Pour en finir avec la confusion

Entre les projets d’autobus rapide sur Pie IX (notre photo), la promesse d’un Train de l’Ouest et le prolongement de la ligne bleue, de grands projets nécessitent un leadership clair.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Entre les projets d’autobus rapide sur Pie IX (notre photo), la promesse d’un Train de l’Ouest et le prolongement de la ligne bleue, de grands projets nécessitent un leadership clair.

Tram-train pour prolonger la ligne bleue, système léger sur rail pour le futur pont Champlain, service d’autobus rapides sur le boulevard Pie-IX… Les projets de transport varient au gré des gouvernements. Nouvelle administration, nouvelle priorité, dit-on. À quand une instance avec un pouvoir clair pour planifier le transport public à l’échelle de la région métropolitaine?

Après avoir passé près d’un an aux commandes du ministère des Transports, Robert Poëti n’en revient toujours pas. «Dans le grand Montréal, il y a plus de 500 différents titres de transport. C’est hallucinant!» s’exclame-t-il, en entrevue avec Le Devoir. Selon d’autres observateurs, il y aurait en fait plus de 700 différents types de tickets et de tarifs de transport dans la région métropolitaine. Peu importe le chiffre exact, M. Poëti est catégorique; «cette situation prouve qu’il manque une vision globale entre les élus municipaux. Chaque maire travaille pour ses concitoyens, et c’est bien beau, mais faut travailler ensemble.»

Comme bon nombre de ses prédécesseurs, le ministre Poëti affirme qu’il s’est lancé dans une révision de la gouvernance des transports, afin d’alléger une structure aussi complexe qu’inefficace. Il laisse entendre que la nouvelle gouvernance sera connue avant la fin de l’année. À son avis, Québec est loin d’être le seul responsable de la gestion inadéquate des projets de transport dans la région métropolitaine. Au fil des années, il y a eu «une multiplication des décideurs dans ce domaine», affirme-t-il, et les mandats n’ont pas été clairement définis.

Exemple le plus cirant : deux grands organes en matière transport, l’Agence métropolitaine de transport (AMT) et à la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), possèdent un mandat presque identique. Fondée en 1995, l’AMT a pour mission de «développer, coordonner et promouvoir le transport collectif», selon les propos tirés de la Loi sur l’AMT. La CMM, qui regroupe les élus des 82 municipalités de la région montréalaise, compte parmi ses mandats une mission très semblable. «[La CMM possède la] compétence pour planifier le transport en commun, le coordonner et en financer les aspects ayant un caractère métropolitain», peut-on lire dans la loi constitutive datant de l’an 2000.

«Ce n’est pas normal que l’AMT ait sa propre planification régionale, et la CMM la sienne en parallèle», affirme le ministre Poëti, ajoutant du même souffle que les diverses sociétés de transport ont aussi leurs plans de planification, sans parler des plans de transport de chaque municipalité… «Trop c’est trop», laisse-t-il tomber.

Une CMM toute puissante

Le maire de Montréal, Denis Coderre, qui détient aussi le chapeau du président de la CMM, dénonce cette multiplication des décideurs et prêche pour une CMM toute puissante. «Je rêve d’une société métropolitaine de transport», répète-t-il ad nauseam. En clair, M. Coderre souhaite que le gouvernement Couillard accorde à la CMM la pleine responsabilité de la planification et de la mise en priorité des grands projets de transport collectif. Évitant de se positionner clairement, le ministre des Transports donne toutefois l’impression de vouloir adhérer aux demandes de M. Coderre. «On va leur donner [aux élus de la CMM] des moyens. Ils auront plus de place. Mais le gouvernement sera toujours là», dit M. Poëti. Il rappelle qu’il ne faut pas oublier un nouveau joueur, la Caisse de dépôt et placement, qui deviendra bientôt le bailleur de fonds et le gestionnaire de grands projets de transport sur l’île.

Le président de la Société des transports de Montréal (STM), Philippe Schnobb, voit d’un bon oeil le fait de confier aux élus régionaux la planification des transports. «Ça me semble essentiel que les élus régionaux se chargent de la coordination du transport. Il est temps d’avoir un organe qui priorise les projets et distribue les budgets», souligne-t-il. À ses yeux, beaucoup de projets de transport ne voient pas le jour car lors de leur annonce, aucune enveloppe budgétaire ne leur est associée. Pour régler les enjeux de gouvernance, M. Schnobb estime qu’il faudrait s’inspirer de la ville de Paris, qui a regroupé les différentes sociétés de transport de la région sous une seule entité. Dans ce système, le politique planifie le calendrier de réalisation des projets, et les sociétés exploitantes exécutent.

