70 km/h en zone scolaire

Les écoles situées dans des rues artérielles de Montréal ne peuvent compter sur des zones scolaires à vitesse réduite.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les écoles situées dans des rues artérielles de Montréal ne peuvent compter sur des zones scolaires à vitesse réduite.
À Montréal et dans plusieurs villes du Québec, des centaines d’écoles sont aux abords de grands boulevards urbains, où les voitures filent souvent à 70 km/h. Le maire de l’arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie, François Croteau, veut que les choses changent.
 

Huit heures du matin. Les quelque 400 élèves de l’école primaire Saint-Arsène, aux abords du boulevard Christophe-Colomb dans La Petite-Patrie, arrivent à pied, en autobus et surtout… en voiture. « Il y a tellement de parents qui amènent leurs enfants en auto que, parfois, l’autobus scolaire doit se mettre en double pour débarquer les écoliers. En plein boulevard, c’est honteux », laisse tomber Stéphane Gauthier, éducateur à l’école. Armé de deux minuscules cônes, il peine à gérer les nombreuses voitures qui affluent devant l’école.

M. Gauthier trouve « très décevant » qu’un grand nombre de parents ne privilégient pas un mode de déplacement plus actif. « Il n’y a rien de plus bénéfique pour un jeune que de mettre le nez dehors avant d’aller s’asseoir en classe. Les gens utilisent trop souvent l’excuse du manque de temps pour venir en voiture. En plus, ils empirent le trafic automobile qui est déjà problématique ici », ajoute-t-il, fixant du regard le boulevard sur lequel les autos roulent à vive allure.

Le maire François Croteau ne supporte plus ce type de situation. « C’est complètement inacceptable que des zones scolaires soient en plein milieu de pistes de course ! » lance-t-il. « Non pas que j’encourage cela, mais je peux comprendre que les parents ont peur de laisser leur enfant marcher vers l’école et qu’ils privilégient la voiture. » Selon M. Croteau, l’insécurité routière est une des principales raisons invoquées par les parents pour privilégier l’automobile comme mode de déplacement vers l’école. « Il faut briser ce cercle vicieux », dit-il.

Dompter la voiture

En entrevue avec le Devoir, le maire de Rosemont-La Petite-Patrie déclare vouloir implanter un règlement afin de limiter la vitesse de circulation à 30 km/h dans les sections de rues artérielles où se trouvent des écoles. « Les zones scolaires situées dans des rues locales sont déjà limitées à 30 km/h, on veut que la sécurité de tous les enfants soit assurée. » Depuis 2010, son administration a mis en place un programme d’apaisement de la circulation, avec une attention particulière aux abords des écoles. Multiplication des dos-d’âne, rétrécissements de la largeur des rues, instauration de saillies de trottoirs, tout vise à ralentir les voitures. « Je constate que de nombreux arrondissements suivent le pas et appliquent de plus en plus ce type de mesures, c’est excellent », dit le doctorant en urbanisme.

Réduire la vitesse autorisée à 30 km/h dans une artère comme Christophe-Colomb ou Saint-Urbain ne plaira pas aux automobilistes, conçoit-il. « Mais est-ce que notre priorité, c’est la fluidité de la circulation ou la sécurité de nos enfants ? J’espère que le maire Denis Coderre aura plus de vision que ses prédécesseurs », poursuit M. Croteau. Ce dernier rappelle que le réseau artériel est sous la gouverne de la ville centre, et qu’il lui faudra donc l’accord de l’administration actuelle pour changer les limites de vitesse dans son arrondissement. « Nous allons commencer par déposer notre demande, ce qui n’est pas encore fait, puis on verra. Dans un monde idéal, ce règlement devrait être appliqué à l’échelle de la ville », avance l’élu du parti de l’opposition officielle, Projet Montréal.

L’adoption d’un tel règlement n’aurait rien d’inédit. La Ville de Lévis, par exemple, a statué il y a plus de 20 ans que les segments d’artères où se trouvent des écoles doivent être limités à 30 km/h. Est-ce que la Ville de Montréal est ouverte à cette idée ? « Nous allons étudier la question de l’apaisement et des mesures de mitigation qui pourraient s’appliquer dans ces cas bien précis [écoles aux abords de rue artérielles] », se contente de répondre par courriel le responsable aux Transports de la Ville, Aref Salem, qui n’a pas accordé d’entrevue au Devoir. Ce dernier stipule que dans les arrondissements de Saint-Laurent et du Sud-Ouest, la vitesse de certaines artères a déjà été réduite à 30 km/h sur les segments où se trouvent des écoles.

