utiliser. Dès l’ouverture de l’interface, l’utilisateur est automatiquement géolocalisé, puis le logiciel propose les horaires immédiats de toutes les lignes de transport à proximité, en plus d’indiquer les bornes Bixi, les voitures en libre partage et les taxis dans les environs. Se créer un trajet se fait de façon très intuitive, en ayant à manipuler à peine une ou deux touches.

La force du temps réel

Maintenant implantée dans plus de 88 villes, l’application Transit connaît un franc succès. C’est aussi le cas de l’application mobile israélienne Moovit, présente dans plus de 500 métropoles du globe. De telles technologies sont devenues incontournables pour assurer une relation de confiance entre les citoyens et les services de transport collectif, croit Jean-François Barsoum, spécialiste en systèmes de transport intelligents.

« En 2015, ce n’est plus une option. Il faut offrir à l’usager une technologie qui le localise, l’accompagne dans son déplacement et le tient informé de tous les changements en temps réel », affirme le consultant principal pour l’équipe de recherche IBM Canada. Évidemment, la technologie peut grandement aider à améliorer l’expérience des usagers, mais il faut avant tout que le service et l’offre de transport soient adéquats, rappelle-t-il.

Dans la majorité des villes où Transit et Moovit opèrent, un système de GPS intégré aux autobus permet d’informer le voyageur en temps réel des trajets et de leurs imprévus. Autrement dit, l’évolution de chaque véhicule est connue, et permet tant aux instances responsables de la planification qu’aux utilisateurs de s’ajuster si un problème se produit.

Les agences de transport de Québec, de Montréal et de Longueuil n’ont pas encore ce système de données en temps réel, mais cela ne devrait pas tarder, selon leurs dires. Les données qu’elles fournissent actuellement aux développeurs informatiques sont donc les mêmes qu’aux usagers, soit les horaires « planifiés » et non réels.

Laval devant Montréal

Un nombre significatif de métropoles canadiennes possèdent déjà les données du transport collectif en temps réel, dont Vancouver, Toronto, Ottawa, Winnipeg, et… Laval. La municipalité, souvent décrite comme le paradis de la voiture, est ainsi pionnière au Québec ! En 2010, la Société de transport de Laval (STL) a déployé un ensemble de technologies sur son réseau : afficheurs numériques aux arrêts d’autobus, application mobile informant du trajet en temps réel, alerte par messages textes en cas de détours ou de retards, etc. S’inspirant de villes comme Portland, la STL aimerait pousser plus loin la technologie. En se servant des données offertes par les compteurs, il serait possible d’informer les usagers du nombre de personnes à bord ainsi que sur les sièges libres.

« Nous remarquons que les usagers sont très sensibles à ces informations, ça les rassure et, surtout, ça diminue l’effet de frustration d’attendre sans savoir ce qui se passe », souligne Marie-Céline Bourgault, porte-parole de la STL. Cette dernière souligne que les sondages indiquent une hausse marquée du taux de satisfaction de la clientèle. « Avec l’arrivée du métro à Laval, on a augmenté le service à plusieurs endroits, mais il y a aussi une perception de plus en plus positive, et nous savons que notre technologie en temps réel y contribue. »

La Société de transport de Montréal (STM) a bien hâte de pouvoir en dire autant de la satisfaction des quelque 100 000 passagers qui empruntent son réseau quotidiennement. La directrice aux communications, Isabelle Trottier, rappelle que la STM s’affaire à mettre en place iBUS, un système intelligent évalué à 200 millions de dollars, dont le lancement a été maintes fois repoussé.

En plus de doter les autobus d’un écran et d’un système vocal pour renseigner les voyageurs des heures de passage en temps réel, on dépliera des afficheurs numériques aux arrêts d’autobus. L’application mobile, dont la version actuelle offre seulement le temps d’arrivée « planifié », sera modernisée afin d’offrir le temps réel. La STM prévoit aussi améliorer la fluidité des trajets par la synchronisation des feux de circulation.

Mme Trottier admet que la STM accuse d’un « certain retard », qu’elle justifie en raison de « recherche continuelle de financement » qui ralentit le déploiement d’iBUS. « Notre retard n’a pas que du mauvais, ajoute-t-elle, car nous avons pu tirer des leçons de l’étranger. » Par exemple, beaucoup d’agences de transport, pressées de diffuser leurs données en temps réel, on fait beaucoup d’erreurs sur les temps d’arrivée annoncés, brisant la confiance des usagers. « La qualité de l’information reléguée est cruciale. Voilà pourquoi on veut s’assurer que le système sera 100 % fiable… ou du moins presque ! », s’exclame-t-elle.

Start-up sous-exploitées

Aux yeux de Marc-Antoine Ducas, informaticien et spécialiste des transports, les agences de transport comme la STM devraient davantage tirer profit du caractère innovant des jeunes développeurs et des entreprises en démarrage. « La richesse des start-up est sous-exploitée dans le domaine des systèmes de transport intelligent », déplore-t-il. Leur jeune profil ne concorde pas toujours avec les exigences très élevées des appels d’offres, notamment pour le critère du nombre d’« années d’expérience ». Résultat : les start-up sont trop souvent écartées des contrats publics. Certes, des événements comme les Hackathons ou le Living Lab permettent le partage de données, mais ce n’est pas assez. « Il faut revoir le cadre réglementaire, sinon ce sont toujours les mêmes firmes qui décrochent les gros contrats… et l’innovation n’est pas stimulée », ajoute-t-il.

15 %
Lorsque les usagers ne connaissent pas le temps d’arrivée réel du bus ou du métro, le temps d’attente leur paraît 15 % plus long.

Source : Revue scientifique Transportation Research
1,3 M
Chaque jour, les quelque 600 000 usagers des transports en commun de la STM effectuent au total 1,3 million de déplacements.
« Avec l’arrivée du métro à Laval, on a augmenté le service à plusieurs endroits, mais il y a aussi une perception de plus en plus positive, et nous savons que notre technologie en temps réel y contribue. »

Marie-Céline Bourgault, porte-parole de la Société de transport de Laval