La CMM comme société de transport «parapluie» est une bonne solution à la «pagaille» qui règne actuellement, avance François Pépin, président de l’organisme Transport 2000. «La gestion chaotique des transports est contreproductive, on ne finit jamais les projets qu’on a commencés ou promis… On se contente d’empiler les études de faisabilité. Il faut que ça cesse!» lance-t-il. Pour celui qui défend les droits des usagers, il est temps qu’une instance, dotée d’un mandat clair, puisse présenter à la population un «plan de match» bien défini des projets, en spécifiant leur priorité et leur calendrier.

Et l’AMT dans tout ça?

Le p-d.g. de l’AMT, Nicolas Girard, qui avait d’abord accepté d’accorder une entrevue au Devoir sur la question de la gouvernance, a subitement fait volte-face, sans offrir aucune explication. «La réserve de M. Girard ne me surprend pas, après tout il relève du ministre des Transports, il doit faire preuve de prudence dans ses propos», analyse Paul Larocque, qui a siégé comme administrateur fondateur de l’AMT de 1995 à 2001. Celui qui est aussi maire de la ville de Bois-des-Filion siège à nouveau au c.a. de l’AMT, mais cette fois-ci comme représentant de la couronne nord.

Bien qu’il se dise ouvert à l’idée que la CMM devienne l’organe principal de planification des transports, il estime que c’est à l’AMT que ce mandat devrait être confié. «L’AMT a été spécifiquement créée pour gérer les transports collectifs de la région métropolitaine. Elle dispose d’une très grande expertise en la matière et elle est parfaitement habilitée à faire le travail. Il faut juste clarifier le rôle de chacun pour rendre le processus décisionnel plus efficace», affirme-t-il, ajoutant dans la foulée qu’il aimerait voir le nombre d’élus siégeant au c.a. de l’AMT augmenté.

La raison d’être de l’AMT est la planification du transport métropolitain, tandis que ce n’est qu’une des tâches de la CMM, renchérit Craig Sauvé, porte-parole en matière de Transport pour le parti Projet Montréal. Il dit avoir beaucoup d’inquiétude de voir la CMM hériter du mandat qui «devrait rester entre les mains de l’AMT». «Je crains que cet organe trop politique ne fasse que susciter des batailles entre Montréal et les banlieues, qui ont un pouvoir économique grandissant et, on ne va pas se le cacher, un poids politique de plus en plus important», dit-il. S’il admet que des projets de transport entre les villes sont nécessaires, comme le Train de l’Est ou encore celui promis du Train de l’Ouest, il croit que les projets sur l’île de Montréal seront encore remis aux calendes grecques, comme le prolongement de la ligne bleue du métro.

Paul Larocque, membre de la CMM, conçoit que la bisbille politique risque de survenir davantage à la CMM qu’à l’AMT, d’où sa préférence pour une gouvernance accordée à ce dernier organe. «Ce qui m’importe réellement, c’est qu’il y ait une réforme, peu importe que le pouvoir revienne à l’une des deux organes. Ce qui est certain, c’est qu’il faut changer le statu quo, et vite», fait-il valoir.

60 %
C’est le taux moyen de réalisation des projets de transport collectif depuis les cinq dernières années. Le ministre des Transports, Robert Poëti, a qualifié ce chiffre «d’inacceptable» et a annoncé lundi dernier un assouplissement des règles d’attribution des subventions, visant à aider les opérateurs qui pourront plus facilement réaffecter les sommes entre les projets prévus à la planification.
«Ça me semble essentiel que les élus régionaux se chargent de la coordination du transport. Il est temps d’avoir un organe qui priorise les projets et distribue les budgets.»

Philippe Schnobb, président de la STM
«La gestion chaotique des transports est contreproductive, on ne finit jamais les projets qu’on a commencés ou promis… On se contente d’empiler les études de faisabilité. Il faut que ça cesse!»

François Pépin, président de l’organisme Transport 2000
1 commentaire
  • Jean-Luc Malo - Abonné 16 février 2015 04 h 48

    Des politiciens décideurs qui ne prennent pas le transport en commun

    Il faudrait que les décideurs politiciens prouvent qu'ils utilisent régulièrement le transport en commun, sinon c'est encore le parti pris des automobilistes.
    Qu'ils attendent au coin de la rue l'autobus l'hiver ou que ça leur prenne 1h40 pour se déplacer entre Montréal centre-ville et Repentigny hors des heures de pointe...

    Jean-Luc Malo
    abonné