Contourner pour ne pas payer

Le boulevard Monseigneur-Langlois (ou route 201), à Salaberry-de-Valleyfield, accueille les camionneurs qui refusent de payer pour rejoindre l’autoroute 20.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le boulevard Monseigneur-Langlois (ou route 201), à Salaberry-de-Valleyfield, accueille les camionneurs qui refusent de payer pour rejoindre l’autoroute 20.
Alors qu’une deuxième hausse de tarifs entrera en vigueur dans quelques jours au péage de l’autoroute 30, les critiques se font entendre. Camionneurs, automobilistes et élus de la région pestent contre le consortium responsable de la nouvelle route, l’accusant d’un « appât du gain excessif » qui nuit gravement, selon eux, à l’acceptation sociale du péage.
 

Camille Coutu roule en toute quiétude sur le nouveau tronçon de l’autoroute 30, qui relie Châteauguay à Vaudreuil-Dorion depuis tout juste deux ans. « C’est vraiment une super voie de contournement de Montréal. En plus, c’est tranquille, il n’y a pas beaucoup de voitures ici en comparaison avec les autres routes », lance-t-il. Le camionneur, qui travaille à son compte, a décidé de payer les frais imposés au péage du pont de l’A-30, à l’entrée de la municipalité de Valleyfield. « Payer une dizaine de dollars par voyage, j’estime que ça vaut la peine pour gagner du temps, éviter le trafic et économiser un peu de carburant », ajoute-t-il.

Le péage du pont de l’A-30 est exploité par la firme privée Nouvelle Autoroute 30, aussi connue sous le nom d’A-30 Express, en vertu d’une entente de partenariat public-privé. Au début de l’année, le consortium a annoncé qu’une deuxième vague de hausse de tarifs entrera en vigueur à compter du 1er février. Cette décision a fait grincer des dents Camille Coutu. Le prix pour les camions passera de 1,50 $ à 1,85 $ par essieu, et de 2,00 $ à 2,40 $ pour les véhicules de promenade. Au total, les tarifs au péage de l’A-30 ont crû de 60 % en deux ans.

« Je les trouve un peu trop gourmands. C’est sûr que si ça continue à ce rythme-là, je vais faire comme d’autres camionneurs et contourner le péage par le boulevard Monseigneur-Langlois », prévient-il. Ledit boulevard, aussi appelé route 201, traverse l’île de Salaberry-de-Valleyfield et permet, tout comme l’autoroute 30, de joindre l’autoroute 20. Selon les citoyens et les élus du secteur, le nombre de camions a augmenté de façon draconienne sur le boulevard Monseigneur-Langlois depuis l’ouverture de l’A-30, causant un trafic monstre et une détérioration accélérée de la chaussée.

Incitation à contourner

Plusieurs compagnies de transport par camion recommandent à leurs employés de contourner les routes à péage, assure M. Coutu. Ce dernier a travaillé dans le passé pour Danaca Transport Montréal. « Ils me disaient : “On ne paye pas pour ces frais-là, trouve un autre chemin” ».Joint par Le Devoir, le directeur des ventes de Danaca, Steve Jutras, a confirmé cette information.

« Ce ne sont vraiment pas les seuls à dire à leurs gars de passer par Valleyfield plutôt que par l’A-30 », déplore Francis Tremblay, camionneur et animateur de l’émission radio Truck Stop Québec. « Je ne vais pas me faire d’amis en disant cela, mais je crois qu’il faudrait forcer les compagnies de camions à payer pour les péages, sinon ils vont toujours les contourner. Et ce sont les résidents des petites routes à proximité qui doivent composer avec le trafic et la pollution », dit-il. M. Tremblay estime que le ministère des Transports (MTQ) devrait revoir sa politique interne, qui stipule qu’« une voie alternative raisonnable sans péage doit [toujours] être disponible aux usagers » de la route. « Tant qu’ils ont l’option d’éviter de payer, ils éviteront », martèle-t-il.

« Il y a possiblement certains de nos membres qui demandent à leurs employés de contourner le péage, mais ils ne m’en ont pas fait part », déclare quant à lui le président de l’Association du camionnage du Québec, Marc Cadieux. Il se dit furieux de la nouvelle hausse au péage de l’A-30, la qualifiant de « complètement injustifiée et dissuasive ». L’infrastructure appartient à un consortium privé, formé principalement d’entreprises espagnoles, qui est selon lui en « quête effrénée du profit ». « Déjà, au Québec, on n’est pas très ouverts à l’idée du péage, mais avec des hausses comme celle-là, ils vont convaincre la majorité des automobilistes et camionneurs de déserter l’autoroute ! » s’exclame-t-il.

Un scénario semblable s’est produit dans la région de Toronto, où l’autoroute à péage 407 a été délaissée par la majorité des entreprises de transport de marchandises, ajoute M. Cadieux. « Ça fait des années que je le disais au MTQ… Il fallait prévoir dans l’entente avec le consortium un pouvoir discrétionnaire du gouvernement, afin qu’il puisse influencer les décisions de tarification. Mais c’est raté », laisse-t-il tomber.