Un long combat

« Malgré ma longue bataille, j’ai toujours gardé espoir que les choses changent… J’appuie totalement l’initiative de M. Croteau et j’espère être agréablement surpris par la Ville de Montréal », lance Kenneth George, commissaire scolaire dans les quartiers Villeray et La Petite-Patrie depuis 1990. Au fil des années, l’homme a effectué de nombreuses démarches auprès des décideurs politiques, tant municipaux que provinciaux, pour les convaincre de réduire la vitesse sur les boulevards où se trouvent des écoles. « C’est extrêmement frustrant de se faire dire et redire qu’il faut assurer la fluidité automobile entre Laval et le centre-ville », confie-t-il, la voix fatiguée. Faire de la politique, à ses yeux, consiste à faire des choix, à prioriser certaines valeurs. « Ce que je vois, depuis 20 ans, c’est que nos dirigeants n’en ont que pour la voiture, au détriment des piétons, jeunes ou vieux », soupire-t-il.

Faire changer les mentalités est un long processus, certes, mais les mentalités sont en train d’évoluer. C’est du moins ce que pense Suzanne Lareau, présidente et directrice générale de Vélo Québec. Elle se rappelle qu’au début des années 2000, des écoles interdisaient aux écoliers de venir à vélo, jugeant ce mode de déplacement trop dangereux. « Ça n’avait pas de bon sens ! On s’est dit qu’il fallait faire quelque chose », dit-elle. Ainsi, son organisme a mis au point en 2005 le programme À pied, à vélo, ville active, qui vise à aider les établissements scolaires, les élus municipaux et les parents à faciliter le déplacement actif en créant des environnements sécuritaires. Plusieurs initiatives ont vu le jour aux quatre coins de la province, notamment des autobus pédestres, surnommés pédibus ou trottibus.

Mme Lareau constate d’importants progrès partout au Québec, les décideurs étant de plus en plus sensibles à l’importance de laisser les jeunes se déplacer de façon autonome et, du fait même, de leur permettre de s’approprier leur environnement. « Et le seul moyen d’encourager les bonnes habitudes de vie à nos jeunes, soit de se déplacer de façon active, c’est en mettant fin à l’hégémonie de la voiture. » Le nerf de la guerre, poursuit-elle, vise à « s’attaquer » aux rues artérielles et mettre fin au « règne des autoroutes urbaines ».

Pour la chercheuse en sécurité routière Marie-Soleil Cloutier, réduire la limite de vitesse à 30 km/h sur les segments d’artères ne suffit pas. « Pour qu’une telle mesure soit efficace, elle doit être accompagnée d’un aménagement de la rue, de campagnes de sensibilisation et de répression policière », affirme la professeure de l’Institut national de la recherche scientifique. La chercheuse, qui collabore régulièrement avec les arrondissements montréalais dans le cadre de ses recherches, estime qu’un nombre important d’aqueducs et de réseaux d’égouts doivent être refaits dans les prochaines années. « Tant qu’à éventrer les rues de la métropole, il faut profiter de cette occasion pour revoir l’aménagement des boulevards, par exemple, élargir les trottoirs et installer des terre-pleins. »

Enfin, elle estime qu’il faudra une grande concertation des administrations municipales. « La clé réside dans la concertation et la coordination entre les arrondissements. Si elle veut vraiment adapter l’environnement urbain aux enfants, et aux piétons en général, l’administration de la ville centre devra jouer son rôle de chef d’orchestre », conclut-elle.

81 %
Sur un échantillon de 6775 écoliers piétons blessés à Montréal, la très vaste majorité d’entre eux l’ont été sur des sites ayant un volume de circulation très élevé, selon des chiffres collectés entre 1998 et 2008.

Source : Cahiers de géographie du Québec
30 %
À l’échelle du Québec, on estime que 30 % des élèves du primaire se déplacent à pied et 2 % à vélo entre la maison et l’école, comparativement à environ 30 % en automobile.

Source : Institut national de santé publique
20/1
Les bénéfices de la pratique du vélo sont largement supérieurs aux risques. Selon une nouvelle étude menée en France, le ratio bénéfice/risque de mortalité est estimé à 20 pour 1.

Source : Observatoire régional de santé Île-de-France
7 commentaires
  • Henri Gazeau - Inscrit 2 février 2015 06 h 38

    Le temps de grandir

    La fluidité de la circulation? Elle en prend un coup quand voitures et autobus, se disputant l'espace et la fenêtre temporelle, se gênent mutuellement.

    La sécurité des écoliers? Pas garantie, quand ils descendent au mauvais endroit, et compte tenu par ailleurs des possibilités d'accident entre véhicules. On a connu ça dans mon quartier, les autos qui s'arrêtent en double file ou qui repartent brusquement, sans clignotant...