Questionnée sur l’entente avec le gouvernement, l’administration de l’A-30 Express confirme que la décision d’augmenter ou de diminuer les tarifs appartient bien à elle et non au gouvernement. Selon les balises de l’entente, une hausse des tarifs doit être justifiée par deux points : l’inflation et l’atteinte de certains seuils d’achalandage. « La croissance de l’achalandage dépasse nettement nos estimations, tant pour les voitures que les camions », indique la porte-parole de l’A-30, Sylvie Marier. « Nous ne croyons pas que notre hausse soit dissuasive pour les usagers de la route […]. Pour ce qui est des camions, je ne vois pas pourquoi ils préféreraient prendre un boulevard plutôt qu’une autoroute, ça ne fait gagner ni de temps ni d’argent », dit-elle.

Élus et citoyens irrités

Les camionneurs ne sont pas les seuls à décrier la hausse des frais de péage. Pour une deuxième année consécutive, les élus de Salaberry-de-Valleyfield ont adopté une résolution au conseil municipal, la semaine dernière, visant à s’opposer à la hausse des tarifs au poste de péage. Bien que le gouvernement « ait les mains liées » par les balises du partenariat, le MTQ aurait pu faire savoir son mécontentement à la firme privée. C’est du moins ce que croit Pierre Chevrier, directeur général de la municipalité. À son avis, les hausses sont trop « agressives ». « Les revenus étaient déjà au rendez-vous, pourquoi en demander tant en deux ans d’existence ? »

Pour M. Chevrier, il n’y a aucun doute. Les camions sont plus nombreux qu’avant à traverser la municipalité, et la hausse des frais de péage ne va qu’empirer la situation. « Malheureusement nous n’avons pas les pouvoirs, au niveau municipal, pour restreindre le boulevard Monseigneur-Langlois à la circulation locale, car il s’agit d’une route sous la gouverne du MTQ », explique-t-il. Face à « l’inaction du gouvernement », le maire de Valleyfield, Denis Lapointe, a décidé de construire de nouvelles rues aux alentours du boulevard, afin de permettre aux citoyens de se rendre aux commerces du boulevard sans être pris dans la congestion monstre.

Le MTQ a annoncé qu’il effectuera une enquête pour recueillir les plus récentes données sur cet achalandage et évaluer si une problématique existe réellement. Les résultats seront connus à l’été 2016 et « indiqueront la marche à suivre quant aux solutions que nous pourrons envisager », a fait savoir l’attachée de presse du ministre des Transports, Valérie Rodrigue. « Je crois qu’il aurait été raisonnable que le MTQ s’entende avec le consortium pour tenir un moratoire sur la hausse des tarifs, au moins d’ici à ce qu’on sache réellement ce qui se passe… Mais c’est une autre occasion ratée », soupire M. Chevrier.


 
9 commentaires
  • Jacques Grenier - Abonné 26 janvier 2015 00 h 44

    Jacqueshg

    Est ce que les compagnies espagnoles subventionnent les libéraux et Jean Charest en particulier? On devine qu'elles ont une très grande expérience pour décrocher des contrats publiques. Mieux que SNC, elles ne se font pas prendre.

  • Marcel Lemieux - Inscrit 26 janvier 2015 07 h 58

    Drôle de réactions des compagnie de transport. La semaine dernière Robert transport demandait à ses chauffeurs de faire le plein en Ontario pour éviter de payer la taxe sur le carbone, maintenant il incite ses chauffeurs a éviter l'autoroute 30. Pourtant ces memes compagnies n'hésitent pas à s'inscrire aux programmes de subvention pour l'innovation ainsi qu'à la formation.

    Marcel Lemieux

  • Marc Davignon - Abonné 26 janvier 2015 08 h 22

    Bravo!

    Le privé trouve que le privé est trop gourmand.

    Olé! Le privé va nous sauver! Le privé fait mieux que le public. Il n'y a pas à redire. Ça donne le gout de l'avenir au privé!

  • Guy Desjardins - Inscrit 26 janvier 2015 09 h 00

    Trops gourmandes les PPP.

    Il n'y a pas seulement les camionneurs qui éviteront le péage, les automobilistes qui passent soir et matin par ce péage pour leur travail éviteront le péage et partiront 10 minutes avant. L'appétie des PPP est plus forte que leur GBS. Ils ne se rendent pas compte que le volume est rentable. Je crois qu'un cour de gestion s'impose. Le maire de Valleyfield à raison n'y peut rien et le blvd Mgr Langlois se détériore à vue d'oeil. Qu'attend le Gouvernement pour faire comprendre aux PPP que cette augmentation est néfaste. D'autant plus que le Blvd Mgr Langlois doit être refait du pont à l'autoroute 530. Les roullières se creusent de plus en plus et il y a risque d'accident. Est-ce les PPP qui vont payer pour les réparations par leur appétie de $.

  • Bernard Terreault - Abonné 26 janvier 2015 10 h 24

    Pour 10$ de péage ?

    Un camion comme ça consomme 10$ de diesel sur 10 km, sans compter le temps perdu! Même à 10$ c'est une bonne affaire. Mais c'est une leçon à retenir, si la Caisse de dépôts se lance dans le transport public pour y faire de l'argent, rien ne garantit que les tarifs resteront faibles longtemps.

    • dietrik reinhardt - Inscrit 26 janvier 2015 12 h 41

      vous etes camionneur?