    Le temps gagné? Tu penses! Tout est ralenti dans le secteur quand trop d'enfants arrivent en voiture : les autobus peinent à accéder au débarcadère et à en repartir, les parents peinent (et s'énervent) à chercher une place sécuritaire puis à réintégrer le flot de circulation, leurs enfants arrivent en classe à la course...

    Et puis, franchement : courir après sa vie n'est-il pas le meilleur moyen de ne pas la vivre pleinement? L'enfant transporté directement de l'appart' à l'école ne court-il pas d'autres risques? Celui de ne pas s'oxygéner les neurones, celui de ne pas stimuler son organisme, celui de ne pas s'éveiller au monde qui l'entoure, celui de ne pas apprendre qu'il existe des modes de transport sains? Au total, le risque, fondamental, de diminuer ses chances de s'épanouir?

    S'il faut rattraper par la suite un retard d'apprentissage ou des problèmes de santé, c'est à ce moment qu'on en perd, du temps... et de l'argent. Au centuple, probablement, car les trajets pour marcheurs sont gratuits, tout comme l'air qu'on respire (le même pour tout le monde, soit dit en passant).

    Le temps de bien faire les choses, étape de la vie après étape, c'est un trésor. En priver ses enfants, est-ce un bon calcul? Ces années de primaire passent si vite...

  • Bernard Terreault - Abonné 2 février 2015 08 h 59

    Autre mesure à prendre

    Les écoles qui accueuillent beaucoup de bus devraient avoir un espace en dehors de la rue pour stationner les bus. De même, les arrêts de bus publics très achalandés, comme ceux proches d'un cégep ou d'une université devraient être hors rue: il suffirait souvent d'ajouter une seule voie à la rue sur quelques dizaines de mètres. Un exemple, même dans le Longueuil banlieusard, où, devant le cégep Édouard-Montpetit, l'arrêt des bus pour faire descendre des dizaines détudiants, plus les voitures privées qui s'arrêtent pour la même raison, bloquent la circulation et rendent dangereuse la rue de Gentilly. Heureusement, 100 mètres plus loin, la grosse polyvalente, elle, a un parking pour les bus scolaires

  • Normand Bélair-Plessis - Inscrit 2 février 2015 10 h 43

    Propos plutôt moralisateur. Tout le monde sait ça que respirer dehors, pour les jeunes, c'est bon.
    Les contraintes hivernales et matinales en font autrement.
    Encore vouloir imposer d'autres contraintes pour réduire encore la vitesse?
    Pousser les autos à la main ne sera jamais assez lent pour les moralisateur de bonne conduite de notre société.
    Pouvez - vous cesser de voir des dangers partout et laisser le monde vivre?

  • Normand Bélair-Plessis - Inscrit 2 février 2015 11 h 02

    Plutôt contradictoire. ..

    En relisant le texte, je me suis aperçu qu'il y a là, plein de contradictions. Est-ce le fait de rouler "supposement, à 70kmh" ou le fait que les autos s' arrêtent en double qui est le problème? Est-ce la mauvaise discipline des parents qui stationnent en double ou le manque de cônes oranges pour les bus qui est le probleme? Quand l'autobus arrive et mets ses clignotants, personne roule à 70kmh.
    Je ne vois pas en quoi, le problème est celui cité, le roulement PARFOIS à plus grande vitesse permise...n'est pas le problème. Le problème est un manque de cônes oranges et un endroit désigné pour le débarcadère des parents. C'est juste ça.

  • Yvon Marcel - Inscrit 2 février 2015 13 h 29

    Nous avons les politiciens que nous méritons

    C'est-à-dire sans vision, tant à Montréal qu'a Québec. Nous en sommes encore au stupide débat entre la «fluidité du trafic» et la sécurité des piétons, c'est quand même ahurissant. Je suis intervenu ces dernières années pour davantage de sécurité dans mon arrondissement, incluant l'installation de stop additionnels et de «dos d'äne» pour ralentir la circulation dans un quartier résidentiel à haute densité de population avec une multitude d'écoles primaires, sans succès. Si les aurtorités avaient écouté, ça aurait probablement sauvé la vie à au moins 2 personnes ces 15 dernières années, sans compter les blessés.

    Les politiciens de Québec ne veulent probablement pas déplaire à l'important électorat que constitue le 450; il s'agit certes d'une vision dépassée de l'aménagement urbain. Nous n'aurons pas d'autres choix éventuellement, que de privilégier le transport en commun, et de réduire par des moyens dissuasifs, pas seulement incitatifs, l'utilisation de l'automobile.

    • François Dugal - Inscrit 2 février 2015 17 h 52

      Contrairement aux écoliers,les automobilistes votent (et les politiciens écoutent).